Le scénario que souhaitait une majorité de Québécois

La composition minoritaire de la Chambre des communes entraînera un florilège de scénarios et d’alliances. Voici quelques réflexions du chef de notre bureau politique, Alec Castonguay.

Photo : Daphnée Caron

La soirée du 21 octobre a été riche en rebondissements et l’avènement d’un gouvernement minoritaire provoquera une nouvelle dynamique à la Chambre des communes.

On le voyait dans les sondages et on le sentait sur le terrain en fin de campagne: les Québécois étaient déchirés, torturés, par le choix qu’ils devaient faire. Ils voulaient redonner vie au Bloc québécois, se donner une police d’assurance nationaliste, sans toutefois accorder les clés du pouvoir à Andrew Scheer. Justin Trudeau, après tout, ne les avait pas si mal servis pendant quatre ans, mais pas au point de lui redonner une carte blanche.

Après le dernier débat des chefs en français, lorsque la possibilité d’un gouvernement conservateur minoritaire est devenue réelle, les intentions de vote pour le Bloc québécois ont plafonné. Même chose pour le NPD en Ontario. Les progressistes sont passés de l’opinion dans les sondages à la décision dans l’isoloir.

En fin de compte, au Québec et dans le reste du pays, bien des progressistes ont obtenu ce qu’ils souhaitaient : un Parti libéral qui devra composer avec d’autres couleurs à la Chambre des communes. Un NPD plus influent qui détient la balance du pouvoir. Un Bloc québécois ressuscité. Un Parti vert qui fait une percée, bien que timide, hors de la Colombie-Britannique.

Pour le Parti conservateur, qui croyait à la victoire, la défaite est amère. Ils ont augmenté leurs appuis et leur nombre de sièges, malgré une mauvaise campagne, mais sans réussir à s’imposer. Sans Doug Ford en Ontario et avec un autre chef à la tête du parti, qui sait ce qui aurait pu se produire?

Le pays, lui, est pratiquement coupé en deux idéologiquement, avec les prairies résolument derrière le Parti conservateur. À partir de la frontière avec le Manitoba et jusqu’à celle de la Colombie-Britannique, c’est très bleu. Bien des électeurs de ces régions sont plus que déçus ce matin, ils sont en colère. Pour les conservateurs, là-bas ou même par ici, un gouvernement libéral qui devra s’appuyer sur le NPD ou le Bloc, c’est très près de la définition du cauchemar. Rien pour diminuer la polarisation sur certains débats, comme l’environnement, l’énergie et la gestion des finances publiques.

Voici d’autres réflexions, à chaud — et tard dans la nuit, puisqu’il était 2h du matin au moment de terminer ce texte:

