Le PLQ peut-il rebondir?

La course à la direction du Parti libéral du Québec prendra de la vitesse à compter de la mi-janvier, lorsque les candidats tiendront cinq débats. Déconnecté de ses militants, le parti doit se renouveler et faire le plein d’idées.

Photos : PC

Les portes de la grande salle de réception de l’hôtel Sheraton de Laval sont restées fermées aux médias pendant près de deux heures, ce qui a permis aux quelque 500 militants libéraux de débattre en famille de leur défaite électorale, loin des lentilles des caméras et des calepins indiscrets des journalistes. Le temps d’un premier bilan, en cet après-midi du dimanche 21 octobre, au conseil général du Parti libéral du Québec. Une rencontre qui n’a toutefois pas tourné comme les hautes instances du parti l’auraient souhaité.

Le directeur général du PLQ, Karl Blackburn, et la consultante Sylvie Paradis, spécialiste des sondages et du comportement des électeurs, ont souligné aux militants que le parti avait somme toute fait bonne figure le 4 septembre en terminant avec à peine 0,75 % des voix – et quatre députés – de moins que le Parti québécois. Les sondeurs avaient mal évalué les appuis du PLQ, ont-ils dit, ajoutant que la campagne aurait produit des résultats différents si les coups de sonde avaient mieux reflété la réalité.

«?Propagande des sondages?», dira plus tard Pierre Moreau, député de Châteauguay et candidat à la direction du parti, visiblement encore amer.

«?On a fait mentir les sondages, insiste Karl Blackburn en entrevue. On a eu le vent dans la face pendant toute la campagne et, malgré nos neuf ans au pouvoir, on s’en est bien tirés. Je ne suis pas content d’avoir perdu, je veux toujours gagner, mais on s’était tellement fait dire qu’on subirait la pire défaite de notre histoire…?»

À la sortie de ce huis clos aux accents de victoire morale, de nombreux militants cachaient mal leur frustration. Non pas d’avoir perdu, mais de voir que le portrait de la situation tracé par la direction du parti tirait un peu trop sur le rose. «?Encore une fois, on a eu des discussions superficielles, sans véritable remise en question. On nous a dit que tout avait bien été dans les circonstances. Le parti n’a pas fait un vrai post-mortem. C’est désolant?», affirme Jean, un militant montréalais à l’aube de la cinquantaine.

Le parti s’est rapidement attelé à la tâche de lancer la course au leadership, qui élira un nou­veau chef le 17 mars prochain, délaissant l’analyse de la défaite électorale. «?On n’a pas tra­vaillé beaucoup sur les autres aspects du parti et de la campagne. La course au leadership va servir aussi à ça?», dit Karl Blackburn.

Cette course, menée discrètement depuis l’automne, deviendra davantage publique lorsque se tiendra, du 13 janvier au 3 février, une série de cinq débats entre les aspirants à la succession de Jean Charest. Une occasion d’approfondir les positions de chacun, mais aussi de voir à quoi ressemblera le renouvellement promis. Car en parcourant le Québec, les trois principaux candidats à la direction ont rapidement perçu la grogne des militants sur le terrain, qui se sentent loin des décisions de leur parti, déplorent le manque de débat depuis quelques années et se désolent de la rareté de nouvelles idées.

Une insatisfaction qui s’accompagne d’une nostalgie des années Lesage et Bourassa. Dans les assemblées locales, où Pierre Moreau, Raymond Bachand et Philippe Couillard vendent leur candidature, les membres – même les plus jeunes – parlent du «?Maîtres chez nous?» de Jean Lesage en 1962, des «?100 000 emplois en 1971?» et de l’hydroélectricité de Robert Bourassa, du droit de vote accordé aux femmes par leur parti en 1940, de la reconnaissance du français comme langue officielle, de l’adoption de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, de la création du ministère de l’Éducation…

C’était le temps où «?faire de la politique était perçu comme un métier noble?», affirme John Parisella, ancien chef de cabinet de Robert Bourassa. Et le temps où les leaders politiques faisaient rêver. Lui qui a été conseiller bénévole de Jean Charest en 2007 et 2008 dit comprendre cet appel du passé, ce retour aux sources de nombreux militants, qui affirment ne plus reconnaître leur parti, lequel accompagne le Québec depuis 145 ans. «?L’héritage de Charest, avec le Plan Nord et son ouverture sur le monde, est trop récent. Les gens regardent en arrière pour s’inspirer?», dit-il.

Pierre Moreau utilise d’ailleurs abondamment ces références lorsqu’il s’adresse aux militants, pour les inciter à retrouver «?la fierté d’être libéraux?». Raymond Bachand s’enorgueillit de l’appui qu’il a reçu de la conjointe de Robert Bourassa, Andrée, alors que Philippe Couillard dit voir un «?modèle?» de gouvernance en Bourassa, qui «?recherchait l’équilibre et pas les extrêmes?».

