Le tiraillement de Jason Kenney

L’ancien ministre conservateur pourrait bien plonger dans la course à la succession de Stephen Harper. À moins qu’il ne vole au secours des conservateurs de l’Alberta ?

Jason Kenney. (Photo: Blair Gable)
Le député conservateur de Calgary Midnapore et ancien ministre de la Défense, Jason Kenney. (Photo: Blair Gable)

Ancien ministre influent du gouvernement Harper, poids lourd du mouvement conservateur, Jason Kenney, 47 ans, est sollicité de toutes parts. Et il s’avoue déchiré. « Je suis à la croisée des chemins », confie-t-il.

Des milliers de militants souhaitent qu’il se lance dans la course à la succession de Stephen Harper, où il serait l’un des favoris en raison de son excellent français et de son réseau tentaculaire, notamment auprès des communautés culturelles. Mais les conservateurs de sa province, l’Alberta, souhaitent plutôt qu’il revienne à la maison pour prendre la tête d’une droite unifiée, afin de déloger la première ministre néo-démocrate, Rachel Notley, dans trois ans.

« Je suis en profonde réflexion. Où puis-je faire la différence ? Pour le pays, c’est important d’avoir un leadership fort en Alberta, qui a été le moteur économique du Canada dans les dernières années. Mais je souhaite aussi participer au renouvellement du parti fédéral », dit-il, ajoutant qu’il prendra sa décision d’ici la fin de l’été.


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L’ancien ministre de l’Immigration, puis de la Défense nationale, a mis de longs mois à remonter à la surface. Depuis la défaite de son parti, en octobre dernier, le député de Calgary-Sud-Est a refusé les entrevues par dizaines. « J’avais besoin d’une pause. J’étais crevé. » Kenney a donné un coup de main à ses collègues qui bagarraient dans des luttes serrées. Maniaque de chiffres, il a tout noté. Entre la fin juillet et la mi-octobre, le quadragénaire a participé à plus de 600 activités dans 150 circonscriptions de 11 provinces et territoires.

Il fait maintenant le tri dans ses idées et s’exprime sans détour. Le prochain chef conservateur doit absolument parler le français, dit-il, sachant qu’il décoche une flèche à près de la moitié des candi­dats potentiels. Selon lui, l’économie, et non les questions sociales, doit être au cœur des préoc­cupations du prochain leader. « Si nous ne sommes pas considérés comme l’option la plus crédible en matière d’économie, nous ne pouvons pas rem­porter les élections. »

L’actualité l’a rencontré à Ottawa, à la mi-mai.

Jason Kenney exergue1C’est « la » question que tout le monde souhaite vous poser depuis des mois : allez-vous participer à la course à la chefferie du Parti conservateur ?

J’ai commencé à consulter des gens à la fin mars. Il y a des centaines de personnes assez influentes qui veulent que je me présente, que ce soit des députés, d’anciens ministres ou des chefs de parti dans les provinces. Je continue à écouter. Le vote aura lieu dans plus d’un an. J’ai encore du temps. Tout ce que j’ai accompli dans les dernières années est une bonne préparation. J’ai les compétences nécessaires pour devenir chef. J’ai un excellent réseau dans tous les coins du pays. J’ai confiance que si je me présente, je vais très bien faire.

Est-ce que vous penchez davantage vers le oui ou vers le non ?

C’est vraiment 50-50 ! Ça dépend des jours ! Après 19 ans au Parlement, j’ai besoin d’y réfléchir. C’est un gros engagement personnel. Il faut aussi faire une réflexion politique sur ce que je peux apporter au parti.

Vous êtes populaire dans l’Ouest, mais avez-vous des appuis au Québec et dans les provinces atlantiques, notamment au sein de la frange plus progressiste-conservatrice du parti ?

Je ne veux pas trop conjecturer, mais je crois avoir les appuis nécessaires si je fonce. Je n’étais pas un ministre centré sur ma région. J’ai passé plus de temps à Toronto et à Montréal qu’à Calgary dans les dernières années. Mon travail de rapprochement avec les communautés culturelles m’a permis d’avoir des racines dans tout le pays. Ce n’est pas non plus une question idéologique. Il y a des gens du Québec et de Toronto qui m’encouragent, même s’ils sont davantage des progressistes-conservateurs. Je suis dans le mouvement depuis que je suis adulte. J’ai des amis et des connaissances dans l’ensemble du parti.

Jason Kenney exergue 2Dans la course qui s’amorce, y a-t-il un risque de schisme entre les membres issus du Reform Party et ceux de l’aile progressiste-conservatrice ?