  • Même si Justin Trudeau a eu chaud, il n’est pas facile de modifier la tradition et le cours de l’histoire. Jamais un gouvernement majoritaire qui en était à son premier mandat ne s’est vu priver d’un deuxième terme depuis la défaite du premier ministre conservateur Richard Bedford Bennett en 1935.
  • Pour les amateurs d’histoire, Justin Trudeau marche dans les traces de son père, Pierre Elliott Trudeau, qui après une trudeaumanie en 1968, avait été réduit à un gouvernement minoritaire en 1972 par un chef conservateur sans grand charisme, Robert Stanfield.
  • La dernière année du gouvernement libéral a convaincu les Canadiens que Justin Trudeau ne méritait pas une nouvelle majorité, mais son bilan sur quatre ans, sur bien des aspects, ainsi que les options de rechange devant eux à la tête des autres formations, ne les incitaient pas à lui tourner le dos complètement. Le vent de changement était modéré.
  • L’idée voulant que l’Ontario décide de la couleur du gouvernement et le Québec de la majorité ou de la minorité à la Chambre des communes s’est de nouveau imposée lundi soir. L’Ontario a voté rouge, notamment dans les cruciales banlieues de Toronto, alors que la montée du Bloc québécois a réduit le PLC à une minorité de sièges — une forte minorité (il ne manque qu’une poignée d’élus sur 338), mais une minorité tout de même.
  • Avec un bond de 22 circonscriptions, pour atteindre 32, le Bloc québécois peut dire mission accomplie. Il n’est plus question d’écrire la nécrologie du parti, comme certains avaient commencé à le faire dans les derniers mois. En novembre dernier, le Bloc avait à peine 60 000 $ dans son compte en banque et n’avait plus de chef! La formation partait de loin. La bonne campagne d’Yves-François Blanchet, qui a su profiter de l’élan nationaliste de François Legault, a ramené le Bloc à la vie.
  • Le Bloc a fait élire quelques solides députés lundi soir, en plus du retour des dix élus qui ont pris de l’expérience dans les dernières années. Un parti ne met jamais tous ses députés en vitrine. Un chef a besoin de quelques lieutenants forts pour s’occuper des dossiers plus délicats et médiatiques. Yves-François Blanchet, qui s’annonce lui-même comme un bon parlementaire, pourra compter sur les Stéphane Bergeron et Alain Therrien — deux rescapés du PQ —Claude de Bellefeuille et Denis Trudel, notamment, pour mener la charge.
  • Le Bloc québécois aura toutefois plus de difficulté à dire «Le Québec, c’est nous», dans la mesure où le Parti libéral a conservé la pluralité des sièges (35 contre 32). Même chose pour le nombre de voix au total, alors que le PLC en a récolté plus que le Bloc.
  • Le PLC a résisté à la vague bloquiste, qui n’a pas été aussi forte que certains le pensaient. Il a perdu cinq sièges par rapport aux élections de 2015, mais tous les ministres de Justin Trudeau l’ont emporté. Le Parti libéral a des députés dans presque toutes les régions du Québec. Le premier ministre a ajouté les vedettes Steven Guilbeault et Lyne Bessette à son caucus — Réjean Hébert a toutefois perdu son pari dans Longueuil-Saint-Hubert.
  • Le PLC a toutefois été mis à la porte de deux provinces, l’Alberta et la Saskatchewan — le pilier Ralph Goodale a été battu, notamment. Justin Trudeau dirige un pays plus divisé que jamais, désuni sur le front de l’énergie et de l’environnement. Il devra y porter attention, au risque d’accentuer les risques de crise nationale. Les autres partis avec lesquels devra travailler le PLC pour se maintenir au pouvoir, notamment le NPD, devront aussi le garder en tête. Que Jagmeet Singh, qui dirige un parti pancanadien et qui détenait un siège en Alberta (qu’il détient d’ailleurs toujours!) n’ait pas mis les pieds dans cette province pendant la campagne électorale est une erreur.
  • Pour le Parti conservateur, la défaite fait mal. Elle est la première formation depuis 1979 à remporter le vote populaire tout en échappant la pluralité des sièges. Pierre Elliott Trudeau (encore lui) avait remporté plus de voix en 1979 que le Parti conservateur de Joe Clark (40 % contre 36 %), sans former le gouvernement. Le PCC devra trouver une manière de véritablement prendre pied dans les deux plus grandes provinces, l’Ontario et le Québec, d’ici le prochain rendez-vous électoral. Ça reste leur grande faiblesse depuis des années. Même le bon travail de recrutement d’Alain Rayes n’a pas suffi.
  • La soirée est douce-amer pour le NPD, qui a vu ses appuis s’effondrer au Québec. Le parti s’est toutefois mieux tiré d’affaire ailleurs, de sorte que Jagmeet Singh obtient la balance du pouvoir. Il sera un joueur plus important dans les prochains mois que dans les quatre dernières années, ce qui permettra de faire entendre sa voix au Québec malgré tout. N’empêche, Alexandre Boulerice est le dernier des mohicans et forme maintenant à lui seul le caucus du Québec.
  • Compte tenu des attentes en début de campagne, Jagmeet Singh a sauvé les meubles, ce qui assure son leadership. Mis à part pour Thomas Mulcair (qui a tout de même fait le deuxième meilleur résultat de l’histoire du NPD en 2015), les membres et militants du NPD ont l’habitude d’être patients avec leurs chefs.
  • Ce devait être SA campagne, alors que l’environnement était un enjeu dominant, mais Elizabeth May a échoué à faire la percée tant souhaitée par les verts. Était-ce sa dernière campagne à la tête du parti? Elle devra y penser plus tôt que tard.
  • La vengeance est un plat qui se mange froid. Jody Wilson-Raybould a gagné comme candidate indépendante dans Vancouver-Granville. Sa collègue et amie Jane Philpot a toutefois perdu.
  • Maxime Bernier a perdu son pari en Beauce. C’est un rare baume sur les plaies du Parti conservateur. S’il veut faire croitre son parti et se donner une chance de revenir, Maxime Bernier devra arrondir les angles sur l’immigration et les changements climatiques. Aura-t-il le temps et les ressources pour le faire alors que la durée de vie d’un gouvernement minoritaire est comptée?
  • Le premier ministre François Legault s’est couché tard lundi soir, mais il s’est endormi heureux.
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3 commentaires
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Cette élection marque l’inexorable fin au Québec de la vague orange initiée par Jack Layton. Le fait qu’Alexandre Boulerice (un p’tit gars de Saint-Jean-sur-Richelieu, une ville que je connais bien) soit encore debout, cela ne m’étonne pas le moins du monde. Lorsque j’habitais dans le quartier de Rosemont en 2006-08, il était déjà sur le terrain pour convaincre les électeurs de choisir les nouveaux démocrates. À une époque où le Bloc à Duceppe jouissait d’une majorité des plus confortable.

