Le nationalisme : un traitement contre la COVID-19 ? 

Le nationalisme a été la pierre angulaire du discours de François Legault pour lutter contre le coronavirus. Pour reprendre du terrain, la gauche québécoise devra lui opposer une autre vision : construire un Québec d’après, plutôt que de chercher à retrouver ce que nous étions avant.

Crédit : L'actualité

L’auteur a été attaché de presse pour Québec solidaire et milite toujours dans ce parti. Il a dirigé la préparation de Manon Massé aux débats des chefs lors de la campagne électorale de 2018.

C’était Vendredi saint. Le Québec ne le savait pas encore, mais il s’apprêtait à vivre ce soir-là le pire épisode depuis le début de la crise.

En après-midi, le premier ministre François Legault avait pourtant tenu des propos apaisants lors du rendez-vous de 13 h. « Évidemment, dans les prochaines semaines, on va continuer de se battre, et je demeure convaincu qu’on va la gagner, cette bataille-là, ensemble, parce que les Québécois, là, les 8,5 millions de Québécois, quand on se met ensemble, il n’y a rien qui peut nous arrêter. »

Cette envolée était le point culminant d’un discours martelé depuis plusieurs jours : le Québec faisait meilleure figure que les États-Unis grâce à son système de santé et comptait parmi les États effectuant le plus grand nombre de tests de dépistage. Bref, nous étions les meilleurs.

Ce récit devenait le liant des décisions de santé publique annoncées par le gouvernement. C’est important de trouver les bons mots, d’avoir de bonnes idées, mais ils doivent faire partie de la bonne histoire. C’est d’ailleurs le propre d’un communicateur habile d’exposer une histoire crédible dans chacune de ses interventions. Il ne s’agit pas seulement d’une phrase ou deux. Il faut suivre une trame narrative, mettre en scène des personnages : un héros qui devra surmonter un problème, des méchants qui lui donneront des difficultés et des adjudants qui le guideront.

Lorsqu’elle est bien utilisée, la parole peut devenir un outil puissant. Dans cette crise, elle a sauvé des vies. Et ce, sans répression comme ce fut le cas ailleurs dans le monde. Elle a convaincu les Québécois de se confiner pour ne pas infecter les gens vulnérables. Selon les données de déplacements de la population publiées par Google le 3 avril, nous sommes restés à la maison comme personne d’autre en Amérique du Nord.

Le récit politique d’un confinement

Le premier ministre aurait pu se placer au centre de l’histoire comme la personne qui « allait tout gérer ça ». Il a plutôt choisi le peuple québécois comme acteur principal. Dans cette crise, François Legault apparaît comme le « guide » muni d’un plan solide. Et pour ancrer son récit, il est allé chercher loin dans notre mémoire collective.

« Nous sommes quelque chose comme un grand peuple », disait René Lévesque. Il avait quand même ajouté « quelque chose comme », un soupçon d’hésitation qui traduit à la fois la certitude que nous avons d’être souvent meilleurs que les autres, tout en gardant un léger complexe d’infériorité par rapport au reste du Canada. Les Québécois aiment marquer leurs différences : nous sommes les meilleurs au hockey, en culture, nous avons un meilleur filet social et dans ce récit, nous serons les meilleurs pour gagner cette guerre contre la COVID-19.

L’adversaire dans cette histoire était facile à trouver. Au départ, Justin Trudeau faisait n’importe quoi, planté devant sa résidence en énonçant des banalités, alors que le virus gagnait du terrain. L’État fédéral semblait paralysé pendant que nous étions toujours les meilleurs.

Le récit de François Legault s’est substitué au simple usage de la peur que d’autres chefs d’État ont utilisé pour justifier le confinement. Il a donné un sens à nos pertes d’emploi, aux mois passés sans voir nos proches, sans sortir de chez soi pour autre chose qu’une marche quotidienne.

