Le mystère du Bloc québécois

Dix élections après la fondation du parti politique québécois, ses adversaires ne savent toujours pas comment s’attaquer à celui-ci, estime l’ancien conseiller de Stephen Harper.

Adrian Wyld / La Presse Canadienne

L’auteur est un ancien stratège conservateur, ayant conseillé l’ex-premier ministre Stephen Harper lors de trois élections générales. Il est vice-président de TACT, une agence de relations publiques.

Les élections du 20 septembre prochain seront les 10es de l’histoire du Bloc québécois. Le chef fondateur du parti, Lucien Bouchard, avait pourtant déclaré à sa création que son succès serait mesuré à la brièveté de son existence. Mais le Bloc est toujours là : les électeurs ont plutôt choisi d’être les juges de son succès.

Après avoir été envoyé au plancher lors des élections de 2011, il s’est relevé péniblement en 2015. Puis en 2019, ce fut le retour par la grande porte, avec l’élection de 32 députés, autant de sièges à la Chambre des communes que tous les autres partis derrière lui aimeraient bien avoir pour améliorer leur propre sort. 

Or, après 30 ans, les adversaires du parti indépendantiste québécois ne comprennent toujours pas comment s’y frotter. Ils tentent donc de faire lever un gâteau selon la même recette, c’est-à-dire en affirmant que le Bloc n’est plus pertinent et qu’il est impuissant, condamné aux banquettes de l’opposition. 

C’est une erreur.

Bien sûr, c’est un fait mathématique que le Bloc ne formera jamais le gouvernement fédéral. Mais répéter aux électeurs de ne pas voter pour le Bloc parce qu’il ne peut rien accomplir à Ottawa est une stratégie qui comporte plusieurs faiblesses.  

D’abord, un seul parti formera ultimement le gouvernement, et les partis d’opposition sont nécessaires en démocratie.

Mais surtout, les gens savent que le Bloc sera dans l’opposition. Et malgré cela, le parti a fait élire en moyenne 37 députés lors des neuf dernières élections, avec un maximum de 54 à deux occasions et un minimum de 4 il y a une dizaine d’années. L’opposition à Ottawa n’est donc pas un frein pour les électeurs bloquistes. Ce n’est pas dans l’espoir de voir leur parti former un gouvernement que plusieurs centaines de milliers de Québécois ont accordé leur vote au Bloc au moins une fois au cours des trois dernières décennies.  

C’est également un problème stratégique de marteler le clou de la non-pertinence du Bloc — ou de son impuissance —, parce que ça l’excuse d’avoir un maigre bilan à présenter aux électeurs. Aussi bien dire que ce n’est pas la faute du Bloc si vous n’êtes pas satisfaits de lui : dans le fond, son équipe ne pouvait pas faire autrement. Avec du recul, c’est un bien drôle d’argument.

À l’exception des souverainistes radicaux, dont la seule raison d’aller voter est de tenter de se donner un pays, les électeurs potentiels du Bloc l’appuient pour d’autres raisons que son positionnement à la Chambre des communes.

Et quelles sont-elles ? On peut penser que ces électeurs votent pour le Bloc parce qu’ils veulent élire des Québécois d’abord. D’autres le font sûrement parce que le parti représente une sorte de valeur refuge : il s’agit de voter pour des gens d’ici, qui auront toujours l’instinct de nous défendre à Ottawa. Peut-être aussi que plusieurs ne se sentent pas inspirés par des chefs qui connaissent mal le Québec ?

Outre Jack Layton, il faut remonter aux années 1960 pour voir un chef fédéral ayant une connexion limitée avec le Québec y faire une percée majeure. 

Je soupçonne que la raison principale de voter pour le Bloc tourne souvent autour de ces axes. Nous ne sommes pas dans la grande idéologie politique sur des engagements de campagne impliquant un déluge de chiffres. C’est d’abord quelque chose qui ressemble à de l’autodéfense et de l’affirmation de soi. C’est une réaction émotive bien plus que rationnelle — et c’est d’ailleurs ce qui fait gagner des élections.