Il s’est imposé depuis comme un modèle de député équilibré et intelligent. Un exemple que le NPD devrait certainement suivre si ce parti entend regarnir ses positions dans la province lors d’une élection ultérieure.

J’aimerais placer un mot pour Ruth Ellen Brosseau, comme beaucoup de citoyen.nes, j’avais remarqué combien cette ex-députée maintenant, avait su gagner le cœur des gens de sa circonscription, lorsqu’elle s’était révélée être une excellente élue.

Cela illustre le côté aride et implacable de la démocratie.

Je suis triste pour Maxime Bernier. Je ne voudrais pas faire un jeu de mot facile : sa défaite est une « vacherie », en partie due aux producteurs laitiers…. J’espère qu’il saura retrouver un second souffle dans la promotion de ses conceptions. Bien que je ne partage pas toutes les idées de monsieur Bernier, j’ai toujours eu de l’admiration pour les gens qui sont à contre-courant.

Quant-à-moi, comme électeur je suis comblé (contrairement aux élections provinciales), j’ai voté du bon bord (donc du côté du pouvoir) dans une circonscription au vote plutôt serré ; ce qui fait un pied de nez à monsieur Blanchet qui prenait cette circonscription pour acquise. C’est dommage car il avait malgré tout une bonne candidate.

Ainsi en va-t-il de la démocratie, les choses se passent rarement exactement comme on l’imaginait. — P’t’être qu’avec un autre mode de scrutin cela se serait passé tout autrement, sauf que… possiblement ce serait Andrew Scheer qui formerait le prochain gouvernement…. Alors était-ce bien ce que nous souhaitions, je veux dire : une réforme du système électoral ?

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Non, Legault ne semble pas avoir si bien dormi que cela…

À preuve, aujourd’hui il nous est, encore, revenu avec sa marotte inextinguible de laïcité.
Et d’illégitimité de Trudeau à cet égard, paraîtrait.

C’est drôle, mais comment/pourquoi qqn ou un parti ayant récolté et plus de député.e.s et plus de votes en général qu’un autre parti dans une élection fédérale sur un territoire donné, n’aurait-il pas autant de légitimité que celui-ci pour se prononcer à l’égard de quelque chose ayant dûment et largement fait débat (pertinent et justifié) en cours de campagne? Legault semble s’être convaincu que seuls ceux et celles exprimant la même opinion que lui eu égard à sa laïcité auraient quelque légitimité, droit de parole ou d’expression à ce propos.

