Le problème québécois de Pierre Poilievre

Le chef conservateur a un défi de taille au Québec, écrit notre collaborateur : il n’est pas né ici, contrairement à son adversaire libéral. Or, l’histoire démontre que ses chances de majorité québécoise sont à peu près nulles.

Justin Tang / Getty Images / montage : L’actualité

Yan Plante est vice-président à l’agence de relations publiques TACT. Il est un ex-stratège conservateur ayant conseillé l’ancien premier ministre Stephen Harper lors de trois élections. Comptant près de 15 ans d’expérience en politique, il a également été chef de cabinet de l’ex-ministre Denis Lebel.

Soyons francs d’emblée : le chemin vers une victoire des conservateurs aux prochaines élections fédérales ne passera pas par le Québec.

Pour évaluer le potentiel de gains québécois du Parti conservateur du Canada (PCC), il faut d’abord rappeler que si le Parti libéral (PLC) est une force marginale à l’ouest de l’Ontario — où il n’occupe que 20 des 104 sièges —, le parti de Pierre Poilievre est tout aussi faible au Québec et dans les provinces atlantiques, avec 17 députés sur une possibilité de 110. D’un scrutin à l’autre, cet équilibre change peu, qu’importe le chef.

Ainsi, les libéraux peuvent former le gouvernement en étant quasiment absents du portrait de famille dans l’Ouest canadien… tout comme les conservateurs ont la capacité de remporter des élections en demeurant une note de bas de page à l’est de l’Ontario.

Ce phénomène fait que la véritable bataille électorale se déroule en Ontario, là où les deux partis sont compétitifs, et où se trouvent 36 % des circonscriptions du pays. Dans la seule grande région de Toronto, il y a presque autant de sièges en jeu que dans tout le Québec… 

Ainsi, avant de penser augmenter son nombre de députés au Québec, Pierre Poilievre devrait d’abord assurer ses acquis. Ce serait déjà une belle réalisation. Car l’élément qui joue le plus en défaveur de Pierre Poilievre est qu’il n’est pas québécois. Entre libéraux et conservateurs, les Québécois ont l’habitude de privilégier le parti dont le chef est originaire de leur patrie.  

Nombre de sièges obtenus au Québec par le Parti libéral du Canada et le Parti conservateur du Canada lors d’élections fédérales.

ÉlectionLibérauxConservateurs
1891W. Laurier (33 sièges)J.A. Macdonald (24 sièges)
1896W. Laurier (49 sièges)C. Tupper (16 sièges)
1900W. Laurier (57 sièges)C. Tupper (8 sièges)
1904W. Laurier (53 sièges)R. Borden (12 sièges)
1908W. Laurier (52 sièges)R. Borden (12 sièges)
1911W. Laurier (36sièges)R. Borden (26 sièges)
1917W. Laurier (62 sièges)R. Borden (3 sièges)
1949L. St-Laurent (68 sièges)G. Drew (2 sièges)
1953L. St-Laurent (66 sièges)G. Drew (4 sièges)
1957L. St-Laurent (62 sièges)J. Diefenbaker (8 sièges)
1968P.E. Trudeau (56 sièges)R. Stanfield (4 sièges)
1972P.E. Trudeau (56 sièges)R. Stanfield (2 sièges)
1974P.E. Trudeau (60 sièges)R. Stanfield (3 sièges)
1979P.E. Trudeau (67 sièges)J. Clark (2 sièges)
1980P.E. Trudeau (74 sièges)J. Clark (1 siège)
1984J. Turner (17 sièges)B. Mulroney (58 sièges)
1988J. Turner (12 sièges)B. Mulroney (63 sièges)
1993J. Chrétien (19 sièges)K. Campbell (1 siège)
1997J. Chrétien (26 sièges)J. Charest (5 sièges)
2000J. Chrétien (36 sièges)J. Clark (1 siège)
2004P. Martin* (21 sièges)S. Harper (aucun siège)
2006P. Martin (13 sièges)S. Harper (10 sièges)
2008S. Dion (14 sièges)S. Harper (10 sièges)
2015J. Trudeau (40 sièges)S. Harper (12 sièges)
2019J. Trudeau (35 sièges)A. Scheer (10 sièges)
2021J. Trudeau (35 sièges)E. O’Toole (10 sièges)
* Paul Martin est né en Ontario, mais a été député au Québec.

