Le piège des excuses

Le premier ministre Justin Trudeau multiplie un peu trop les excuses. Lâchons la contrition et revenons à la politique.

Christian Blais pour L'actualité

Peu importe les convictions de chacun, il y avait quelque chose de gênant lundi dans ces images du premier ministre l’air penaud, tournant son stylo entre ses doigts, tenu d’écouter sans mot dire la leçon que lui faisait la cheffe autochtone Rosanne Casimir assise à ses côtés.

La scène se déroulait à Kamloops, en Colombie-Britannique, où M. Trudeau s’est rendu pour rattraper sa gaffe de la première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, le 30 septembre dernier. Ce jour-là, il était présent dans la province, mais pour des vacances familiales à Tofino plutôt que pour participer aux cérémonies de la Première Nation Tk’emlúps te Secwépemc.

Outre le fait que c’est son gouvernement qui a créé cette journée de commémoration consacrée aux Autochtones, l’absence du premier ministre fut d’autant plus remarquée que c’est à Kamloops que les premières sépultures anonymes d’enfants autochtones ayant résidé dans des pensionnats ont été découvertes en mai dernier.

Tout cela relevait d’une véritable indélicatesse et Justin Trudeau aurait dû le comprendre sur-le-champ. Il a plutôt fait ce qui est devenu habituel chez lui : s’excuser après coup, à l’inverse de l’adage « S’cuse-toi pas, fais attention », populaire dans ma jeunesse.

Or, non seulement les excuses ne font pas un programme politique, puisque ce sont les actions structurantes qui changent la donne, mais le premier ministre contribue ainsi, en se piégeant lui-même, à une dynamique de contrition de plus en plus présente dans l’espace public. Celle où un donneur de leçons rappelle à l’ordre celui qui s’est écarté des règles à suivre.

Les curés se sont transformés, mais la confession puis l’indication du droit chemin sont toujours de mise. Sauf qu’autrefois, cela se déroulait dans le secret du confessionnal, alors qu’aujourd’hui, l’opération doit se faire publiquement.

La cheffe Casimir a donc profité de la présence du premier ministre pour lui reprocher ses vacances, insister sur le fait qu’il aurait dû être là le 30 septembre et que même sa visite de lundi était « douce-amère ». Les médias ne s’y sont pas trompés en parlant d’une réprimande faite à Justin Trudeau. Comme un enfant pris en faute ou un pécheur qui attend sa pénitence.

Je retrouvais là le même malaise qu’au débat des chefs en anglais, lors de la récente campagne électorale fédérale : à tour de rôle, les animatrices ont posé des questions sur un ton qui laissait croire qu’elles faisaient face à des gamins, voire de mauvais garnements. « Bon, il est temps qu’on ait des réponses », a lancé Rosemary Barton, journaliste de renom de la CBC, quand ce fut son tour d’intervenir alors que le débat durait depuis plus d’une heure. Comme si rien de ce qui avait été dit jusque-là n’était valable.

On notera que ce sont des femmes qui mènent ainsi le bal. J’y vois la retenue que la société impose maintenant aux hommes : on ne rabroue pas publiquement une femme, au risque d’être cloué au pilori. Entre hommes, il y a moins d’égards. Appelons cela la galanterie des temps modernes, qui a sa pertinence, mais qui va trop loin quand elle permet de glisser vers l’infantilisation.

Il en résulte un rapetissement de la politique. Les élus sont humains, donc pleins de défauts. Mais ils représentent plus qu’eux-mêmes, particulièrement quand ils sont chefs de parti, maires ou mairesses, ministres, premiers ministres. Ce sont des institutions et des collectivités que l’on interpelle à travers eux. Y mettre des formes relève du respect de la démocratie.

La politique est par ailleurs le champ du débat, pas une manière d’agir et de dire dictée par l’air du temps et dont on ne peut déroger. Les approches diffèrent, les idées varient, l’action reste, le vote tranche — pour les politiciens, la leçon vient de là.

Justin Trudeau a gaffé fin septembre et dans les jours suivants, il a téléphoné à Rosanne Casimir pour s’excuser puis a exprimé publiquement ses regrets. La rencontre subséquente entre le premier ministre et la cheffe aurait dès lors dû être strictement une occasion de recueillement et de discussion de fond sur les enjeux autochtones, pas sur la pertinence de ses vacances.

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Vous avez soulevé d’excellents points de vue dans votre chronique « Le piège des excuses » Mme Boileau. Il est bon de réfléchir là-dessus.

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On se dit que le PM doit être «tanné» de s’excuser et qu’il va:
1. s’entourer de conseillers qui sont capables de voir venir les incontournables et
2. réfléchir aux conséquences de ses actes quant il décide d’aller prendre des vacances…

Quant aux excuses à Kamloops, je ne suis pas d’accord. Il fallait revenir sur cette insulte non pas au téléphone avec Mme Casimir mais devant les gens de cette Première Nation, en public. C’est quant même incroyable que ni lui ni son bureau n’aient cru bon de répondre aux 2 invitations que lui avait fait cette Première Nation. M. Trudeau, comme vous le dites, n’est pas un quidam, il est le chef de l’État et nous représente, nous tous et il a gaffé royalement. Qu’il ait la décence de s’en excuser en public est la moindre des choses et au moins il a compris ça.

Quant à la question de fond, ce que son gouvernement a fait par rapport à ses promesses est pathétique. Beaucoup de bla bla et pas d’action. Il y a au-dessus de 1 000 recommandations des rapports de commissions d’enquête sur les Autochtones et il n’est même pas capable d’en mettre plus que quelques unes en œuvre! Et celles qu’il met en œuvre sont presque toujours carrément symboliques mais ne changent rien sur le terrain. C’est désespérant de le voir aller sur la question autochtone.

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