La bataille du Vendredi saint

Quelques heures après ce fameux point de presse du Vendredi saint, le journaliste Aaron Derfel, du quotidien montréalais The Gazette, révélait la catastrophe au CHSLD Herron — où 31 personnes étaient décédées — ce qui allait marquer le début de la crise dans les CHSLD. Des personnes parmi les plus vulnérables de notre société étaient en train de mourir dans des conditions misérables. Des personnes que le confinement devait justement protéger.

Ce désastre est la conséquence de 20 ans de choix politiques au Québec. Nous avons désormais l’un des systèmes de santé les plus privatisés au Canada. Avec la crise sanitaire, les limites de cette privatisation nous sont apparues. La réalité est rapidement venue nous rattraper. Malgré plusieurs signaux d’alarme lancés depuis des années, nous prenons la mesure de notre échec collectif. Le maillon faible du système de santé et de services sociaux a sauté.

Un aspect du récit beaucoup moins discuté est néanmoins relativement important : l’intervention de l’armée dans ces mêmes CHSLD. Le Canada vient sauver le Québec, alors que Justin Trudeau est en remontée dans l’estime de beaucoup de monde. Au même moment, le premier ministre québécois commence à lancer des attaques dirigées contre « les syndicats » et certains médias.

Le récit nationaliste de François Legault s’appuie d’abord sur la mémoire du passé plutôt que du présent. Si on ne partage pas cette mémoire, il y a risque de se sentir exclu. L’unité nationale craque, alors que la crise a fait beaucoup de victimes humaines et économiques dans les quartiers pauvres. C’est d’ailleurs la faiblesse d’un discours nationaliste qui reconnaît peu les différences : il peut devenir rapidement déconnecté du quotidien des gens. Par exemple, une motion de la députée indépendante Catherine Fournier demandant de régulariser le statut des demandeurs d’asile œuvrant comme préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD a été bloquée par la Coalition Avenir Québec (CAQ). Le parti a tout simplement refusé de reconnaître l’apport de nos travailleuses et travailleurs au front.

Quel récit pour la gauche ?

Alors que la crise est loin d’être terminée, la joute politique recommence. L’automne sera d’ailleurs un moment déterminant pour les partis d’opposition à Québec.

Les progressistes essaieront de proposer des mesures à la pièce afin de coaliser suffisamment de petits groupes d’individus, et, en fin de compte, espérer prendre le pouvoir. Après tout, les libéraux fédéraux ont réussi à battre les conservateurs deux fois de suite avec cette stratégie.

L’autre option pour la gauche est de proposer une vision différente de la nation. Contrairement à ce que prétendent certains idéologues, le nationalisme n’est pas obligé d’être conservateur.

Une opposition logique serait d’opposer au nationalisme économique — souvent synonyme d’un capitalisme made in Québec — une économie capable de prendre soin de son monde et dont l’approvisionnement en produits de base ne serait pas dépendant des humeurs du marché. Des politiques en mesure de protéger notre territoire contre les changements climatiques et non contre l’immigration et les revendications des peuples autochtones. Finalement, un projet qui refuse le fédéralisme d’un État pétrolier, mais dont l’objectif est de réaliser l’indépendance du Québec.

Maintenant, il vaut mieux travailler à construire un Québec d’après, plutôt que de chercher à retrouver ce que nous étions avant. L’avenir de la nation québécoise inspire beaucoup plus que son passé. L’ambition sera une voie porteuse, surtout avec l’autre crise : celle des changements climatiques qui nous frappera de plein fouet dans les prochaines décennies.

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Je pense que bon nombre des Québécois qui ont élu Legault et des Canadiens ne veulent pas d’un État pétrolier. C’est pourquoi Legault s’oppose à la construction d’un oléoduc en sol québécois. Comme les Canadiens, les Québécois veulent avant tout les moyens de maintenir leur train de vie. Leurs besoins et leurs désirs individuels passent avant leur souci pour l’environnement et leur désir de bâtir une nation et ça, Legault et Trudeau l’ont bien compris.

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