Le Québec vote-t-il si différemment du reste du Canada ?

Au cœur de la saga autour de SNC-Lavalin, de nombreuses maisons de sondage ont tâté le pouls des Canadiens dans les dernières semaines. Philippe J. Fournier analyse les intentions de vote d’un océan à l’autre, en s’arrêtant plus longuement sur le vote des Québécois.

Photo : La Presse canadienne

Avec la saga autour du sort de SNC-Lavalin et des pressions alléguées par l’entourage du premier ministre Trudeau sur Jody Wilson-Raybould afin que celle-ci accorde à l’entreprise montréalaise un accord de réparation, de nombreuses maisons de sondage ont tâté le pouls des Canadiens dans les dernières semaines.

Résultat ? Autant la réélection des libéraux semblait inévitable à la fin de l’automne 2018 (les projections accordaient au PLC jusqu’à 200 sièges et plus), autant le capital de sympathie dont jouissait le premier ministre semble s’être envolé.

Cinq nouveaux sondages ont été publiés dans la dernière semaine par cinq maisons différentes. Nous ajoutons donc ces données au modèle fédéral Qc125 :

Voici les sondages fédéraux depuis décembre 2018 :

La liste complète des sondages se trouve sur cette page.

Projection du vote populaire

Profitant de la glissade des libéraux pour une cinquième semaine consécutive, le Parti conservateur du Canada conserve sa première place dans la projection du vote populaire, avec un soutien moyen de 35,2 %. Toutefois, prudence : bien que deux sondages récents accordent au PCC 40 % ou plus (Ipsos et Forum), lorsqu’on considère la moyenne des sondages, le PCC se trouve en tête d’abord parce que les libéraux ont perdu des plumes dans les dernières semaines, et non parce qu’il y a eu une hausse marquée des appuis au PCC.
Le Parti libéral du Canada glisse de 1,1 point cette semaine et tombe à une moyenne de 32,9 % sur la scène fédérale. D’ailleurs, le PLC recule dans toutes les régions du pays (oui, même au Québec), à l’exception de la Colombie-Britannique. Son avance dans les provinces de l’Atlantique s’est considérablement réduite, il tire maintenant de l’arrière en Ontario et n’est projeté en tête que dans une poignée de sièges dans les Prairies (notamment à Winnipeg).

Voici les projections du vote populaire avec les intervalles de confiance de 95 %. Nous remarquons d’ailleurs que ces intervalles se sont élargis cette semaine, car les derniers sondages montrent des fluctuations importantes.

Projection de sièges

Le Parti conservateur du Canada grimpe de nouveau cette semaine dans la projection de sièges et remporte en moyenne 155 sièges, soit seulement 15 de moins que le seuil de la majorité de 170 sièges.

De son côté, le Parti libéral du Canada remporte en moyenne 141 sièges, une chute de près de 60 sièges projetés depuis l’automne dernier. Certes, les intervalles de confiance du PLC et du PCC se croisent considérablement, mais nous verrons plus bas que le PCC possède maintenant de meilleures probabilités de victoire que le PLC, selon les chiffres actuels.

Profitant de la glissade des libéraux, le Nouveau Parti démocratique grimpe quelque peu cette semaine de 18 à 25 sièges en moyenne.

Au Québec, le Bloc québécois d’Yves-François Blanchet semble en position de conserver ses acquis (10 sièges actuellement) et peut-être même de faire des gains modestes. Il remporte en moyenne 14 sièges, selon cette projection.

Finalement, le Parti vert du Canada remporte en moyenne 3 sièges (tous dans l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique) et le Parti populaire du Canada est seulement favori dans la circonscription de Beauce, celle du chef Maxime Bernier.

Probabilités de victoire

Selon les chiffres actuels, le Parti conservateur du Canada remporte le plus grand nombre de sièges dans 60 % des 250 000 simulations, et remporte même une majorité dans 29 % de ces simulations.


Le Parti libéral du Canada est toujours dans la course. En effet, même en considérant les baisses significatives de ses appuis dans les dernières semaines, il parvient tout de même à remporter le plus grand nombre de sièges dans 39 % des simulations.

Finalement, il y a une égalité entre le PCC et le PLC dans 0,7 % des simulations.

Et le Québec ?

Voici la projection du vote populaire en ne considérant que les 78 circonscriptions fédérales québécoises :

[Cliquez sur l’image pour les intervalles de confiance.]

