Le retour d’Accurso

À elles seules, les listes noires ne parviendront pas de venir à bout du fléau de la collusion. Surtout pas quand elles sont élaborées avec si peu de discernement.

La Ville de Montréal a commis tellement d’erreurs de jugement avec sa liste noire des entrepreneurs interdits de contrats publics qu’elle est en voie de saper les bases d’une nécessaire réforme menée à l’enseigne de l’éthique.

C’est à n’y rien comprendre. Un des rares entrepreneurs honnêtes entendu à la commission Charbonneau, Pierre Allard, a été placé sur cette liste noire, tandis que Tony Accurso, accusé de fraude dans trois affaires distinctes (à Laval, à Mascouche et contre le fisc canadien) y échappe. La Ville a même dû redonner à M. Accurso un contrat de 2,2 millions de dollars pour la fourniture d’enrobés bitumineux mercredi, mais elle demandera à l’Autorité des marchés financiers (AMF) de faire des vérifications.

Le problème «éthique» soulevé par l’octroi de ce contrat en cache un autre. Dans l’industrie de l’asphaltage, toutes les entreprises ont fait partie d’un cartel. Il n’y a pas moyen de boucher les nids-de-poule sans récompenser ces entrepreneurs honnis qui ont bâti leurs empires avec les outils de la collusion et de la corruption.

Tony Accurso;
Tony Accurso quite le quartier général de la SQ le 17 avril 2012. THE CANADIAN PRESS IMAGES/Graham Hughes

Toutes les vérifications du monde ne corrigeront pas ce problème de fond. Des décennies de collusion et de consolidation dans l’industrie de la construction ont réduit la concurrence à une peau de chagrin dans certains secteurs. Il faudra que Québec et Ottawa prennent des mesures pour encourager la concurrence et l’émergence de nouveaux joueurs. À elles seules, les listes noires ne parviendront pas de venir à bout du fléau de la collusion. Surtout pas quand elles sont élaborées avec si peu de discernement.

Pierre Allard a témoigné avec candeur et franchise à la commission Charbonneau. Animé par des valeurs d’honnêteté et d’intégrité inculquées par son père, il a refusé de marcher dans le jeu de la collusion à Laval. Un entrepreneur qui faisait partie du cercle lui a fait comprendre qu’il n’aurait pas dû remporter un contrat public car c’était «à son tour» de gagner à la loto-collusion. M. Allard lui a tenu tête. Il a complété son travail et il n’a jamais plus soumissionné sur des contrats publics à Laval.

Lors de son témoignage, l’entrepreneur en excavation a reconnu avoir versé un pot-de-vin de 60 $ à deux cols bleus de Laval qui se traînaient les pieds en refusant d’inspecter un de ses chantiers. La révélation tenait de l’anecdote, mais elle illustrait à quel point la culture de la corruption était forte à Laval. Du maire Gilles Vaillancourt jusqu’au dernier col bleu, chacun attendait sa ristourne.

C’est pour ces 60 $ que M. Allard a été exclu de contrats à Montréal. Le montant est peut-être ridicule, a concédé le maire de Montréal, Laurent Blanchard. «Notre politique ne discrimine pas. On n’est pas pour mettre un barème et dire que [les pots-de-vin], c’est correct en bas de 100 $», a-t-il dit à La Presse.

Sur papier, tout se tient. Un pot-de-vin est un pot-de-vin. D’ailleurs, M. Allard n’a pas reçu la peine de mort. Il pourra à nouveau soumissionner sur des contrats à Montréal s’il réussit à obtenir une autorisation à l’AMF. À moins qu’il n’ait des squelettes dans son placard, cela ne devrait pas être si difficile.

Mais pourquoi cette implacable rigueur est-elle absente dans le dossier de Tony Accurso? Comment se fait-il que la Ville de Montréal a omis de le placer sur sa liste noire? La seule explication possible, c’est que Pierre Allard s’est avoué «coupable» de corruption à la commission Charbonneau, alors que Tony Accurso a pu se la fermer. Il n’a pas été appelé à la commission, et il pourra garder le droit au silence pour toute la durée de ses procès criminels.

Les entrepreneurs auront retenu la leçon: collaborer aux travaux de la commission Charbonneau, c’est risquer de perdre des contrats si on a la moindre tache sur la conscience.

Par son bricolage, la Ville de Montréal nuit indirectement aux travaux de la commission. Les entrepreneurs honnêtes y penseront deux fois avant de déballer leur sac en public.

Dans cette affaire, les manœuvres du Groupe Hexagone, qui a fait l’acquisition des entreprises de construction de Tony Accurso en mai dernier, sont tout à fait navrantes. Le groupe mené par l’ex p.-d.g. de l’Agence métropolitaine des transports, Joël Gauthier, avait acquis Louisbourg SBC, l’entreprise qui a obtenu le contrat de 2,2 millions pour les enrobés bitumineux. Le 11 juillet dernier, Hexagone a rétrocédé l’exploitation de son usine d’enrobés bitumineux à Simard-Beaudry Construction.

Cette firme, qui a maintenant le contrat de 2,2 millions de la Ville de Montréal, est dirigée par Lisa Accurso (la fille de Tony Accurso). Simard-Beaudry Construction est une filiale de Gestion Accuvest, dont le président est Tony Accurso.

Conclusion? Les sages d’Hexagone ont remis en scelle Tony Accurso.

Cette belle brochette est formée notamment de M. Gauthier, Gaétan Frigon (ex p.-d.g. de la Société des alcools du Québec), Mario Bertrand (un stratège libéral sous Robert Bourassa) et d’Yves Duhaime (ex ministre péquiste).

Lors de sa création, Hexagone avait fait le pari de l’intégrité pour gagner la confiance du public et décrocher des contrats publics. Sans blague. Un étudiant de première année aux HEC aurait pris des décisions plus avisées que ces soi-disant «sages» de la finance.

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BRAVO au système public qui récompense les fraudeurs aux dépens des contribuables!!!

Dans le privé, le fraudeur d’une société n’aurait JAMAIS reçu d’autres contrats de cette dernière. JAMAIS!

Mais on est au Québec ici, terre d’accueil de la corruption du système public.

Merci François de confirmer qu’il aurait fallu que le système public fasse faire les travaux à l’interne! 🙂

Je m’oppose cependant à votre affirmation disant que » le fraudeur d’une société n’aurait JAMAIS reçu d’autres contrats de cette dernière. JAMAIS! ». Croyez-vous vraiment que SBC n’ a aucun contrat sur les chantiers privés?