Le temps exaltant des débats

Quatre des cinq chefs en seront à leurs premiers débats. La qualité de leur préparation pourrait avoir des répercussions majeures sur leur avenir politique. 

montage : L’actualité

Dominic Vallières a, pendant plus de 10 ans, occupé les postes d’attaché de presse, de porte-parole, de rédacteur de discours et de directeur des communications auprès d’élus de l’Assemblée nationale et des Communes (Parti québécois, Bloc québécois, Coalition Avenir Québec). Il est directeur chez TACT et s’exprime quotidiennement comme analyste politique à QUB radio.

«Tout ce qu’on veut, c’est que notre chef n’ait pas de surprise. » Cette phrase, lancée par un ex-collègue, résume l’entièreté de la préparation aux débats.

Le moment est tellement important, il y a tant d’yeux rivés sur eux. Les chefs doivent maîtriser le contenu, le contenant, et pouvoir débattre les yeux fermés. Mais avant toute chose, il y a cette règle d’or : pas de surprise.

L’histoire regorge de knock-out lors des débats. Généralement, la petite phrase assassine qui jette au tapis un rival est préparée par les conseillers politiques, qui suivent les campagnes adverses et en viennent à connaître leurs discours et lignes d’attaque par cœur.

Je vous fais une confidence : il m’est arrivé de participer à l’élaboration de l’une de ces phrases — c’était dans le cadre d’un débat d’aspirants chefs pour un parti. Je ne savais pas si mon candidat allait s’en servir ou non. Quand il l’a récitée, nous (ses conseillers) l’avons fait avec lui. Et quand la foule s’est levée d’un trait pour l’applaudir, nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre, fiers de notre coup. Nous connaissions bien notre adversaire et nous savions exactement comment cette personne allait se mettre en position vulnérable, quels mots elle allait utiliser.

De ce moment, je retiens une chose. La façon de s’exprimer est importante, mais la recherche et le travail en amont le sont beaucoup plus.

Dans les jours qui précèdent le débat, la mécanique est déjà bien enclenchée. Les thèmes sont négociés des mois d’avance. On connaît le format, le temps dévolu à l’introduction et au mot de clôture, s’il y en a un. On ne connaîtra notre place physique dans le studio que le jour même, tout comme qui nous sera opposé pour chacun des sujets.

En aucun cas on ne saura les questions d’avance.

Les chefs et leurs équipes préparent donc le contenu. Les rédacteurs s’affairent à rédiger les introductions et les conclusions. Les conseillers font des listes de déclarations malheureuses qui pourront, selon l’humeur du chef, être utilisées ou non. D’autres repassent les annonces égrenées depuis le début de la campagne. On veut que tout soit parfait.

Certains chefs souhaitent répéter le débat dans un environnement physique qui ressemble au vrai décor. Éric Duhaime a d’ailleurs mis sur Twitter une photo de lui se livrant à cet exercice précis, il y a quelques jours. On veut se placer dans un état d’esprit semblable à celui qui sera le nôtre quand Pierre Bruneau ou Patrice Roy accueilleront les téléspectateurs, quelques minutes avant les échanges.

Comme ces débats seront les premiers pour quatre des cinq chefs, ils ne se pointent pas tous au studio avec le même bagage. Ni le même objectif.

François Legault est le plus expérimenté. Rompu à l’exercice, il a débattu en 2012, 2014 et 2018. Il se présentera sur les plateaux avec une avance importante dans les sondages, ayant par contre gaffé sur quelques sujets. Ce qu’il souhaite : un débat ennuyeux. Si les autres se colletaillent entre eux, tant mieux ! Mais il devra s’attendre à ce qu’on ramène ses propos sur l’immigration, qu’on exige des comptes sur le troisième lien, et qu’on fasse une ou deux références à « la madame » lancé en début de campagne à Dominique Anglade. Un débat plate est un débat gagné pour lui.