Définir un adversaire par ce qu’il est et non par ce qu’il n’est pas 

En politique, il est plus payant d’attaquer un adversaire sur ce qu’il est plutôt que sur ce qu’il n’est pas. Ainsi, chercher à convaincre un électeur de ne pas voter pour un parti sous prétexte qu’il ne gouvernera pas risque d’entraîner l’effet contraire de celui désiré. En adoptant cette stratégie, on va en fait persuader l’électeur qu’il n’y a pas de risque à voter comme il l’entendait. 

C’est pourtant exactement cette recette qui a été utilisée (avec quelques variations d’ingrédients) lors de neuf élections générales précédentes. Force est de constater qu’elle était inefficace. 

Aux élections de 2011 et de 2015, c’était différent. En 2011, Jack Layton a généré une vague orange sans souligner l’impuissance du Bloc. Il aurait d’ailleurs été bien mal placé pour invoquer cet argument… Les Québécois sont plutôt tombés amoureux de sa personnalité. 

Le Bloc avait perdu des repères devant un gouvernement Harper qui limitait au maximum les querelles entre le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada, et qui avait eu certains gestes d’ouverture à l’égard de la reconnaissance de la nation québécoise. Le Bloc manquait donc de chicanes sur lesquelles s’appuyer. Il était essoufflé, alors que le NPD de Jack Layton apportait un vent de fraîcheur comparativement aux conservateurs et aux libéraux.

En 2015, le Bloc demeurait affaibli — Gilles Duceppe était redevenu chef à la toute dernière minute.

Hormis ces deux exceptions, le Bloc est toujours un mystère pour ses adversaires politiques. Si Justin Trudeau et Erin O’Toole plus particulièrement continuent de mettre surtout en avant l’impossibilité pour le Bloc d’avoir des ministres dans un gouvernement canadien, Yves-François Blanchet sera l’heureux chef d’un caucus de plusieurs dizaines de députés bloquistes le 20 septembre prochain.   

Que faire ?

Mais alors, comment s’y prendre pour définir le Bloc et l’attaquer sur ce qu’il est plutôt que sur ce qu’il n’est pas ? Et comment faire en sorte que ce soit payant politiquement ? Ce sera difficile. L’histoire nous confirme l’enracinement du Bloc. Néanmoins, ses adversaires devraient minimalement se servir de leur recherche d’opinion publique afin d’établir le profil des électeurs susceptibles de quitter le Bloc pour eux. Il leur faut comprendre les thèmes et les enjeux émotifs sur lesquels ces personnes ont une opinion contraire à celle du Bloc. Il y en a plusieurs : j’insiste sur l’aspect émotif de ces enjeux.

Par exemple, le Bloc est manifestement mal à l’aise en ce qui concerne le projet de troisième lien à Québec, même s’il ne le dit pas très fort. C’est un thème que les conservateurs voudront utiliser (ils l’ont d’ailleurs fait mardi). Il se pourrait également que des électeurs bloquistes soient choqués d’apprendre que le Bloc a appuyé les libéraux en avril pour mettre fin à l’étude d’un comité parlementaire qui se penchait sur les allégations d’inconduites sexuelles dans l’armée canadienne, sous prétexte qu’il fallait maintenant rédiger le rapport. Les électeurs de Jonquière et de Shawinigan seraient sans doute étonnés de savoir que le projet de loi du Bloc pour une déclaration de revenus unique avec le Québec ne prévoyait rien pour sauvegarder les emplois fédéraux. À tout le moins, une telle approche aurait plus de potentiel que de dire qu’il ne fait rien à Ottawa.  

Autrement dit, les opposants auront plus de chances de convaincre des électeurs en mettant en lumière des actions et des positions prises par le Bloc avec lesquelles ces derniers sont en désaccord qu’en offrant des excuses au nom du Bloc parce qu’ils ne peuvent pas agir.

D’autant que cette supposée incapacité d’action est fausse. Le Bloc est un parti politique, il fait des gestes dans l’arène politique. C’est à partir de ces gestes que les stratégies des autres à l’égard du Bloc devraient être bâties. Peut-être que le gâteau pourrait lever davantage pour eux.

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Ha! Que le Québec est mystérieux pour Ottawa parce qu’il ne veut pas prendre la peine de le comprendre, tout simplement!…