Le second rodéo de Doug Ford

L’ami ontarien de François Legault semble bien en selle à trois mois de ses élections, mais Doug Ford a suffisamment de casseroles attachées à ses pieds pour s’enfarger au fil d’arrivée. 

Chris Young / La Presse Canadienne, montage : L’actualité

L’auteure est professeure de science politique au Collège militaire royal et à l’Université Queen’s, à Kingston en Ontario. Spécialiste de politique canadienne, ses recherches portent sur les langues officielles, le fédéralisme et la politique judiciaire.

Doug Ford saura-t-il répéter l’exploit de son premier rodéo de 2018, alors qu’en quelques mois il est passé d’un statut d’ancien candidat défait à la mairie de Toronto à celui de premier ministre ? Le 2 juin prochain, après quatre ans à gouverner, dont deux en pleine pandémie qui ont suivi une première année au pouvoir particulièrement chaotique, la tâche sera de taille. Et ce, même si le Parti progressiste-conservateur est en tête dans les intentions de vote. Assez, en tout cas, pour que les outils de projection de notre collègue Philippe Fournier lui accordent une bonne probabilité de majorité.

Au moment où la COVID-19 est apparue, Ford et son gouvernement recevaient l’approbation de 40 % des personnes sondées. Deux mois plus tard, c’était 80 %. En janvier dernier, les progressistes-conservateurs ne jouissaient plus que d’une note de 45 %. 

Ainsi, à trois mois du scrutin, rien n’est joué d’avance, l’effet rodéo menace toujours Doug Ford. 

Surtout si les Ontariens ont la mémoire longue. Certains se souviendront que les six premiers mois d’existence du gouvernement Ford ont été marqués par des compressions importantes dans les programmes de soutien aux communautés marginalisées, dont le programme d’aide financière pour les parents d’enfants atteints d’autisme, l’aide à l’enfance et l’aide juridique de la province. La réduction du budget en éducation de 850 millions de dollars, afin d’éliminer plus de 3 500 postes d’enseignants en cinq ans, a entraîné une levée de boucliers de la part des syndicats enseignants et des parents. L’annulation à grands frais d’un contrat de construction d’éoliennes (231 millions de dollars) et la désinstallation de deux douzaines de bornes de recharge pour véhicules électriques à proximité des transports en commun semblaient, pour leur part, des décisions motivées plus par l’idéologie du chef que par le bon sens financier. 

L’énoncé économique de novembre 2018, où était annoncée l’abolition du Commissariat aux services en français et la fin du projet de fondation de l’Université de l’Ontario français, a suscité un tollé sans précédent : 14 000 Franco-Ontariens sont sortis dans les rues pour manifester leur désaccord. Le contrecoup de cette décision a surpris le gouvernement à un point tel qu’il a en partie fait marche arrière, quelques semaines plus tard. 

Une équipe à rebâtir  

Les progressistes-conservateurs ont aussi perdu une partie importante de leur équipe. Dix-neuf députés sur les 76 qui avaient été élus en 2018 ne se présenteront pas aux élections de juin prochain, dont Amanda Simard, la députée francophone qui a rejoint les libéraux après les compressions dans les services en français. 

Mais plusieurs d’entre eux n’ont pas quitté le caucus de leur propre gré. C’est le cas de Randy Hillier, Belinda Karahalios, Roman Baber et Rick Nicholls, qui ont tous été expulsés par Doug Ford. Le premier avait émis des commentaires dégradants sur les enfants autistes, alors que les autres ont eu, à divers degrés, des différends avec la politique sanitaire du gouvernement durant la pandémie.

C’est néanmoins Rod Phillips et Christine Elliott qui laisseront le plus grand vide après leur départ. Phillips était un candidat-vedette à la dernière élection. Figure bien connue du milieu des affaires, il avait décroché le poste convoité de ministre des Finances, avant d’être rétrogradé en décembre 2020, après avoir passé les Fêtes dans les Caraïbes. Christine Elliott, pour sa part, élue pour la première fois à Queen’s Park en 2006, remplaçant son mari, Jim Flaherty, est depuis 2018 vice-première ministre et ministre de la Santé. C’est donc dire que c’est principalement elle qui a tenu le gouvernail ontarien pendant la pandémie, bien qu’elle se soit souvent faite discrète.

Finie, la COVID ?