Certes, le PLC demeure en tête avec une avance moyenne de 14 points sur son plus proche rival, mais les habitués de ces projections remarqueront aussitôt que l’avance du PLC a considérablement fondu dans les dernières semaines. En janvier, l’avance du PLC était de plus de 22 points !

Et cet écart réduit entre le PLC et ses rivaux se reflète aussi dans la projection de sièges. Au début de 2019, le PLC était projeté à près de 60 sièges au Québec. Voici la projection actuelle de sièges au Québec :

[Cliquez sur l’image pour les intervalles de confiance.]

Avec les chiffres actuels, le PLC remporte en moyenne 48 sièges au Québec (ce serait tout de même le plus grand total d’un parti autre que le Bloc depuis les progressistes-conservateurs de Brian Mulroney, en 1988). Les conservateurs et le Bloc pourraient enregistrer des gains modestes. Le NPD serait presque effacé de la province.

Comparons le Québec et le ROC

Mais somme toute, le Québec vote-t-il si différemment du reste du Canada (ROC) ? Voici la projection du vote populaire du ROC (260 circonscriptions) :
Nous remarquons que, dans le ROC, les conservateurs possèdent une avance moyenne d’environ sept points. Cela peut certes sembler considérable, mais, en guise de comparaison, soustrayons les intentions de vote du ROC à celles du Québec :

Que remarquons-nous ?

  • Le Parti libéral du Canada reçoit un soutien au Québec supérieur de seulement 2,3 points à celui constaté dans le ROC. Cet écart est marginal et bien en deçà de l’incertitude des sondages et projections. Bien qu’il soit vrai que le PLC est en avance sur ses rivaux au Québec, il n’est pas, en proportion, beaucoup plus populaire au Québec que dans le ROC.
  • Aux élections de 2011 et de 2015, le NPD avait reçu (en proportion) des appuis plus forts au Québec que dans le ROC, mais il semble bien que cela ne soit plus le cas. Le NPD reçoit 4,2 points de moins au Québec que dans le ROC, selon les derniers chiffres.
  • Le Parti conservateur du Canada reçoit beaucoup moins d’appuis au Québec que dans le ROC, avec un écart considérable de 17,3 points.
  • Et bien sûr, la grande différence entre les intentions de vote au Québec et dans le ROC demeure la présence d’un parti unique au Québec, le Bloc québécois.

En étudiant le graphique ci-dessus, nous pouvons remarquer que, en joignant les appuis au PCC et au BQ, les intentions de vote au Québec seraient plutôt similaires à celles au Canada !

Toutefois, la présence du Bloc québécois permet d’atteindre plusieurs types d’électeurs : 1) évidemment, les souverainistes québécois, 2) les électeurs qui exercent un vote de protestation (le vote None of the above), et aussi 3) des électeurs « anti-libéraux ». C’est d’ailleurs de cette façon que Brian Mulroney avait balayé le Québec en 1984 (58 sièges sur 75) et 1988 (63 sièges sur 75) : il avait convaincu les électeurs nationalistes québécois de se joindre aux conservateurs de l’ouest du pays dans une nouvelle coalition. Réunie, cette coalition a mené Mulroney à deux mandats majoritaires écrasants… jusqu’à son éclatement, à l’élection de 1993, où plus de 100 députés ont été élus sous les bannières du Bloc québécois et du Parti réformiste.

Peut-être une question de sondage devrait-elle être demandée aux électeurs du ROC : combien d’entre eux voteraient pour un parti qui ne défendrait que les intérêts de leur province, comme c’est le cas pour une fraction de l’électorat québécois ?

Un Bloc ontarien ? Un Bloc albertain ?

Chers sondeurs, j’espère que vous en prenez note.

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11 commentaires
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il ne faut pas penser qu’un pseudo scandale ou un léger surplus ou déficit vont avoir un impact important sur la prochaine campagne.

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Trop tôt pour la finale mais le Québec et l’Ontario seront sans doute les décideurs du résultat final.