Il ne faut pas exagérer les risques. C’est normal qu’il y ait un peu de friction, mais je ne redoute rien de majeur. Les divisions idéologiques n’étaient pas vraiment présentes au sein de notre gou­vernement. C’est une des grandes réussites de Stephen Harper : le parti est vraiment uni. Il n’y a pas de factions qui s’affrontent. La culture de guerre civile qui a caractérisé le parti antérieure­ment n’existe plus.

Le prochain chef doit-il parler le français ?

Absolument. C’est la plus importante qualité à posséder pour se lancer dans la course au leadership. Tu ne peux pas être chef d’un gouvernement qui représente près de 30 % de citoyens qui parlent français sans pouvoir communiquer avec eux dans leur langue. Ça m’inquiète de voir que certains candidats potentiels souhaitent se lancer sans être capables de parler un français adéquat.

Comment décririez-vous votre posi­tionnement idéologique au sein du mouvement conservateur ? Êtes-vous un conservateur social ou économique ?

Je n’appartiens à aucune niche. Je suis un conservateur main­stream [moyen]. Le parti doit être une grande tente accueillante pour tous les conservateurs. Avant d’entrer en politique, j’ai dirigé la Fédération canadienne des contri­buables, qui s’intéressait à la fis­ca­lité. Sur les questions morales, mes votes aux Com­munes mon­trent que je valorise la vie humaine. Mais vous ne m’avez pas entendu faire des dis­cours sur ces sujets dans les dernières années, parce que je n’en fais pas une obsession. Ce sont mes valeurs personnelles, et même si je crois que les électeurs ont le droit de savoir où je me situe, ce n’est pas la raison de mon implication en politique. J’étais membre d’un gouvernement pragmatique, et c’est l’approche que j’aurais. Les électeurs veulent avant tout un gouvernement compétent sur les enjeux économiques. C’est sur ces questions que se joueront les prochaines élections.

Pour Jason Kenney et pour bien des Albertains, l'élection du gouvernement néo-démocrate de Rachel Notley a été une aberration. (Photo: Jason Franson/La Presse Canadienne)
Pour Jason Kenney et pour bien des Albertains, l’élection du gouvernement néo-démocrate de Rachel Notley a été une aberration. (Photo: Jason Franson/La Presse Canadienne)

On vous prête l’intention de vous lancer en politique provinciale pour faire la lutte contre la première ministre de l’Alberta, Rachel Notley, dans trois ans. Est-ce une possibilité ?

Je n’y pensais pas cet hiver, mais récemment, j’ai commencé à y réfléchir plus intensément. Pour les Albertains, dont la majorité est conservatrice, le gouvernement néo-démocrate est une aberration. Ils veulent un lea­dership crédible, une fusion des partis de droite [avec le Wildrose], et ils cherchent quelqu’un de connu qui peut faire ce travail. L’élection du NPD était un accident. Il y a beaucoup de conservateurs qui voulaient donner une leçon au Parti progressiste-conservateur, au pouvoir depuis 47 ans. Et je les comprends. Le Wildrose n’avait pas assez de crédibilité pour prendre la relève, alors Rachel Notley, qui venait d’arriver, en a profité pour se faufiler entre les partis de droite.

Comment avez-vous vécu la défaite électorale ?

Le parti est dans une assez bonne posture, bien meilleure que ce que certains commentateurs ont laissé entendre. Je ne veux pas minimiser la défaite. Il faut en tirer des leçons. Mais le résultat n’est pas un désastre. Nous avons récolté 5,6 millions de votes, à peine 221 000 de moins qu’en 2011. On a obtenu plus de votes qu’en 2006 et 2008. Notre base électorale ne s’est pas effritée. Nous sommes mieux placés que les libéraux après leur défaite de 2011. Nous serons très compé­titifs la prochaine fois.


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Quelles leçons le parti tire-t-il de la défaite d’octobre dernier ?

Il faut une approche de com­munication radicalement différente. Je l’ai dit à l’interne au cours des dernières années au gouvernement. On était trop agressifs, on cherchait l’affrontement inutilement. Le ton n’était pas le bon et ç’a fini par nous coûter cher. On a également trop cherché à contrôler le message. On avait peur du risque, on avait peur de laisser les députés et les ministres parler aux médias, alors on a pris une approche très contrôlée. Il faut répondre directement, mais avec civilité, aux critiques. Écrire une belle plateforme en accord avec nos principes ne suffit pas. Il faut embarquer la population avec nous, la convaincre de notre approche, et nous ne l’avons pas fait.

Jason Kenney exergue 3Quels enjeux le Parti conservateur doit-il mettre en avant d’ici quatre ans pour regagner la confiance de la population ?

La compétence économique. Un Parti conservateur qui ne serait pas considéré comme l’option la plus crédible en matière d’économie ne peut pas espérer remporter les élections.