Ce n’est toutefois pas en regardant dans le rétroviseur que les libéraux vont convaincre les Québécois de les ramener au pouvoir, prévient John Parisella. «?Faire une introspection n’est jamais agréable, mais il faut en faire une. On doit redéfinir le parti, brasser des idées de notre temps.?»

Le PLQ est mûr pour un «?renouvellement en profondeur?», estime Philippe Couillard. «?Il serait malvenu de penser que, parce qu’on est passés près de gagner à la dernière élection, le pouvoir va nous revenir facilement. On a un examen de conscience à faire. Les Québécois nous ont envoyé un message?», dit-il.

Lors des élections de 2007, 2008 et 2012, le vote libéral n’a pas bougé, attirant environ 1,3 million d’électeurs. La différence entre une victoire minoritaire (2007), une victoire majoritaire (2008) et une défaite (2012) tient dans le taux de participation. Plus il est élevé, plus le Parti libéral du Québec risque de perdre.

«?Compter sur le désabusement des gens envers notre système démocratique pour espérer gagner n’est pas une recette à succès, tranche l’ancien député libéral de Vimont Vincent Auclair. On doit attirer de nouveaux électeurs, faire entrer de l’oxygène au parti.?»

La première étape de la reconstruction devrait être une démarche d’humilité, estime Vincent Auclair, qui ne s’est pas représenté en septembre et qui travaille aujourd’hui dans les assurances. «?Au gouvernement, on avait une attitude de « j’ai toujours raison ». C’est mauvais. Il faut revenir à la base, écouter les gens, écouter nos militants. Il y avait trop de pouvoir concentré entre les mains du chef.?»

Le Parti libéral a été chanceux aux dernières élections, affirme-t-il. «?Si le PQ avait eu un chef le moindrement plus populaire que Pauline Marois, on aurait subi une raclée?!?»

Mais comment renouveler un parti où les membres semblent craindre les débats?? L’image du militant Martin Drapeau lors du conseil général de novembre 2010, seul au micro à réclamer un débat sur la pertinence d’une commission d’enquête sur l’industrie de la construction, a marqué les esprits. Aucun des 500 militants dans la salle ne s’est levé pour appuyer sa motion. Un long et lourd silence de 15 secondes. «?On a eu l’air ridicules. On aurait dû avoir le courage de faire ce débat?», concède le député de Jean-Talon, Yves Bolduc, qui dit toutefois comprendre la réticence des militants à mettre le gouvernement dans l’embarras.

L’ensemble du parti doit s’inspirer de la Commission-Jeunesse, qui n’a pas peur de soumettre des idées, parfois controversées, aux congrès, estime Raymond Bachand. «?Il ne faut pas avoir peur de se contredire, de se critiquer, même au pouvoir. Une fois la décision prise, on est solidaires, mais avant, il faut de l’audace?», dit-il.

John Parisella, qui a vécu les congrès libéraux des 40 der­nières années, affirme que cette démobilisation des militants est récente. «?On a été un grand parti de débats, mais on s’est endormis depuis une dizaine d’années?», dit-il.

Cette déconnexion entre les militants et les hautes instances du parti a eu deux effets pervers, estime Denis Saint-Martin, politologue à l’Université de Mont­réal, qui fut conseiller du premier ministre libéral fédéral Paul Martin en 2005.

D’abord, les militants qui cherchent les débats d’idées ont quitté le navire, ce qui a laissé toute la place aux «?affairistes désireux d’influencer le parti en fonction de leurs propres intérêts particuliers?», dit Denis Saint-Martin.

Ensuite, sans une base militante vigoureuse, le PLQ a pris du retard dans la conquête des réseaux sociaux, un nouveau champ de bataille qui nécessite une mobilisation des membres. «?On a fait du progrès dans ce domaine depuis un an, mais ça reste un défi. On y travaille?», convient Karl Blackburn.

Les militants doivent revenir au cœur des préoccupations du parti, estiment les trois candidats au leadership. «?La prochaine plateforme doit ressembler à ce que nos membres veulent?», dit Pierre Moreau. «?Il ne faut pas laisser le caucus décider seul des orientations?», ajoute Philippe Couillard, qui veut décentraliser les débats pour que chaque région ait son mot à dire au sein du parti.

Encore faut-il qu’il y ait des idées à débattre. Mis à part le Plan Nord, les dernières années n’ont pas été riches en nou­veautés au sein du parti. «?On est tombés en panne d’idées après quelques années au pouvoir. Tout ce qui sortait de la Commission politique, c’étaient des gadgets, des mesures éparses, rien de struc­turant?», affirme un ex-conseiller de Charest, qui a préféré garder l’anonymat.

