Le phénomène Pierre Poilievre

Pierre Poilievre donne l’impression d’être déjà chef des conservateurs. Mais au-delà des foules immenses et des sondages, rien n’est encore joué, écrit notre collaborateur et ancien conseiller politique.

montage : L’actualité

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

La course à la direction du Parti conservateur du Canada vient de franchir sa toute première étape officielle. Les candidats intéressés devaient remettre mardi dernier divers documents et un dépôt de 50 000 $. Pour le moment, huit candidats se qualifient. Ils ont maintenant 10 jours pour ajouter 250 000 $ à ce dépôt initial, et cela nous donnera la liste finale des candidats.

Malgré tout, certains se demandent toutefois si la course n’est pas en réalité déjà terminée… Selon les indicateurs disponibles, Pierre Poilievre aurait une importante avance sur les autres candidats, au premier chef Jean Charest et Patrick Brown. Depuis le 15 mars, 4 firmes de sondages donnent à Poilievre entre 43 % et 66 % auprès des partisans conservateurs, contre de 15 à 24 % pour Charest et de 5 à 13 % pour Brown.

Au niveau des appuis concrets, Pierre Poilievre reçoit pour l’instant le soutien officiel de  51 députés, contre 11 pour Jean Charest et 4 pour Patrick Brown. Reste à voir si ces députés pourront fournir à leur candidat une organisation locale prête à livrer la marchandise sur le terrain.

Sur les médias sociaux, Pierre Poilievre compte 345 000 abonnées sur Twitter, contre 64 000 pour Patrick Brown et 19 000 pour Jean Charest, qui n’avait pas de compte jusqu’à ce qu’il annonce sa candidature. À ce jeu des comparaisons Twitter, Brown et Charest se retrouvent d’ailleurs derrière une autre candidate, Leslyn Lewis, coqueluche de la frange conservatrice sociale. Sur la plateforme de recherche Google, Pierre Poilievre attire également beaucoup plus l’attention que Jean Charest ou Patrick Brown et ce, partout au Canada, à l’exception du Québec où l’ancien premier ministre québécois est plus remarqué.

Il y a finalement un autre indicateur, très remarqué par les observateurs : Pierre Poilievre attire les foules, partout au pays et malgré la pandémie (ou peut-être grâce à elle ?). Ils viennent par plusieurs centaines, sinon plusieurs milliers. Ce n’est peut-être pas surprenant à Calgary, Edmonton ou Winnipeg. Ce n’est pas nécessairement une surprise non plus dans des plus petites villes comme Kelowna (Colombie-Britannique), Vernon (C.-B.) ou Lindsay (Ontario). Mais à Vancouver, la jeune et moderne ? Windsor, l’ouvrière ? Et même au centre-ville de Toronto-la-Rouge ? Toronto, avec ses 25 députés libéraux sur 25 sièges disponibles… Dans ces lieux improbables, que Pierre Poilievre remplisse des salles enthousiastes devrait inquiéter ses adversaires immédiats… et futurs.

Évidemment, on ne gagne pas nécessairement une élection avec des foules. Et il est plutôt simple de faire un show de boucane en remplissant des salles trop petites (avec une bonne liste d’invités potentiels, on peut facilement s’assurer qu’elle déborde). Même en terrain perçu comme terrain hostile. Il n’en demeure pas moins qu’il est très rare de voir dans une course à la direction le genre de rassemblements que provoque Pierre Poilievre.

Est-ce donc à dire que les carottes sont cuites pour Charest, Brown et compagnie ? Bien sûr que non. Avec encore cinq mois à faire, bien des choses peuvent survenir. Il n’en demeure pas moins que Poilievre bénéficie présentement d’un vent porteur, qui devra se maintenir pendant cinq mois encore, un défi.

Renverser la tendance ne sera pas non plus une mince tâche pour les adversaires de Poilievre. Sauf que le temps joue pour eux. Ce n’est pas pour rien que le clan Poilievre désirait une course plus courte : on ne voulait pas laisser le temps aux autres de s’organiser et de vendre les fameuses cartes de membres. Ça demeure la clé dans ce parti, mais il y a un bémol : les règles conservatrices font en sorte que vendre 100 cartes dans un comté donné pourrait être aussi payant que d’en vendre 10 000 dans un bastion conservateur.

