Le touriste égaré dans un champ de mines

Dans le débat qui oppose les admirateurs de l’ancien premier ministre Robert Bourassa à ses détracteurs, ce qui frappe le plus, c’est la passion qui anime les protagonistes des deux camps 15 ans après sa mort.

Chronique de Chantal Hébert : Le touriste égaré dans un champ de mines
Photo : J. Boissinot / PC

Au Canada, bien peu de défunts politiques contemporains inspirent des sentiments assez vifs pour qu’on commandite un livre flatteur, comme celui que vient de publier Georges-Hébert Germain, ou qu’on se mobilise pour donner la réplique, comme l’a fait Jean-François Lisée en rééditant une version abrégée d’un réquisitoire en deux tomes paru il y a 20 ans.

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Presque un quart de siècle après l’intense débat sur le libre-échange canado-américain, le ton des protagonistes qui s’étaient alors affrontés s’est adouci. Ce n’est pas vrai du débat constitutionnel, dont le dernier chapitre marquant remonte pourtant pres­que aussi loin dans le temps.

On a encore pu le constater quand Justin Trudeau a dit tout haut ce que bien des fédéralistes québécois – y compris des membres de l’équipe au pouvoir à Québec – pensent tout bas, c’est-à-dire que le Canada de Stephen Harper ressemble de moins en moins à celui pour lequel le camp du Non s’est battu en 1995.

Pour sa peine, le député Tru­deau a récolté des fleurs au Québec et un pot d’injures dans le reste du Canada. Le traitement à deux vitesses réservé à un intervenant dans le débat Canada-Québec est monnaie courante.

En 2008, par exemple, le piédestal fédéraliste que ses états de service avaient valu à Stéphane Dion à l’époque de la Loi sur la clarté référendaire s’est désagrégé du jour au lendemain, quand il a conclu un pacte de non-agression parlementaire avec le Bloc québécois pour faciliter l’avènement d’un gouvernement de coalition PLC-NPD.

De son vivant, Robert Bourassa n’a pas fait exception à la règle, et la façon dont on le perçoit à l’extérieur du Québec ne ressemble pas nécessairement à l’un ou  l’autre des portraits que défendent Lisée et Germain.

Pour de nombreux faiseurs d’opinion du reste du Canada, Bou­rassa était surtout un fédéraliste mou dont les forts instincts nationalistes ont faussé le jugement à des moments clés du débat Canada-Québec.

Les partisans de cette vision citent à l’appui la réaction de l’ancien premier ministre du Québec à un jugement de la Cour suprême qui invalidait l’unilinguisme français dans l’affichage commercial. Il avait alors invoqué la disposition de dérogation de la Constitution pour maintenir le régime existant. En plein débat de Meech, le geste avait eu l’effet d’un boomerang, frappant de plein fouet les alliés provinciaux de Bourassa dans le reste du Canada et plombant une fois pour toutes le projet d’accord.

Pour avoir suivi Bourassa à distance, et sur la foi de sa perfor­mance sur la seule scène constitutionnelle, j’ai surtout retenu combien son parcours a fini par ressembler à celui de René Léves­que. Même s’ils ont tous deux  conclu des alliances à la table provinciale, leur point de vue n’a pas résisté aux vents dominants de l’opinion canadienne.

Lors des négociations constitutionnelles de 1981, le professeur Howard Leeson dirigeait l’équipe de fonctionnaires qui épaulait le premier ministre de la Saskat­chewan, Allan Blakeney. Dans un ouvrage publié à l’occasion du 20e anniversaire de la conférence fédérale-provinciale qui a mené au rapatriement de la Constitu­tion, il impute l’échec de René Léves­que à sa méconnaissance de la marge de manœuvre de ses homologues provinciaux.

On pourrait appliquer le même diagnostic à Robert Bourassa. Dans les deux cas, le négociateur en chef du Québec connaissait bien les forces et les faiblesses du compatriote québécois qui était l’interlocuteur fédéral (dans un cas Pierre Trudeau, dans l’autre Brian Mulroney), mais nettement moins bien la réalité politique souvent con­traignante dans laquelle évoluaient ses neuf partenaires provinciaux.

Vu de la tribune des spectateurs du psychodrame constitutionnel, Robert Bourassa, comme René Lévesque avant lui, avait davantage l’allure d’un touriste égaré dans un champ de mines que d’un émule de Machiavel.

Si le Québec devait un jour envoyer un autre premier ministre à une table où se jouerait son avenir par rapport au reste de la fédération canadienne, il aurait intérêt à ce que son représentant ressemble davantage à Lucien Bouchard ou à Jean Charest, qui ont fait leurs classes en politique fédérale au contact d’élus du reste du Canada, qu’à René Léves­que ou à Robert Bourassa.