La règle se vérifie à chaque scrutin depuis que le Canada existe : la formation dirigée par un chef du Québec fait toujours élire plus de députés québécois que l’autre pour qui ce n’est pas le cas. Il n’y a pas d’exemple contraire. À une seule occasion, les libéraux et les conservateurs ont eu un chef québécois en même temps : les rouges de Jean Chrétien ont alors battu les bleus de Jean Charest (en 1997).

Pendant ma carrière politique, j’ai aussi vu moult sondages qui montraient que les racines québécoises d’un chef au fédéral étaient le premier critère pour beaucoup d’électeurs.

Au risque de décevoir mes amis conservateurs qui m’accuseront de manquer d’ambition : l’histoire enseigne qu’il est dans l’intérêt du Parti conservateur d’avoir des objectifs électoraux modestes au Québec quand le chef n’est pas québécois et que son vis-à-vis libéral l’est. Dans ces circonstances, il vaut mieux adopter une approche chirurgicale et se concentrer sur quelques circonscriptions. L’objectif ultime lors d’élections est de remporter plus de sièges que ses adversaires d’un océan à l’autre pour former le gouvernement — il n’y a pas de surprise ici. Pour y arriver, les partis doivent investir les ressources humaines et financières là où le rendement sera le plus élevé. S’éparpiller et diluer les efforts dans des régions où les chances sont à peu près nulles serait une erreur. 

Aux élections générales de 2015, j’ai fait partie de l’équipe de campagne conservatrice qui a réussi à doubler le nombre de sièges au Québec — de 5 à 12 — malgré un fort vent de face et à travers une défaite électorale à l’échelle nationale.  

Ce succès relatif est le résultat d’efforts concentrés dans 15 circonscriptions, avec la certitude que nous avions de bonnes chances d’en remporter 12.

Le contexte actuel, c’est que Justin Trudeau est québécois, et que Pierre Poilievre ne l’est pas. En ajoutant le chef bloquiste (Yves-François Blanchet) dans l’équation, il y a au Québec deux options avec un chef local face à Pierre Poilievre. C’est ce qui me fait dire que pour l’équipe conservatrice, la clé du pouvoir se trouve encore aujourd’hui en Ontario, et même dans les provinces atlantiques avant le Québec.

Pour les conservateurs, la véritable question à se poser devrait être : que doit faire Pierre Poilievre pour élire de 10 à 15 députés au Québec ?

Certes, il lui faudra développer un lien de confiance avec l’électorat québécois en général, mais ne pas chercher à plaire à tout le monde. Il devra surtout porter attention aux électeurs de 15 circonscriptions stratégiques. Son discours, en tout temps, s’adressera surtout à eux. Ils se trouvent dans la grande région de Québec, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, dans le Bas-Saint-Laurent, en Beauce et dans le Centre-du-Québec.

Puisque les électeurs votent d’abord avec leurs émotions, une bonne impression du chef sur eux est essentielle pour qu’ils daignent s’intéresser à ses idées. Vous n’entrez pas dans un magasin dont la devanture vous rend méfiant ? Moi non plus. C’est pareil en politique. Au Québec, il devra mieux contrer que les chefs conservateurs précédents les attaques de ses adversaires par rapport aux enjeux moraux comme le droit à l’avortement, qui viendront le hanter tôt ou tard. 

Un maximum de visibilité dans les régions stratégiques sera un atout pour Pierre Poilievre. Cela nécessitera de les visiter régulièrement pour nouer un véritable lien avec la population locale, de donner des entrevues, d’utiliser ses médias sociaux.