Avec une gestion de la pandémie qui a attiré son lot de critiques ces derniers mois, le gouvernement Ford semble chercher à tout prix à faire oublier la COVID-19 aux Ontariens avant le jour du scrutin. Depuis la mi-février, les mesures sanitaires tombent les unes après les autres. Si bien qu’au lendemain du congé de mars, la distanciation sociale et les masques ne seront plus nécessaires ni dans les commerces ni dans les écoles. Le passeport vaccinal ne sera plus en vigueur dans les établissements scolaires et hospitaliers. 

Ce déconfinement accéléré plaira certainement à une partie de la population de la province (qui n’en a pas ras-le-bol de la COVID, après tout ?), mais il pourrait aussi avoir un effet boomerang d’ici le jour du scrutin. Si l’Ontario était pris d’assaut par une nouvelle flambée d’infections — ce qui n’est pas impossible, considérant les tendances actuelles observées en Europe —, Doug Ford aurait bien de la difficulté à faire porter le blâme à quelqu’un d’autre que lui-même. Voilà qui pourrait réduire son avance sur l’opposition et le mettre dans une position précaire. 

Une opposition peu présente

Doug Ford a néanmoins la chance de faire face à une opposition qui a eu de la difficulté à prendre sa place depuis 2018. Les néo-démocrates, dirigés depuis 13 ans par Andrea Horwath, se sont montrés peu habitués au rôle d’opposition officielle. Les libéraux devaient pour leur part panser leurs plaies après la déconfiture du dernier scrutin, en commençant par se trouver un nouveau chef. Steven Del Duca a pris la tête du parti en mars 2020 — en plein début de pandémie. Personnalité peu flamboyante, il a eu beaucoup de peine à se faire voir et entendre par les électeurs, le gouvernement prenant énormément d’espace sur la scène médiatique afin de gérer la crise. 

Pour le moment, ces deux partis d’opposition se partagent les électeurs de gauche de façon virtuellement égale, chacun récoltant 27 % des intentions de vote. Il y a fort à parier que, d’un côté comme de l’autre, on fera appel au vote stratégique dans une tentative de s’arroger une part plus importante des votes progressistes. Reste à voir qui saura tirer le meilleur parti de cette stratégie.

La route vers la victoire… passe par la banlieue

Au fédéral comme au provincial, les grandes villes ontariennes sont des bastions foncièrement progressistes. En 2018, les conservateurs avaient été tenus à l’écart de Toronto, Ottawa, Hamilton, Kitchener, London et Windsor. La décision de Doug Ford de s’inviter dans la campagne municipale torontoise d’octobre 2018, en abolissant de façon unilatérale la moitié des arrondissements, ainsi que son absence notoire lors de la crise du convoi des camionneurs à Ottawa n’auront rien fait pour lui permettre d’entrer dans les bonnes grâces des citadins. S’il tient à conserver le pouvoir, c’est par les banlieues, régions riches en circonscriptions pivots, que Doug Ford devra passer.

La stratégie qu’il a déployée jusqu’à maintenant démontre qu’il en est bien conscient. En date d’aujourd’hui, toutes ses promesses préélectorales ciblaient un électorat en particulier : les conducteurs. L’abolition des péages routiers et des frais de renouvellement des plaques d’immatriculation, les investissements dans les autoroutes ainsi que l’installation de bornes de recharge pour véhicules électriques — une volte-face ! — sont autant de mesures qui visent les banlieusards. Spécialement les habitants du « Golden Horseshoe », cette région en forme de fer à cheval longeant la portion ouest du lac Ontario, de Whitby, à l’est de Toronto, jusqu’à la région de Niagara. 

D’autres sujets concernant la hausse du coût de la vie animeront toutefois la campagne, à commencer par l’inflation, la hausse vertigineuse des prix de l’immobilier et les places de garderie (l’Ontario étant la seule province qui n’a pas encore signé un accord avec le fédéral). La pénurie de main-d’œuvre et la crise des soins de santé, surtout dans les foyers de soins de longue durée, s’inviteront sans doute dans la course également. Autant d’enjeux sur lesquels les partis devront rivaliser afin de capter l’intérêt de l’électorat — à moins que la COVID-19 ne s’invite au scrutin et prenne toute la place. 

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La triste réalité en Ontario c’est que l’opposition n’a rien à offrir qui changerait le sort des Ontariens et Ontariennes.