Le municipal à l’heure de la parité

Entre une alliance de jeunes candidates à différentes mairies et les défis posés par l’absence de partis politiques dans plus de 80 % des municipalités du Québec, les élections de novembre permettront-elles une meilleure représentation des femmes dans les conseils municipaux ? 

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Si l’on veut voir le verre à moitié plein, il y a ceci : peu importe le palier politique, la parité progresse au Québec. D’élections en élections, de plus en plus d’élues rejoignent la table des décisions. Sauf que ce verre à demi plein est aussi à moitié vide… voire un peu plus. 

En témoigne cette statistique mise en relief l’an dernier par le gouvernement québécois. Dans un document visant à stimuler la présence des femmes en politique municipale, le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH) remarquait que près des deux tiers des quelque 1 100 conseils municipaux de la province comptaient plus de 60 % d’hommes (le seuil de la parité est atteint lorsqu’au moins 40 % des élus sont des femmes).

L’inverse existe aussi — des femmes largement majoritaires ! —, mais c’est une rareté qui n’excède pas la marge : les élues sont surreprésentées dans moins de 4 % des conseils. 

L’un dans l’autre, on note donc qu’environ une municipalité sur trois (35 %) a un conseil municipal paritaire. Et c’est un chiffre que le gouvernement et plusieurs regroupements (l’Union des municipalités du Québec [UMQ], la Fédération québécoise des municipalités [FQM], le Groupe Femmes, Politique et Démocratie [GFPD]) veulent voir changer après les élections de novembre prochain. Quelque 8 000 postes seront à pourvoir partout au Québec. 

En avril dernier, Québec, l’UMQ et la FQM ont donc lancé un appel particulier aux femmes et aux jeunes pour qu’ils « prennent davantage leur place en politique municipale ». « On a besoin de vous », a alors souligné Suzanne Roy, présidente de l’UMQ et mairesse de Sainte-Julie. 

Or, en parallèle, sept aspirantes mairesses de moins de 40 ans — dont la députée de Marie-Victorin à l’Assemblée nationale, Catherine Fournier — étaient déjà en train d’unir leurs voix. Une sorte d’alliance intermunicipale féminine et générationnelle pour « donner à la politique municipale l’impulsion dont elle a besoin », ont-elles expliqué dans une lettre ouverte publiée à la fin mai. 

Créer un réseau

« On se connaît toutes un peu par personnes interposées », a raconté cette semaine à L’actualité Catherine Fournier. « Ça s’est fait naturellement : on a créé un groupe Facebook pour discuter entre nous [de leur vision de la politique municipale]. Puis on s’est dit que ce serait le fun de faire quelque chose avec ça. Pourquoi ne pas envoyer le message qu’on se concerte [les jeunes femmes candidates], qu’on a un réseau de solidarité ? Pourquoi ne pas montrer que c’est possible de se lancer ? »

Elles sont maintenant une quinzaine dans ce groupe informel qui rassemble notamment des candidates aux mairies de plusieurs villes — et pas des moindres —, dont Longueuil, Québec, Rimouski, Trois-Rivières, Matane et Sherbrooke. Le projet n’est pas que symbolique, relève Catherine Fournier. « Nous sommes sérieuses et nous avons toutes l’intention de remporter notre course. Être jeune ne veut pas dire ne pas avoir d’expérience politique », dit celle qui siège à Québec depuis 2016. 

« On voit ce genre d’initiative d’un œil très positif », affirme Thérèse Mailloux, présidente du conseil d’administration du GFPD. « Surtout qu’elles se présentent à la mairie, où il y a une inégalité très évidente [moins d’une municipalité sur cinq a une mairesse]. » Mais le plus important à ses yeux, c’est le fait que le groupe ad hoc de candidates « présente une vision de la politique municipale qui va au-delà des aspects techniques de l’asphaltage des rues… C’est une vision axée sur le bien-être de la communauté, ce qui est probablement plus porteur pour mobiliser les femmes. »

Le groupe des 917

Tout en se disant encouragée par ce genre de mouvement, Thérèse Mailloux rappelle qu’il ne faut pas perdre de vue l’ampleur du défi qui se trouve sur le chemin de la parité municipale au Québec. 

Oui, la plupart des grandes villes du Québec auront la possibilité d’élire une mairesse en novembre prochain — et plusieurs femmes ont des chances réelles de victoire. Oui, Valérie Plante et le conseil municipal de Montréal donnent « une forte image de parité ». Mais même si la présence des femmes est en augmentation constante à ce palier d’administration, on demeure loin du compte. 

Après les élections de 2005, le MAMH dénombrait dans tout le Québec 26,6 % de conseillères et 13 % de mairesses (pour un total de 24,8 % d’élues). Douze ans plus tard, il y avait 34,5 % de conseillères et 18,9 % de mairesses (pour un total de 32,4 % d’élues). À ce rythme, on atteindrait la parité minimale dans les conseils dans une autre douzaine d’années. 

Dans les grandes villes, le portrait n’est pas si mal : les municipalités de plus de 100 000 habitants se situent dans la zone paritaire (près de 41 % des postes électifs sont occupés par des femmes), calcule le Ministère. En élargissant aux villes de plus de 50 000 habitants (il y en a 20), le GFPD arrive à une proportion de 40,3 % de femmes. 

C’est donc ailleurs que l’enjeu s’exprime de façon plus marquée, parmi les 917 municipalités qui comptent moins de 5 000 habitants et où il n’y a pas de partis politiques — les « équipes » reconnues ne peuvent être constituées que de candidats indépendants. 

« Comme il n’y a pas d’infrastructure de parti, il n’y a personne à responsabiliser sur le plan de la parité, souligne Thérèse Mailloux. Ça fait qu’on n’a aucune manière de réguler la parité dans l’ensemble du Québec. » Dans ce contexte, les initiatives que le gouvernement met en place — des conférences, du mentorat, de la formation — laissent « toujours aux femmes la responsabilité d’enfoncer les barrières », soutient la présidente du C. A. du GFPD.

À Longueuil, Catherine Fournier a remarqué que le fait d’avoir à bâtir une équipe obligeait à penser à la parité. « Ça devient une norme à établir, dit-elle. Les médias surveillent ça, ça met de la pression sur tout le monde. »

Comme plusieurs autres, elle estime que « moins il y a de modèles [d’élues], moins de femmes se voient occuper ces rôles. C’est en train de changer aux paliers provincial et fédéral [tous les partis ont donné un coup de barre pour présenter plus de candidates lors des élections de 2018 et de 2019, ce qui a entraîné des records de pourcentage d’élues], mais il y a un cercle à briser » au municipal, pense-t-elle. 

L’enjeu ici est la représentativité : c’est-à-dire de faire en sorte que les conseils municipaux, comme nos Parlements, soient constitués d’élus représentatifs de la composition de la société. Diversité en matière d’âge, de genre, de culture, d’expérience — c’est dans l’addition de tout cela qu’on trouve le point d’équilibre. 

« Les bonnes idées n’ont pas de sexe », rappelait le MAMH dans son document de 2020. Ce qui veut aussi dire que les deux tiers des conseils municipaux du Québec se sont privés de quelques propositions intéressantes depuis quatre ans…