Quelques libéraux influents cherchent actuellement des moyens de stimuler la «?machine à idées?». Par exemple, donner plus de moyens à la Commission politique pour qu’elle embauche une équipe rémunérée, permanente, et qu’elle puisse faire appel à des experts au besoin. Et pourquoi ne pas voyager pour aller voir ce qui se fait ailleurs?? «?Il faut professionnaliser la boîte à idées. Le bénévolat a peut-être ses limites?», dit l’ancien conseil­ler de Jean Charest.

Le parti doit également actualiser ses valeurs, croit John Parisella. Avant de lancer des idées, il faut les «?incarner?». «?Ça veut dire quoi, être libéral, en 2013?? On se bat pour quoi???» John Parisella cite les cinq grands axes traditionnels de l’action libérale?: les libertés individuelles, la croissance économique, la justice sociale, l’attachement au fédéralisme canadien et le respect des institutions démocratiques. «?Com­ment on exprime ses valeurs?? Comment on amène les gens à les partager???» demande-t-il.

Selon un sondage Léger Marketing-L’actualité, l’économie (24 %) et la défense du fédéralisme (20 %) sont perçues par les Québécois comme les forces du Parti libéral du Québec, alors que la volonté de justice sociale (4 %), la promotion des libertés individuelles (3 %) ou encore la défense de l’identité québécoise (3 %) n’y sont guère associées. Pas moins de 29 % des répondants ne savent pas quoi répondre ou ont refusé de le faire.

La course au leadership ayant pris forme très rapidement, gouvernement minoritaire oblige, le prochain chef devra susciter cette réflexion que le parti n’a pas été en mesure d’entamer depuis le 4 septembre, croit John Parisella.

Une mise à jour à laquelle tous les libéraux du pays sont forcés, puisqu’il y a présentement cinq courses au leadership dans les partis libéraux au Canada (Québec, Ontario, Terre-Neuve-et-Labrador, Manitoba et Ottawa). «?Les partis au centre de l’échiquier politique se cherchent une voie. On sent une polarisation entre la droite et la gauche qui leur complique l’existence?», dit le politologue Denis Saint-Martin.

C’est d’autant plus vrai au Québec, où le traditionnel débat sur la question nationale a perdu du terrain au profit des enjeux gauche-droite. «?Ce n’est pas pour rien que la CAQ est en croissance, dit l’ancien député Vincent Auclair. Le débat se déplace. C’était plus facile pour nous quand la bataille opposait souverainistes et fédéralistes. Maintenant, il faut que le PLQ explique pourquoi un parti centriste est important. Le nouveau chef devra avoir de nouveaux réflexes.?»

Le besoin de se redéfinir est urgent auprès des jeunes et des francophones, estime Pierre Moreau. «?À peine 19 % des électeurs francophones admettaient dans les sondages être « libéraux » pendant la campagne, alors qu’on a vu, avec les résultats, qu’ils sont plus nombreux. Il ne faut plus avoir honte de dire qu’on est libéral?!?»

Denis Saint-Martin affirme que le PLQ n’est pas aussi mal en point que son cousin fédéral auprès des francophones, mais qu’il ne faut pas penser que tout va bien pour autant. «?C’est toutefois circonstanciel, en raison des allégations de corruption. Les libéraux doivent être vigilants?», dit-il.

Selon le coup de sonde Léger Marketing-L’actualité, 54 % des Québécois attribuent la défaite libérale au laxisme du parti en matière de corruption et de collusion, loin devant son usure du pouvoir et le goût du changement des électeurs (21 %). Près de 7 % des 1 014 répondants estiment que le manque de nou­velles idées et l’incapacité du PLQ à se renouveler ont coûté le pouvoir aux troupes libérales.

Les révélations de la commission Charbonneau ont beau faire régulièrement les manchettes, les trois principaux candidats libéraux au leadership en parlent peu dans leurs rencontres avec les militants, sauf pour en minimiser la portée.

Philippe Couillard cite son absence de presque cinq ans de la politique active pour montrer qu’il représente le renouveau et qu’il a la distance nécessaire pour effectuer des changements. Pierre Moreau et Raymond Bachand affirment que le gouvernement pour lequel ils ont été ministres a fait les bons gestes au bon moment, même si la commission d’enquête publique a mis du temps à voir le jour. «?On a mis l’Unité permanente anticorruption sur pied et il fallait lui laisser le temps de faire son travail. C’est l’opération Marteau qui donne les vrais résultats jus­qu’à présent?», dit Pierre Moreau.

