Le virus minoritaire

Le parlement canadien est engagé dans le plus long cycle minoritaire de son histoire moderne. En juin, il a franchi la barre des 72 mois établie par les gouvernements Diefenbaker et Pearson, de 1962 à 1968.

Chronique de Chantal Hébert : Le virus minoritaire
Photo : Ken McKay/PC

Six ans et trois mois après l’arri­vée, en juin 2004, d’un gouvernement libéral diminué, et deux régimes minoritaires conservateurs plus tard, rien ne laisse présager un retour imminent à la gouvernance majoritaire à Ottawa. Vu l’état des forces en présence, les experts sont nombreux à conclure que, pour l’avenir prévisible, les gouvernements minoritaires continueront d’être la règle.

La logique politique interne actuelle du Canada – à commencer par l’effet mathématique du Bloc québécois sur la composition de la Chambre des communes – prédispose à l’élection de gouvernements minoritaires. Mais au-delà des particularités locales, l’ambiguïté de l’électorat canadien à l’égard de sa classe politique s’inscrit dans une tendance de plus en plus lourde au sein des pays industrialisés.

Depuis 2004, le modèle mino­ritaire canadien a fait tache d’huile, et parmi les prin­cipaux partenaires internationaux du Canada, rares sont les chefs de gouvernement qui ne sont pas sous étroite surveillance.

La Grande-Bretagne étrenne son premier Parlement minoritaire en presque 40 ans, et le premier ministre, Gordon Brown, fait l’essai d’une rare coalition entre conservateurs et libéraux-démocrates.

Dans la foulée d’élections estivales en Australie, la travailliste Julia Gillard ne doit d’être encore au pouvoir qu’à l’appui d’une poignée de députés indépendants aux objectifs souvent hétéroclites. C’est la première fois en 70 ans qu’aucun parti n’a la majorité absolue au Parlement.

Le printemps dernier, le parti de centre droit de la chancelière allemande, Angela Merkel, a perdu sa majorité à la Chambre haute, et celui du président de la France, Nicolas Sarkozy, a été sévèrement sanctionné aux élections régionales. Au Japon, le gouvernement de centre gauche du premier ministre, Naoto Kan, a perdu sa majorité séna­toriale en juillet. Et aux États-Unis, les élections de mi-mandat, en novembre, s’annon­cent mal pour le démocrate Barack Obama.

À gauche comme à droite, les chefs de gouvernement se retrouvent pieds et poings liés par des électorats avec lesquels ils ne réussissent pas à établir de connexion durable. Ils sont également aux prises avec des problématiques qui dépassent de plus en plus leur rayon d’action.

Dans l’autobiographie qu’il vient de publier, l’ancien premier ministre britannique Tony Blair écrit longuement sur la mondialisation des enjeux politiques. Il explique que la politique étrangère et la politique tout court sont de moins en moins comparti­mentées, avec des conséquences qui bousculent la conception que se faisaient bien des élus du rôle qui les attendait au pouvoir.

« Si on m’avait dit que pendant mon mandat j’allais engager la Grande-Bretagne dans quatre guerres [Serbie (Kosovo), Sierra Leone, Irak et Afghanistan], j’aurais été estomaqué et horrifié », écrit-il au sujet de sa propre arrivée au pouvoir, en 1997.

Depuis qu’il est devenu premier ministre, Stephen Harper – à qui on ne connaissait pas de grandes affinités pour la dimension internationale de la politique lorsqu’il était dans l’opposition – a passé plus d’heures à la table du G8 qu’à celle des premiers ministres provinciaux.

Depuis deux ans, le ministre fédéral des Finances, Jim Flaherty, rayonne sur la scène internationale au moins autant que son collègue des Affaires étrangères, Lawrence Cannon. Quand le ministre de l’Immigration, Jason Kenney, a voulu s’attaquer au dossier des immigrants clandestins, au début de l’automne, il a pris son bâton de pèlerin pour aller en Europe – pas à Vancouver ni à Montréal ou Toronto. Enfin, les problèmes d’image au Canada du ministre de l’Envi­ronnement, Jim Prentice, tiennent à sa piètre performance non pas sur la scène canadienne, mais plutôt sur le front mondial des changements climatiques.

La politique avec un petit « p » n’échappe pas à ce phénomène de mondialisation. Dans son ouvrage, Tony Blair raconte comment, vers la fin de son mandat, son ministre des Finances et successeur, Gordon Brown, l’a accusé de vouloir imiter Jean Chrétien en lui léguant un scandale en héritage. Et dans le sens inverse, le printemps dernier, l’avènement de la coalition gouvernementale britannique a relancé le débat sur une éventuelle coalition PLC-NPD au Canada.

Sur une planète politique qui fonctionne de plus en plus selon le principe des vases communicants, la tendance actuelle va davantage dans le sens de futurs arrangements parlementaires inédits à Ottawa que dans celui d’un retour prochain à des gouvernements fédéraux majoritaires.