En effet, le processus électoral du Parti conservateur accorde un poids égal de 100 points à toute circonscription ayant au moins 100 voix exprimées et répartit les points selon le pourcentage obtenu par chaque candidat dans chaque circonscription. Si moins de 100 personnes votent, c’est un point, un vote.

Ceci dit, il est clair que la campagne de Pierre Poilievre est en train d’exploiter un nouveau filon en politique canadienne et que les conservateurs modérés que sont Jean Charest et Patrick Brown n’ont pas encore trouvé une réponse pour générer un enthousiasme similaire.

Poilievre fait dans le néo-populisme, un peu comme Donald Trump. Il mise sur la colère. Sa campagne se nourrit du ressentiment envers les libéraux — et surtout Justin Trudeau —, et envers les gouvernements plus généralement. D’ailleurs, la campagne Poilievre ne se gène pas pour étiqueter Jean Charest et Patrick Brown comme étant des libéraux, la pire insulte pour les Conservateurs purs et durs.

Surfant sur la fatigue pandémique, il crie liberté partout, comme il l’a fait en appuyant les convois de camionneurs il y a quelques semaines. Pierre Poilievre a fait un choix stratégique: il vaut mieux commencer par rapatrier les gens fâchés qui s’étaient réfugiés chez le Parti populaire de Maxime Bernier, plutôt que d’essayer de convaincre des libéraux déçus. Il sera toujours temps de convaincre ces derniers plus tard, ou, à tout le moins, de les convaincre de ne pas voter libéral. Ce faisant, il normalise et fait sien le discours conspirationniste de Maxime Bernier, au grand désarroi de ce dernier qui voit son véhicule politique se faire détourner.

Mais le populisme de Pierre Poilievre va aussi ailleurs. Il parle plus largement à des gens qui ne se retrouvent plus dans le système politique et qui se sentent abandonnés par le système économique. Parmi eux, on retrouve entre autres une démographie plutôt jeune, plutôt blanche, plutôt mâle, provenant de familles de classe moyenne, qui ne voient devant eux qu’un cul-de-sac —  à tort ou à raison.

Pierre Poilievre leur parle. Il utilise leur langage. Il est strident, revendicateur, revanchard même. Il ne fait pas de prisonniers, même dans son propre parti — c’est tout ou rien. Il frappe sur le clou pandémique et réclame la fin de toutes les mesures sanitaires obligatoires. Il parle de la « Justinflation » qui causerait la hausse du prix de l’essence, des aliments et des maisons. Sa rhétorique vise les élites, les écologistes et les technocrates, ces gens corrompus qui hantent les corridors d’Ottawa. Il promet de régler tous les problèmes en se débarrassant de la bureaucratie et de la paperasserie et en utilisant le Bitcoin comme pierre angulaire d’une nouvelle liberté économique.

Plusieurs de ses politiques sont farfelues, inapplicables, irréalistes ou font tout simplement fi des réalités économiques mondiales ou des juridictions provinciales. Un premier ministre Poilievre s’en rendrait compte rapidement. En fait, il le sait déjà. Mais pour le moment, cela n’a guère d’importance. Ce qui est important pour lui, c’est de transformer la réponse euphorique de ses partisans en victoire décisive le 10 septembre. 

Comme bien d’autres avant lui, il pourra bien ajuster son discours ensuite si nécessaire. Sauf si le filon s’avère plus riche que plusieurs pensent…

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Moi j’aime bien Pierre Poilièvre. Je ne vois pas où vous aller chercher le terme « strident ». Il pause des questions pointues et pertinentes à nos dirigeants actuels. Il révèle l’hypocrisie de ces personnes. Je concède, par contre, que c’est relativement facile de dénoncer la bêtise. Plus difficile de sortir des solutions réelles, efficaces, et « socialement acceptables ». Or, il a juste à faire mieux que Trudeau et compagnie … la barre n’est pas haute.

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