Faire partie du monde…
Ça ne semble guère intéresser.
« Si c’est bon pour le Québec », ne laisse-t-on, encore, d’ânonner. Alors que c’est
« si c’est bon pour la planète » ! qui est l’Objet politique de l’heure. Si on voulait bien faire preuve de cohérence, maturité et responsabilité. À l’échelle du monde, du pays, des pays, des nations et de… la nation, donc, tiens.

ÇA, ce serait ‘distinct’; ÇA, ça ferait ‘différent’ — de lâcher un peu, enfin, le tirage sur la couverte vers/pour soi, afin de penser davantage en fonction du monde en général, considérant qu’il se passe des choses, aussi, ailleurs, dans le monde; et qu’en s’y intéressant et en tâchant de faire (davantage) ce que l’on peut pour que ç’aille mieux (aussi/ailleurs) dans le monde — a fortiori lorsqu’on est/agit au (sein du) Canada… —, qui sait si, à la fin, cela ne s’avérerait pas aussi éminemment « bon pour le Québec »…

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Je ne croyais pas si bien dire, avoir si bien vu.

Non seulement, en effet, Legault n’a sûrement pas si bien dormi que ça dans la nuit de mardi, mais on dirait même qu’il n’en dormirait plus depuis. Son « disque » semble ‘accroché’.

Durant la campagne électorale, il n’en avait jamais fini d’en revenir interminablement à sa laïcité, vis-à-vis laquelle, répétait-il, Trudeau s’avérerait éminemment mal avisé de projeter de s’y objecter éventuellement.

Une fois le verdict advenu, il y a moins d’une centaine d’heures, là se sera-t-il empressé de dire ensuite considérer que Trudeau n’aurait pas la légitimité pour contester — (la pertinence ou le bien fondé, i.e. la justifiabilité de) — sa loi 21.

Puis, à nouveau, aujourd’hui, en r’met-il à cet égard. En énonçant que les Québécois auraient l’inédite chance, d’ici un mois et demi, de se prononcer, à la faveur de l’élection partielle dans Jean-Talon, sur leur approbation de sa loi 21. Comme si cela n’avait déjà été fait, et des dizaines de fois plutôt qu’une (via sondages)…

Comme quoi, ça vire à l’obsession son affaire. Il semble incapable de s’extirper tant soit peu de ‘ça’. Et à raison d’ailleurs. Car…

Ce n’est pas Trudeau qui y changera quoi que ce soit, en s’y impliquant ou en demeurant coi. Ce sont des tribunaux. Qui, à partir de chartes, constitution, jurisprudences, and the like, trancheront. C’est le cas de le dire. Et cela n’adviendra pas la semaine prochaine. Ça prendra au mieux des années; au pire, des dizaines d’années (avant qu’on en ait fait le tour).

C’est donc dire qu’et Trudeau et Legault ont le temps de retourner en élections, et probablement pas qu’une (autre) fois.

Si bien que Legault aurait avantage à ‘en revenir’ de cette obsession sienne à propos de sa loi 21. Y a pas de quoi en faire un ‘plat’. On n’est pas en/la France ici.

Si, donc, il est vrai, comme il disait récemment, que ce ne sera[it] pas là son legs – (sa loi sur la laïcité), il devra (en) ‘décrocher’ un moment donné. Et surtout, en finir de ne plus en finir de ressasser qu’une majorité de Québécois.es l’appuie. Donnée de bien peu de valeur au demeurant. Puisque, de même que ce n’était pas parce que ni les Canadien.ne.s ni les Québécois.es n’appuyaient majoritairement l’abolition de la peine de mort en 1976, que ce n’aura pas été alors une mauvaise idée de n’en pas moins avoir voté quand même à ce moment-là son abolition aux Communes…; de même n’est-ce pas parce qu’aujourd’hui une majorité québécoise appuie une loi qu’automatiquement elle ne peut faire autrement qu’avoir raison de le faire ou qu’automatiquement/infailliblement elle sera considérée, a posteriori/rétrospectivement, à l’échelle de l’Histoire, avoir eu raison de le faire.

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