Vol MH370 : quels enseignements sur la gouvernance sud-est asiatique ?

Le mystère entourant le destin du Boeing 777 du vol Kuala Lumpur-Beijing a laissé place au drame. Mais si les raisons et les détails de la tragédie restent encore énigmatiques, cette dernière a ramené les feux de l’actualité vers l’Asie du Sud-Est…

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Photo : AFP / Getty Images

Le mystère entourant le destin du Boeing 777 du vol Kuala Lumpur-Beijing a laissé place au drame. Mais si les raisons et les détails de la tragédie restent encore énigmatiques, cette dernière a ramené les feux de l’actualité vers l’Asie du Sud-est.
Politique
Voilà l’occasion de prendre un peu de recul face à cet événement et d’en tirer des enseignements sur la dynamique géopolitique de la région, ainsi que sur les relations entre les protagonistes — notamment la Malaisie et la Chine, mais aussi la Thaïlande et Singapour, sans oublier l’Australie et les États-Unis, qui ont eu, eux aussi, leur mot à dire dans le dossier.

Kuala Lumpur — Beijing : des relations chaotiques

La relation entre la Chine et la Malaisie est complexe. De puissance impériale à menace communiste, puis à concurrent économique majeur, la République populaire de Chine (RPC) fait depuis longtemps sentir son influence sur l’ensemble de l’Asie du Sud-Est.

Cette influence suscite en général une certaine méfiance dans la région, mais le pragmatisme l’emporte maintenant sur le plan économique, notamment à travers l’Accord de libre-échange entre l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN), qui regroupe les dix pays du sud-est asiatique, et la Chine.

Cet accord, en vigueur depuis 2010, suscite bien des espoirs pour les bénéfices économiques mutuels qu’il semble en mesure d’apporter, avec ce qui est devenu la zone de libre-échange la plus peuplée du monde. Mais outre le fait que ce n’est pas forcément avec la Chine que les échanges sont les plus importants, plusieurs problèmes politiques viennent en atténuer la portée.

La relation entre la Chine et certains pays de l’ASEAN (comme le Viêt Nam et les Philippines) est particulièrement tendue en raison des disputes territoriales en mer de Chine méridionale.

Quant à la Malaisie, ses liens avec Beijing sont ambigus. En effet, les Chinois constituent près de 25 % de la population malaisienne, et leurs relations avec le pouvoir politique — détenu par la majorité malaise — sont délicates.

Lors des élections législatives de 2013, le parti au pouvoir depuis 1957 a constaté, malgré sa courte victoire, qu’il n’avait plus le soutien des minorités. Les propos du premier ministre Najib Razak, qui a alors parlé de «tsunami chinois», n’ont guère été appréciés.

Perçus par les Malais comme trop riches et maîtres des richesses du pays, la communauté chinoise de Malaisie a pourtant un rôle particulièrement vital dans les liens économiques avec Beijing. Et les errements du gouvernement de Kuala Lumpur en matière de transmission de l’information n’ont rien fait pour améliorer les choses . Ce n’est donc pas surprenant si les familles des victimes, en grande majorité chinoises, ont d’ailleurs dirigé leur colère à ce sujet contre les autorités malaisiennes.

Mais la relation sino-malaisienne n’est pas la seule à connaître des trous d’air dans cette affaire. Deux proches voisins, eux aussi membres de l’ASEAN, ont fait preuve d’un apparent manque de collaboration : la Thaïlande et Singapour.

Thaïlande et Singapour

Aux premières loges du drame, les voisins thaïlandais et singapouriens n’ont pas été plus transparents que la Malaisie.

Toujours aux prises avec une grave crise politique dans laquelle les résultats des élections de février — favorables au parti au pouvoir — ont été annulés par la justice du pays, la Thaïlande a semblé peu concernée par l’événement.

Elle a avoué, après plusieurs jours, avoir eu l’avion détourné sur ses radars — mais le fait que les autorités de Bangkok n’aient rien dit «parce qu’on ne leur avait rien demandé» laisse songeur.

Quant à Singapour, dont le réseau de surveillance aérienne très sophistiqué pourrait très bien avoir détecté quelque chose, son silence est aussi assourdissant que surprenant. Peut-être est-ce simplement la faiblesse de la surveillance aérienne transfrontalière qui est ainsi apparue au grand jour ?

L’influence occidentale

Alors que les recherches se détournaient de la mer de Chine méridionale pour s’orienter vers l’océan Indien, des acteurs externes à l’Asie du Sud-Est sont entrés en jeu, notamment les Australiens, les Indiens et les Américains.

Et si tous trois sont des alliés de la Malaisie, leurs relations avec la Chine peuvent à tout le moins être qualifiées de difficiles, ce qui s’est ressenti dans la coordination des recherches.

Beijing soupçonne depuis plusieurs années que le retour des États-Unis dans la région — entamée sous le premier mandat de Barack Obama — soit une manière plus ou moins déguisée d’y contrer l’influence chinoise, en se servant notamment de l’ASEAN comme intermédiaire.

La méfiance étant réciproque, les recherches du vol MH370 ne se sont pas présentées sous les meilleurs auspices, et elles ont été rendues bien moins efficaces qu’elles auraient dû l’être.

Gagnants ou perdants ?

Alors que le sort des passagers du vol Kuala-Lumpur-Beijing ne fait hélas plus de doute, on peut se demander s’il y a eu des gagnants ou des perdants parmi les protagonistes du dossier.

Côté malaisien, on se serait passé de cette publicité négative, les critiques ayant afflué de toutes parts quant à la manière dont les autorités de Kuala Lumpur ont géré la crise. Le pouvoir politique s’est retrouvé sur la sellette et il ne s’est pas montré à son avantage — et on s’est soudain souvenu que le pays est dirigé depuis un demi-siècle par la même formation politique.

Quant à la Thaïlande, elle apparaît en retrait, engluée dans une crise politique passée à l’arrière-plan, mais apparemment inextricable.

Côté chinois, il a fallu gérer la colère et le deuil des familles, et le manque apparent de collaboration de la part des autorités malaisiennes. Mais on n’a pas ménagé ses efforts et on a fait preuve d’un leadership qui pourrait avoir des répercussions géopolitiques positives pour Beijing face à l’ASEAN.

Même si, du côté de l’Asie du Sud-Est, on s’est félicité de la collaboration internationale démontrée dans ce dossier — et si Australie et États-Unis ont réaffirmé leur présence —, ce sont les Chinois qui ont détecté les débris et qui semblent avoir marqué un point face à leurs partenaires régionaux et internationaux.

Au-delà du drame humain et du mystère, la géopolitique régionale est donc affectée directement par la disparition du MH370. Comme l’a mentionné une chercheure singapourienne en sciences politiques, Bridget Welsh, sur CNN, ce drame a souligné la nécessité de confiance et d’unité accrues en Asie.

Yann Roche
Associé à l’Observatoire de géopolitique de la Chaire @RDandurand
Professeur, Département de géographie, @UQAM

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À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte plus de 30 chercheurs issus de pays et de disciplines divers et comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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