Votre collègue député Michael Chong a dit que votre parti n’a pas assez parlé d’environnement et de lutte contre la pauvreté, et qu’il serait temps d’avoir des positions fortes sur ces enjeux. Vous en pensez quoi ?

Je suis d’accord à 100 %. Mais ce ne sont pas les sujets qui vont nous faire élire. Je suis de près le nouveau mouvement qui se nomme « Reform Conservatism », très actif aux États-Unis et en Grande-Bretagne, qui prône une nouvelle forme de conservatisme où l’on utilise les outils du marché, mais aussi les leviers de l’État, dans une perspective conservatrice pour s’attaquer à des enjeux comme la pauvreté et la mobilité sociale.

Pensez-vous qu’il faut mettre un prix sur les émissions de carbone au Canada, quitte à utiliser les outils du marché, comme vous dites, notamment une taxe sur le carbone ou un système d’échange de crédits d’émission de gaz à effet de serre ?

D’abord, je veux être clair, j’accepte le consensus scien­tifique selon lequel les humains sont à l’origine du réchauffement climatique. Il faut réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Mais je suis sceptique sur l’appli­cation d’une taxe sur le carbone pour y arriver. La Colombie-Britannique en a une depuis des années et rien ne montre que cet outil a produit des résultats. Comment réduit-on les GES, alors ? Par une réglementation mieux adaptée et l’innovation technologique. Je continue à m’informer. Mon idée n’est pas arrêtée sur les moyens à prendre.

Quel est le plus grand défi auquel doit faire face le Canada ?

Le vieillissement de la population et ses effets sur l’économie. C’est particulièrement visible au Québec. Je trouve choquant que le gouvernement Trudeau ramène l’âge de la retraite à 65 ans, alors que nous l’avions progressivement porté à 67 ans. C’était la bonne décision à prendre pour inciter les gens à rester actifs, au travail, tout en étant financièrement viable pour les finances de l’État à long terme.

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4 commentaires
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C’est triste, surtout que je l’aime bien Jason Kenney, mais son tour est passé. Le Parti Conservateur doit avoir un chef ayant des valeurs conservatrices claires. C’est le cas de M. kenney, mais à l’époque de l’image, le PCC doit répondre aussi par l’image et il lui faut donc une femme à la tête du parti. Imaginez en 2019, c’est le PCC qui proposerait la vraie égalité avec la chance d’élire une première ministre du Canada, tout l’arsenal du Parti Libéral partirait en fumée et là on pourrait revenir à un véritable débat de fond : qui est le plus apte à gérer les finances de l’état? Après quatre ans de déficit hors contrôle, je crois que la réponse sera assez limpide.

En passant, le fédéral est en déficit de 2 milliards pour l’année 2015-2016. Après 11 mois de surplus, les libéraux ont réussi à faire fondre un surplus de 7,5 milliards en un déficit de 2 milliards en un mois. Voilà, ce qui explique mon point précédent.

Si l’Alberta a été le moteur économique du pays c’était uniquement du aux énergies fossile comme le pétrole et le gaz mais cela n’est que circonstanciel, c’est-à-dire que ça dépend des marchés internationaux, donc de l’économie mondiale et à cette échelle l’Alberta n’est qu’une pinotte! L’Alberta a fait son lit en mettant tous ses oeufs dans le même panier au lieu de chercher à avoir une économie diversifiée et a dépensé comme un « drunken sailor » comme ils disent en anglais. Ils auraient pu mettre un peu d’argent de côté pendant les années grasses mais ils ont préféré envoyer des chèques aux Albertains (c’est bon électoralement) et ne pas avoir de taxe de vente, tout en se pétant les bretelles face au reste du pays…

Pendant ce temps, son voisin de l’ouest, la Colombie-Britannique, diversifiait son économie (surtout face à la crise du bois d’oeuvre) et son économie roule quand même très bien. Alors, en résumé, la gestion économique des conservateurs a été à courte vue et mal guidée, causant le désastre qu’on voit aujourd’hui et que le NPD a hérité… On peut résumer en disant qu’au royaume des conservateurs, les borgnes sont rois!

JÈ ai vu l’ entrevue accordée à Jason Kenney à l’ émission les coulisses du pouvoir à Radio Canada dimanche dernier et j’ ai été impressionné par sa prestance et on sent un leadership dans cet homme là !

Le gouvernement Trudeau ramène l’ administration et la gestion des actifs à l’ âge de Pierre !! Excusez j’ ai fait un lapsus , ça doit être mes souvenirs ; je voulais dire à l’âge de pierre ! Tout défaire en quelques mois 9 ans de gouvernance et remplacer cela par une série de déficit incommensurable ; faut -tu être beau en sacrement!