Le « new » Canada

Réfléchissant à voix haute aux tendances lourdes de la démographie canadienne, l’ancien chef réformiste Preston Manning s’est récemment demandé si le jour n’approchait pas où le sentiment d’exclusion de provinces comme le Québec des centres de décisions fédéraux n’allait pas devenir le grand défi politique du Canada.

Chronique de Chantal Hébert : Le « new » Canada
Photo : iStock

Celui qui s’est fait le porteur du slogan « The West wants in », au milieu des années 1980, constatait avec une pointe d’inquiétude certains des effets pervers du succès de sa mission sur la place de plus en plus effacée du Canada atlantique et du Québec dans l’espace fédéral.

Le pouvoir a bel et bien changé de camp au cours des 25 années qui se sont écoulées depuis que Manning a pris le bâton de pèlerin pour forcer les portes des temples du pouvoir fédéral.

Aujourd’hui, le premier ministre du Canada est un élu de l’Alberta et les premiers ministres des quatre provinces de l’Ouest sont plus susceptibles d’être entendus, et surtout écoutés, à Ottawa que celui de l’Onta­rio ou du Québec.

Aux Communes, le Québec et l’Alberta ont inversé leurs rôles. Dans le passé, l’Alberta a été plus souvent dans l’opposition qu’au pouvoir. À l’avenir, le contraire pourrait devenir la règle. La faiblesse chronique des deux autres grands partis fédéralistes sur des pans complets du territoire électoral de l’Ouest est une condition gagnante pour les conservateurs de Stephen Harper.

Il y a à peine une douzaine d’années, un chef libéral comme Jean Chrétien pouvait se dispenser de faire campagne en Alberta sans risquer de ne pas être réélu avec une majorité.

De nos jours, l’absence du Parti libéral du paysage politique des Prairies est un problème aussi criant pour son avenir que l’a été l’incapacité des conservateurs ou du NPD de se tailler une place au Québec. Le Parti conservateur, par contre, peut fort bien se passer de l’électorat québécois.

Les premières données du dernier recensement publiées au début de février par Statistique Canada permettent de croire que la nouvelle ère qui règne depuis six ans à Ottawa n’est pas passagère. Jusqu’à nouvel ordre, le 21e siècle appartient à l’Ouest.

Pas étonnant que la diminution lente mais progressive du poids politique du Québec dans la fédération fasse partie du portrait. Mais le mal de vivre économique de l’Ontario accélère le mouvement de balancier de l’est vers l’ouest.

De 2006 à 2011, ce sont les populations et les économies des provinces à l’ouest de l’Ontario qui ont enregistré les plus hauts taux de croissance. La population de l’Alberta a augmenté presque deux fois plus vite que celle de l’Ontario.

Contrairement au Québec, l’Ontario est une pièce maîtresse de l’édifice électoral de Stephen Harper. Ce dernier a intérêt à l’entretenir. Chaque mois, les pressions se font plus fortes pour qu’une partie de l’argent fédéral que reçoit le Québec grâce à la péré­quation aille à l’Ontario.

Longtemps agacé par la préférence ontarienne pour un gouvernement central fort, Québec pourrait même finir par s’ennuyer de l’époque où Queen’s Park pouvait imposer sa vision des choses à Ottawa.

L’éloignement de la capitale fédérale aidant, les provinces de l’Ouest ne partagent pas l’engoue­ment pour un gouvernement fédéral interventionniste. Elles ne sont pas non plus intéressées par le fait que leurs contributions à la péréquation aident à financer, dans les provinces qui bénéficient de la redistribution de leur richesse, un filet de sécurité sociale plus solide que le leur.

Au jeu du chacun-pour-soi, et devant un gouvernement fédéral déterminé à rester dans sa cour, l’autonomie longtemps réclamée par le Québec en matière de politique sociale risque de lui coûter de plus en plus cher.

Si le Québec décidait, dans 10, 20 ou 30 ans, de quitter la fédération, le reste du Canada serait sans doute moins enclin à le retenir qu’en 1995 ou en 1980.

Les répercussions de son départ seraient nettement moins perturbantes pour un gouvernement fédéral au sein duquel le Québec a cessé d’être une force vive ou pour des provinces dont l’économie n’est pas tellement tributaire de la participation québécoise au marché canadien.

Si la tendance se maintient, le Québec pourrait finir par devoir dépenser davantage d’énergie pour garder une place digne de ce nom au sein du Canada de demain que pour en sortir.

 

Laisser un commentaire