Une attitude qui fait froncer les sourcils de Kevin-Alexandre Lavoie, président de la Commission-Jeunesse du PLQ, qui souhaiterait plus de vigueur des candidats sur cet enjeu. «?Ça fait plusieurs années que les questions d’éthique et d’intégrité au sein des administrations publiques font rage. Il y a vraiment un travail à faire pour que le lien avec la population soit renforcé?», dit-il.

 

Philippe Couillard : le revenant

55 ans

Membre du PLQ depuis 2003

Profession?: neurochirurgien

Expérience politique?: ministre de la Santé (2003-2008)

Positions dans cette course?:

– Veut rapprocher le parti de ses membres et stimuler les débats
– Souhaite développer l’économie du savoir et de l’innovation
– Est contre le gel des tarifs et les moratoires
– S’oppose à la taxe santé
– Veut valoriser l’identité québécoise et le français
– Cherche à inclure les communautés culturelles dans les débats du Québec
– Est favorable aux élections à date fixe

Atouts?: Bonne notoriété. Ancien ministre de la Santé respecté. Facilité à communiquer clairement. Absence de la politique pendant cinq ans et distance avec le gouvernement Charest.

Obstacles?: Peut paraître froid et distant. Certains lui reprochent un manque de loyauté envers son ancien chef. Départ controversé vers un fonds d’investissement privé en santé en 2008.

Raymond Bachand : le persévérant

65 ans

Membre du PLQ depuis 2005

Profession?: gestionnaire

Expérience politique?: ministre du Développement économique (2006-2009), ministre des Finances (2009-2012)

Positions dans cette course?:

– Veut renouveler les idées du parti et préparer un plan à long terme (2013-2020)
– Souhaite rallier les libéraux nationalistes
– Mise sur son expérience dans le milieu des affaires, des arts et des groupes communautaires
– Est fier du bilan économique du gouvernement Charest
– Veut obliger les votes de grève secrets dans les associations étudiantes

Atouts?: Populaire dans le milieu des affaires. Mise sur son expérience économique. Excellente équipe de financement et d’organisateurs.

Obstacles?: Étroitement associé au gouvernement Charest. Moins bon communicateur que ses adversaires.

Pierre Moreau : l’émergent

55 ans

Membre du PLQ depuis 2002

Profession?: avocat

Expérience politique?: ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes et de la Francophonie (2011), ministre des Transports (2011-2012)

Positions dans cette course?:

– Veut rapprocher les jeunes du parti
– Souhaite réserver des circonscriptions favorables aux 18-35ans pour faciliter leur entrée à l’Assemblée nationale
– Veut faciliter la présence des jeunes aux conseils d’administrationà
– Veut redonner la fierté d’être libéral

Atouts?: Bon communicateur. Appui important de l’aile jeunesse. Dynamique. Passage remarqué au ministère des Transports.

Obstacles?: Notoriété faible dans le public. Peu de gens d’expérience dans son organisation.

***

LE JUGEMENT DES QUÉBÉCOIS

 

Quelle est la principale raison pour laquelle le Parti libéral du Québec a perdu le pouvoir aux dernières élections??

                                                                                                   Total     Électeurs PLQ

Il a été trop laxiste sur les questions de corruption et de collusion           54 %         42 %

Il a été longtemps au pouvoir et les Québécois voulaient du changement  21 %         31 %

Il n’a pas su proposer de nouvelles idées intéressantes et se renouveler    7 %           7 %

Il a mal géré le conflit étudiant                                                                  4 %           7 %

Il n’a pas été rassembleur                                                                        2 %            3 %

Il a mené une mauvaise campagne électorale                                           2 %           3 %

Ne sait pas / Préfère ne pas répondre                                                      4 %           3 %

 

Quelle est la plus grande force du Parti libéral du Québec??

                                                     Total         Électeurs PLQ

La gestion de l’économie                  24 %           44 %

La défense du fédéralisme canadien  20 %           20 %

La compétence de ses députés          8 %           10 %

La protection des minorités linguistiques 4 %         6 %

La volonté de justice sociale                4 %              5 %

La défense de l’identité québécoise     3 %             6 %

La promotion des libertés individuelles 3 %             2 %

Ne sait pas / Refuse de répondre       29 %             7 %

Méthodologie?: Sondage Internet mené auprès de 1 014 personnes les 21 et 22 novembre 2012. Les données ont été pondérées selon l’âge, le sexe, la langue maternelle, le degré de scolarité, la composition du foyer et la région, de façon à garantir un échantillon représentatif de la population québécoise. Un échantillon probabiliste aurait une marge d’erreur de 3,1 %, 19 fois sur 20.

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