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En fait, c’est encore l’Ontario qui veut décider semble-il.
Malgré un appui plus grand au PLC (48 sièges sur 75 dans la projection), la percée conservatrice en Ontario (surtout dans la région de Toronto) donnerait la victoire à ce parti (avec seulement 14 ou 15 sièges au Québec). Et si la tendance se maintient, le PCC ne gagnera pas grand chose au Québec, mais pourrait renforcer son avance en Ontario et gagner une majorité.
A contrario, si la tendance se renversait et que le PLC récupérait en Ontario les comtés menacés dans les sondages et projection, il serait réélu sans que le Québec y soit pour quelque chose.
C’est cohérent avec les dernières décennies ou le Québec donnait une majorité au Bloc, donc pas au parti au pouvoir. En 2011, c’est au NPD que le Québec donnait une majorité, tandis que l’Ontario donnait une majorité aux conservateurs, qui devinrent majoritaires. Il n’y a qu’en 2015 que le Québec a voté pour le parti qui a pris le pouvoir (PLC). Mais il suivait la vague et Trudeau n’, avait pas vraiment besoin des comtés québécois, en ayant suffisamment en Ontario.

On voit que le Québec n’est pas le décideur de qui est au pouvoir. C’est l’Ontario qui décide. Encore.

L’affaire SNC-L a certainement contribué grandement à la glissade du PLC mais ce qui est aussi évident c’est que la société anglo-canadienne du ROC a la couenne beaucoup plus sensible à cette affaire d’ingérence politique dans le judiciaire que la société franco-québécoise. Cela pourrait s’expliquer par le fait que la société anglo-canadienne est plutôt individualiste et voit l’indépendance judiciaire comme sacro-sainte, alors que la franco-québécoise est plus collectiviste où le bien collectif, i.e. les emplois, pèse plus lourd dans la balance que l’indépendance judiciaire.

La question à un million de dollars est de savoir si cela va durer jusqu’aux prochaines élections et faire payer au PLC son erreur. D’abord cela va dépendre de la manière que le gouvernement Trudeau va gérer les suites de la crise mais, en fait, ça prendrait une boule de cristal pour pouvoir le prédire…

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Île de Montréal est un château fort des Libéraux a cause des Allophones qui adore Trudeau par contre la ville de Québec ne se sens plus aucune appartenance a ce parti Libérale la preuve ils ont votés le parti Libérale Provincial dehors aux dernières élections ils ont fait confiance a la CAQ maintenant la ville de Québec se partage les votes entre les Conservateurs et le Bloc

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A 14 sièges, le Bloc serait un parti officiel
Je ne pense pas que les Beaucerons vont ré-élire Maxime Bernier: il a trop d’ennemis chez les producteurs laitiers.

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Bien que les élections soient encore loin. Nous pouvons observer qu’une tendance est en train de se dessiner. Cette tendance avantage le Parti conservateur.

Il est évident que tous les partis n’ont pas encore dévoilé la stratégie qui leur permettra de produire des gains. À cet égard monsieur Scheer devrait peut-être s’abstenir de dire que monsieur Trudeau a perdu sa légitimité de gouverner.

Ainsi tous les partis devraient-il ajuster leur message pour convaincre les électeurs que le moment est venu de passer le témoin à quelqu’un d’autre.

Les gens attendent cependant un meilleur leadership de la part de Justin Trudeau. Il convient de rendre au Premier ministre ses gants de boxe.

Avec quelques combinaisons de « jabs » (directs) bien placés, le PM a toute l’amplitude pour tenir ses adversaires à distance. Compromettre la garde des conservateurs pour ultimement leur placer le KO.

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D’accord avec vous! Les conservateurs n’ont pas faits de gains appréciables avec cette supposée ingérence politique ! Le parti conservateur y va un peu fort avec la masse et devrait se calmer pour ne pas perdre de sa légitimité ! 6 mois c’ est très loin en période électorale et les enjeux devront être clairement expliqués par Andrew Sheer et son équipe !

À mon avis Justin Trudeau n’ a pas la maturité de premier ministre; il peut se compter chanceux à son époque d’ avoir des partis en reconstruction dans l’opposition et surtout des chefs qui changent à tous les printemps ! Le seul qui est en place pour le battre actuellement est Andrew Scheer du PCC ! À ce niveau , il devra se doter d’ une stature premier ministrable !!

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Bien malin celui qui, actuellement, saurait entrevoir la tendance que prendra au Québec le scrutin fédéral en octobre prochain. Mais à mon humble avis, deux phénomènes sont fort probables : d’une part, les retombées des débats des chefs à la télévision sur les intentions de vote et, d’autre part, la tendance de l’électorat québécois à appuyer massivement un parti, que celui-ci recueille ou pas l’assentiment de l’électorat ailleurs au Canada. Qui vivra verra!

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