Le nouveau pont

Il n’est pas question ici du futur pont Champlain, mais du lien virtuel, et néanmoins névralgique, que se sont résolus à renforcer les néo-démocrates en choisissant un Québécois pour chef.

Le nouveau pont
Photo: Chris Young

Si Thomas Mulcair réussit à établir une jonction durable de l’électorat québécois et du NPD, ce sera la première fois qu’un pont politique viendra relier les sociaux-démocrates du Québec à ceux du reste du Canada. Du coup, la nouvelle position du NPD à la tête du peloton progressiste fédéral sera consolidée.

Mais pour réaliser ce grand rêve de la gauche canadienne, Thomas Mulcair devra réussir une manœuvre que Brian Mul­roney et Stephen Harper n’ont pas su accomplir sur le flanc de la droite.

Jusqu’au rapatriement unilatéral de la Constitution, en 1982, le Parti libéral avait l’exclusivité du pont Canada-Québec. Ce lien politique était la condition gagnante de son quasi-monopole sur le pouvoir à Ottawa. La tournure du dossier constitutionnel l’a sérieusement endommagé.

Ni Brian Mulroney, à l’époque de Meech, ni Stephen Harper, à ses débuts au pouvoir, n’ont réussi à construire un pont de rechange conservateur. Le premier ministre actuel a apparemment abandonné le chantier.

Le pont en devenir du NPD n’est pas nécessairement à l’épreuve des tempêtes constitutionnelles. Si la tendance se maintient dans les intentions de vote au Québec – les sondages indiquent une remontée du Parti québécois -, ses fondations pourraient être minées par la pièce maîtresse sur laquelle Jack Layton avait entrepris de s’appuyer au Québec.

Cette pièce maîtresse, la déclaration de Sherbrooke, a beaucoup servi de carte de visite au NPD au Québec lors des élections de mai 2011. L’énoncé, qui stipule notamment que le NPD accepterait le départ du Québec de la fédération canadienne sur la base d’une majorité simple (50 % plus un), a été conçu avant que Thomas Mulcair rejoigne les rangs du parti.

En 2006, ce texte avait été entériné sans débats particulièrement déchirants, à une époque où la question de l’avenir politique du Québec n’était pas à l’avant-plan de l’actualité.

Le Parti québécois était dans l’opposition, et l’absence criante d’atomes crochus entre le Québec et le gouvernement de Stephen Harper n’était pas encore une évidence. Au contraire, le Parti conservateur était alors en pleine lune de miel québécoise.

Présentée au Québec comme une manifestation d’ouverture, la déclaration était en quelque sorte un prix de consolation destiné à compenser l’incapacité de Jack Layton d’abroger la loi sur la clarté référendaire. Cette loi laisse entendre que le gouvernement fédéral ne se satisferait pas d’une majorité simple pour négocier le départ du Québec de la fédération.

À ses débuts, le chef néo-démocrate avait donné à penser qu’un gouvernement du NPD répudierait la loi de Stéphane Dion. Il avait rapidement dû ajuster le tir.

Au moment de la conception de cette loi, dans la foulée du référendum de 1995, la leader du NPD de l’époque, Alexa McDonough, avait flirté avec l’idée de s’y opposer… jusqu’à ce que ses militants de l’Ouest canadien, les premiers ministres néo-démocrates des Prairies en tête, la rappellent à l’ordre.

Dans le reste du Canada, la loi sur la clarté est depuis devenue intouchable. C’est en quelque sorte une vache sacrée, au même titre ou presque que la loi fédérale sur la santé, qui balise l’assurance maladie.

Au cours des dernières semaines, l’adhésion du NPD à la règle des 50 % plus un a été critiquée par le PLC. Les ténors libéraux la présentent comme une preuve d’irresponsabilité de la part du NPD. En éditorial, récemment, le Toronto Star a fait de cette position néo-démocrate le principal bémol à son appui à la candidature au leadership de Thomas Mulcair.

Au Québec, plus de la moitié des électeurs qui avaient voté pour Jean Chrétien dans la foulée de l’adoption de la loi sur la clarté, en 2000, ont appuyé le NPD au printemps dernier. Il s’agit d’une clientèle fédéraliste hypersensible au débat national québécois.

Jusqu’à présent, la discussion qui a entouré l’énoncé de principe du NPD s’est déroulée dans l’abstrait. Mais ce ne sera plus le cas si le PQ revient au pouvoir à la faveur du prochain scrutin québécois. Du coup, la déclaration de Sherbrooke pourrait devenir le maillon faible du NPD.