Le recentrage d’Erin O’Toole

La plateforme électorale du Parti conservateur démontre que son chef a réussi à ramener sa formation vers le centre sur au moins trois questions.

Ryan Remiorz / La Presse Canadienne / Montage L'actualité

La plateforme électorale du Parti conservateur, dévoilée lundi à Ottawa par son chef, vaut certainement le coup d’œil. Sur sa page couverture qui imite celle d’un magazine, on y voit un Erin O’Toole en t-shirt moulant noir, les bras croisés de manière à mettre bien en évidence sa musculature rappelant le militaire qu’il a déjà été. « L’homme avec un plan » (« The Man with the Plan » en anglais), clame le document. Belle manière de changer l’image — un peu crispée — qu’ont les électeurs du chef conservateur. Mais il n’y a pas qu’en matière d’image que le document de 170 pages innove.

Certes, on retrouve dans cette volumineuse plateforme électorale les thèmes habituels si chers au Parti conservateur : resserrement de la justice criminelle, abolition de certaines règles plus contraignantes pour les promoteurs de projets énergétiques, réduction de la « paperasserie », protection militaire de l’Arctique ou encore appui aux vétérans. Mais en y regardant de plus près, on remarque aussi que, subtilement, Erin O’Toole est parvenu à induire un recentrage de son parti sur au moins trois questions.

Il y a d’abord l’enjeu des garderies. Traditionnellement, le Parti conservateur s’oppose à ce qu’Ottawa se mêle de créer des places en garderie. Cela relève des provinces, rappelle-t-il à juste titre. Mais c’est également parce qu’à ses yeux, cela brime les familles qui font le choix traditionaliste de garder les enfants à la maison avec maman…

Ainsi, en 2006, lorsque les troupes de Stephen Harper avaient pris le pouvoir, elles avaient déchiré les ententes que le précédent gouvernement libéral venait tout juste de signer avec les 10 provinces et les avaient remplacées par un chèque mensuel de 100 dollars par enfant, imposable. Ce chèque était versé à toutes les familles, quel que soit leur niveau de revenu et, surtout, indépendamment du fait que leurs enfants fréquentent ou non une garderie. La mesure avait été critiquée par les féministes, qui soutenaient que c’étaient les familles avec une femme au foyer qui en tireraient le plus grand bénéfice (même chèque, mais pas de facture de garderie).

L’histoire politique étant un pendule qui oscille de gauche à droite, puis de droite à gauche, les libéraux sont revenus au pouvoir… et à la charge avec leur projet de garderies. Jusqu’à présent, le gouvernement de Justin Trudeau a signé sept de ces accords en vertu desquels les provinces, moyennant un transfert fédéral, s’engagent à créer un certain nombre de places à 10 dollars par jour. Le Québec a obtenu ainsi 6 milliards de dollars pour les cinq prochaines années. Erin O’Toole propose, comme Stephen Harper il y a 15 ans, d’abolir ces ententes. Mais cette fois, ce ne sera pas pour aider tout le monde uniformément.

Pour la première fois, le parti s’engage à plutôt bonifier le crédit d’impôt pour la garde d’enfants. Les détails manquent pour l’instant, mais les conservateurs clament que pour les familles gagnant moins de 30 000 dollars, le crédit pourrait rapporter six fois plus d’argent que celui qui existe à l’heure actuelle ! Les familles dont le revenu dépasse 150 000 dollars, ou celles ne faisant pas garder leurs enfants, n’obtiendraient rien.

L’autre changement de ton concerne la syndicalisation. À l’époque Harper, les conservateurs s’en étaient pris aux syndicats, notamment en tentant de les obliger à dévoiler publiquement les salaires et primes de leurs employés et à justifier toute dépense de plus de 5 000 dollars. Erin O’Toole a déjà dit qu’il voulait se réconcilier avec le milieu ouvrier, et sa plateforme comporte en effet quelques mains tendues. Il s’engage, par exemple, à consulter les syndicats pour cerner les obstacles qui nuisent à la syndicalisation chez certains employeurs réputés hostiles aux syndicats. Il propose aussi d’obliger les gros employeurs (1 000 travailleurs et plus) sous autorité fédérale à avoir un représentant du personnel dans leur conseil d’administration.

Le troisième changement de ton concerne l’assurance-emploi. Souvenons-nous des resserrements imposés par le précédent gouvernement conservateur. Cette année, Erin O’Toole propose plutôt de bonifier le programme. Ainsi, il suggère de mettre sur pied une Super assurance-emploi : en période de récession, le taux de remplacement du salaire des travailleurs licenciés passerait de 55 % à 75 %. Le congé de maladie serait porté à 52 semaines. Et il préconise la création d’un nouveau Compte d’épargne pour les employés. Là encore, le document s’en tient aux grandes lignes, mais l’idée serait d’obliger les employeurs ayant recours à des travailleurs autonomes à leur verser l’équivalent des cotisations patronales à l’assurance-emploi dans un compte libre d’impôt que ces travailleurs pourraient utiliser par la suite. Comment ? Dans quel contexte ? Détails à suivre, nous dit-on. Mais admettons que le ton a changé !

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Erin O’Toole a depuis le début compris que c’est le centre qui définit ce que devrait-être un bon gouvernement. Il a compris que l’emploi est la meilleure façon de permettre aux Canadiens et aux Canadiennes de pouvoir faire face aux dépenses qu’occasionne la vie.

Il faut rendre l’accession à un travail facile et comme il l’a dit assez adroitement, son objectif et de rassembler et non de diviser la population.

Sera-t-il entendu ? Sera-t-il suivi par ses candidats ? Est-ce que les conservateurs plus réformistes que conservateurs vont l’accompagner ? Est-ce que tout cela sera suffisant pour consolider le caucus conservateur ? Est-ce qu’O’Toole peut grappiller les quelques pourcents qui lui permettraient de former le gouvernement ?

C’est ce que nous verrons dans ces prochains jours. Il semblerait pourtant que ces dix-neuf derniers mois aient donné faim aux chefs de tous les partis qui semblent plus que jamais déterminés à en découdre avec les libéraux de Justin Trudeau.

Le 19 septembre 1356, lors de la bataille de Poitiers (un point tournant de la guerre de Cent Ans) le roi de France Jean II le Bon est accompagné sur le champ de bataille par son fils benjamin Philippe (14 ans) qu’on surnommera plus tard « le Hardi » lequel crie à son père : « — Père, gardez-vous à droite ! — Père, gardez-vous à gauche ! »

Cette défaite fut cuisante pour le roi Jean II qui fut capturé par l’ennemi. Espérons que ce n’est pas ce qui se pointe à l’horizon pour le chef libéral à la veille du 20 septembre prochain à un moment où la gauche comme la droite risque de fondre sur lui à bras raccourci….

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