Le printemps des fous

On devrait rire de la situation politique au Québec, si cela ne ressemblait pas tant à une forme d’anarchie…

Au lendemain des élections du 26 mars dernier, j’écrivais ici même : « Divisé à l’intérieur, isolé de l’extérieur, le Québec sort affaibli d’une campagne électorale ratée. » Et depuis, on dirait que ses chefs politiques s’acharnent à aggraver les choses et à semer la confusion. N’a-t-on rien de mieux à faire que de décider des stratégies parlementaires en fonction du résultat des sondages ? Doit-on paralyser le gouvernement, voire le renverser, pour un désaccord de quelques dizaines de millions de dollars sur un budget de 61 milliards ? Et au fait, qui mène au Québec ?

Les Québécois n’avaient pas vraiment choisi de gouvernement le 26 mars. En partageant leurs suffrages entre les trois partis, ils désignaient d’abord un perdant — le Parti québécois, relégué au statut de tiers parti. Ils consacraient un gagnant — l’Action démocratique, qui se retrouve dans l’antichambre du pouvoir. Et ils mettaient le gouvernement en sursis. C’était un précédent au Québec ; mais comme, à Ottawa, on en est à un deuxième gouvernement minoritaire et que cela ne va pas si mal que cela, on ne s’inquiétait pas vraiment.

Cela commençait même plutôt bien, le 18 avril, avec l’assermentation d’un conseil des ministres paritaire, dans lequel le numéro deux, Nathalie Normandeau, et le ministre le plus puissant, Monique Jérôme-Forget, sont des femmes. Mais on n’ira pas plus loin : le mardi 8 mai, le chef du Parti québécois, André Boisclair, annonçait sa démission immédiate, faisant ainsi dérailler l’ouverture officielle de la première session de la 38e législature. Et les coups de théâtre de se multiplier…

La vacance du pouvoir au Parti québécois sera de courte durée. Le 11 mai, avant même que le pauvre André Boisclair ait eu le temps de déménager ses effets personnels de son bureau de l’Assemblée nationale, deux candidats d’envergure — Gilles Duceppe et Pauline Marois — annoncent une bataille de titans. L’effervescence ne dure pas longtemps, puisque moins de 24 heures plus tard, le chef du Bloc québécois se désiste, sans doute découragé par des sondages très favorables à son adversaire. Selon CROP, Pauline Marois a la faveur de 45 % des péquistes et Gilles Duceppe, de 21 % seulement.

Se dirigeant vers un couronnement, Pauline Marois annonce que le Parti québécois « met de côté l’échéancier référendaire pour travailler sur le projet de pays ». Au chapitre de la social-démocratie, elle rappelle aussi la nécessité de mettre de nouveau le cap sur la prospérité. C’est le temps de l’aggiornamento au Parti québécois. Toutes les factions, même les plus radicales — comme le mouvement Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre (SPQ Libre) —, acceptent les conditions posées par la candidate à la présidence. Du coup, le Parti québécois, que l’on disait moribond le lendemain des élections, remonte dans les sondages, au point de pouvoir espérer redevenir l’opposition officielle ! Le 30 mai, le PQ recueille 27 % des intentions de vote, le Parti libéral, 28 %, et l’Action démocratique, 32 %. Une seule certitude : c’est l’ADQ qui profiterait d’une élection hâtive.

Alors qu’à la suite de la démission d’André Boisclair, le PQ annonçait qu’il ne précipiterait pas la chute du gouvernement, il changeait complètement d’attitude après le sondage du 30 mai. Le sort du gouvernement dépend donc davantage des coups de téléphone de Léger Marketing ou de CROP que des principes des chefs politiques ! Et c’est l’humeur changeante des Québécois qui influencera la réaction des partis d’opposition au budget de Monique Jérôme-Forget, au lieu des grands principes des uns et des autres — comme la priorité à accorder à la réduction de la dette plutôt qu’à la diminution des impôts. Ou le réaménagement des budgets de la santé et de l’éducation.

Au lendemain de la démission d’André Boisclair et à la veille du retour de Pauline Marois, le Québec avait pourtant tous les atouts qu’il fallait pour réaliser des gains importants dans ses rapports avec le gouvernement fédéral et les autres provinces. Pour la première fois depuis 40 ans, le Parti québécois renonçait à brandir la menace référendaire. Pauline Marois enlevait du même coup tout alibi à ceux qui, dans le reste du Canada, refusaient de rouvrir les pourparlers avec le Québec. Tout cela s’est perdu dans de désolantes manœuvres politiques.

Une seule question demeure encore : Jean Charest tiendra-t-il jusqu’à l’été ?

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