Amis conservateurs, oubliez l’approche du précédent chef Erin O’Toole, qui consistait à se prosterner devant chaque demande du gouvernement Legault. Trop, c’est comme pas assez. On y perd l’authenticité. Cela pourrait aussi nuire au parti ailleurs au pays. Il faut donc atteindre un point d’équilibre entre l’ouverture authentique envers les Québécois et la surenchère nationaliste avec le Bloc — c’est une bataille perdue d’avance face à un parti souverainiste.

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Si les Québécois sont lucides, ils savent que Trudeau n’est pas plus Québécois que Poilievre et ils continueront de voter tantôt pour les libéraux tantôt pour les conservateurs qui sont plus souvent les alliés du Bloc à la chambre des communes que les libéraux centralisateurs et dépensiers.

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Votre commentaire explique en partie les raisons pour lesquelles le mouvement souverainiste a du plomb dans l’aile. Votre définition de ce qui est un québécois est si étroite, qu’au final, il y a des milliers de québécois qui ne sont pas invités à votre « party ». Misère.

Justin Trudeau est peut-être né au Québec, mais il y a peu de monde ici pour le reconnaître comme un Québécois. Il n’a jamais vécu ici, parle et pense canadien (anglais) et ne partage aucune de nos valeurs…

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Justin Trudeau n’est pas né au Québec mais en Ontario au Ottawa Civic Hospital le 25 décembre 1971.

Disons-le tout net, les conservateurs n’ont rien de plus que les libéraux à apporter au Québec, si ce n’est une plus saine gestion des finances publiques.
S’il voulait vraiment marquer des points dans notre belle province, il faudrait que Pierre Poilievre apporte une véritable rupture par rapport à la situation actuelle et parle aux Québécois de ce qui leur importe.
Plus précisément, Pierre Poilièvre devrait s’engager à nous donner les pleins pouvoirs en immigration, accepter la déclaration de revenus unique, nous accorder les transferts en santé auxquels nous avons droit, renoncer à toute ingérence du fédéral dans nos compétences, notamment en santé, reconnaître sans réserve la légitimité des lois votées par notre Assemblée nationale, et en particulier les lois 21 et 96, et enfin enterrer une fois pour toute l’idée d’une autorité des valeurs mobilières pancanadienne.
À bien y réfléchir, rien de tout cela n’est véritablement contraire à l’esprit initial du fédéralisme canadien, et peu de ces mesures devraient provoquer une levée de boucliers dans l’ouest. Au contraire, cette démarche vers une plus grande autonomie des provinces, un renforcement du fédéralisme asymétrique et un respect accru de leurs compétences par le fédéral pourrait être bien accueillie en Alberta ou en Saskatchewan.

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Laissez croire que les Québécois n’élisent qu’un candidat né au Québec est un jugement biaisé à mon avis. Les Québécois sont plutôt disposés à élire un candidat en mesure de s’exprimer avec aisance en français, ce que le parti conservateur n’a jamais su faire sauf avec Brian Mulroney.

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Yan Plante passe totalement à côté des raisons du peu de succès du parti conservateur au Québec. Les Québécois sont plus progressiste que conservateur et la venue d’un chef encore plus conservateur en la personne de M. Poilièvre est encore plus un repoussoir On a vu comment le parti a traité le conservateur de Drummondville. La culture et la mentalité des Québécois est diamétralement opposée à celle des anglophones, spécialement celle des anglophones de l’Ouest canadien. Les francophones du Québec se font insulter régulièrement par les anglophones (voir le dernier panel aux dernières élections fédérales avec l’animatrice qui traite M. Blanchette de raciste) et se sentent envahis par l’anglais et le multiculturalisme (voir le dernier résultat des élections provinciales). Celà, portera les francophones à voter plus pour le bloc québécois malgré l’incessante propagande fédérale en faveur du multiculturalisme. Trudeau fils déteste autant les Québécois que son père et cherche toujours à centraliser le pouvoir à Ottawa. Il pourrait encore se retrouver minoritaire aux prochaines élections.

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