Dominique Anglade voudra assurer sa deuxième place. Le collègue Philippe J. Fournier, du site Qc125, demandait récemment pourquoi les libéraux continuaient de maintenir les apparences d’une campagne « nationale ». Selon lui (et je suis bien d’accord), les libéraux doivent déjà commencer à penser à l’après et à sauver les meubles, autant que possible. Dominique Anglade doit ainsi s’adresser en premier lieu aux militants et aux sympathisants libéraux. S’inspirer de Paul St-Pierre Plamondon, qui joue le jeu péquiste de base (parler de souveraineté, de langue…). Pour garder son titre au lendemain du 3 octobre, elle doit pivoter d’un message offensif à un message défensif. Une récolte de 20 sièges serait inespérée.

Durant un débat, le risque pour les ingénieurs comme Mme Anglade est d’être trop technique. Si elle prononce trois phrases sur le projet ÉCO (visant à déployer la filière de l’hydrogène vert), plus personne n’écoutera. Ça ferait parfaitement le jeu du premier ministre. À éviter. Je m’attends à ce qu’elle dise, dès le premier débat, le Face-à-face de TVA, pourquoi on aura besoin d’elle pour la suite.

Gabriel Nadeau-Dubois, par sa seule présence, mettra en avant l’argument le plus fort des solidaires : le changement. Changement de génération, changement de ton, changement… d’ère. Je vais être franc avec vous, je prévoit qu’il gagne le premier débat à TVA. Son ton a surpris lors des grandes entrevues et il est bien loin du GND de 2012 qui donnait de l’urticaire à plus de 50 % de la population adulte. Il est très habile, sait retomber sur ses pattes et maîtrise bien son contenu. Paradoxalement, son plus grand défi est que le contenu est parfois bancal. Il devra défendre la « taxe orange » (pour les riches) et l’expliquer convenablement. Son seul adversaire doit être le premier ministre. Vous remarquerez : si son œil s’éclaire et que les commissures de ses lèvres dessinent un sourire, c’est que l’attaque n’est pas loin. Mais gare à tomber en mode baveux… Ses électeurs actuels aiment, ceux qu’il voudrait séduire, un peu moins.

Paul St-Pierre Plamondon, lui, continue de mener sa campagne. Il a démontré sa maîtrise des dossiers depuis le début et a su utiliser l’actualité pour se hisser au sommet des bulletins d’informations. Mais il a, lui aussi, une propension à être trop technique. Quand il parle « d’État stratège », personne hormis ses conseillers ne comprend où il veut en venir. Il doit prouver une seule chose : que les nationalistes ont besoin d’une police d’assurance et que c’est le Parti québécois. S’il explique en quoi les politiques du PQ sur la langue, la culture, les familles, les relations avec Ottawa, par exemple, vont plus loin que celles du gouvernement actuel et pourquoi elles sont nécessaires, il aura atteint son objectif. 

Éric Duhaime est celui qui a le plus à gagner à ce premier débat puisque pour beaucoup d’électeurs, il en sera à sa première impression. Il doit rassurer. Ces jours-ci, son parti est dépeint comme l’antre de grands méchants loups qui n’attendent que leur élection pour saccager le modèle québécois et s’abattre sur nombre d’acquis sociaux. Si ce n’est pas totalement faux, ce n’est pas non plus totalement vrai. Habitué des zones grises (comme en font foi ses verres qui s’obscurcissent au soleil…), Duhaime devra manœuvrer pour adoucir l’image du PCQ. Son seul adversaire doit être François Legault. Paradoxalement, il se peut que d’autres chefs s’attaquent à lui pour lui reprocher des bêtises de ses candidats. Chaque fois que ce sera le cas, le grand gagnant sera François Legault. Duhaime doit remporter sa circonscription et il n’est pas impossible que de nombreux électeurs qui habitent loin de Québec ne se retrouvent pas dans son discours. C’est normal. Son objectif est de faire son entrée à l’Assemblée nationale. La clé est détenue par les gens de Chauveau (au nord de Québec).

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