L’élection municipale à Montréal, vue de loin

Si Denis Coderre et Mélanie Joly terminent en première et seconde place, mes amis cyniques se plaindront sans doute du triomphe de l’image et de la notoriété sur la compétence.

Trois confessions pour commencer:

Premièrement, je n’ai pas suivi la campagne à la mairie de Montréal de très près. Même après la commission Charbonneau, et même si je partage le dégoût et la colère qu’elle a suscités chez les Montréalais. Contre mes propres attentes, je n’ai pas réellement embarqué. Je ne sais pas exactement pourquoi.

Deuxièmement, les élections municipales m’enthousiasment peu en général. Je reconnais leur importance. De toutes les instances politiques, le palier municipal est peut-être celui qui touche le plus la vie ordinaire des citoyens. Mais les courses à la mairie font rarement intervenir les questions de principe ou les projets de société dont on peut débattre avec passion à l’échelle provinciale, fédérale ou internationale. On discute de propreté, de corruption, de bruit, de congestion routière, d’espaces verts, de transport collectif, de déficits budgétaires et de rétention des familles, et il y a consensus sur presque tous les enjeux (en ordre: plus, moins, moins, moins, plus, plus, moins, et plus). Dans certains cas, les solutions paraissent techniques. Pour enrayer la corruption, vaut-il mieux un inspecteur général, un commissaire à l’éthique ou un réviseur externe? Pour améliorer le transport collectif, vaut-il mieux ajouter 130, 150 ou 260 km de voies réservées pour les autobus? Au risque de paraître blasé, j’aurais parfois envie de confier ces questions à des experts et qu’on ne me consulte pas.

Troisième et dernier point, que j’ajoute par souci de transparence. Je connais personnellement Mélanie Joly. Nous ne sommes pas amis intimes, et nous ne nous sommes pas parlés de la campagne. Notre amitié n’élimine pas tout esprit critique, mais elle alimente sans doute un certain préjugé positif envers sa candidature. C’est dit.

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J’ai donc suivi la campagne municipale de loin, et non comme un insider quelconque.

J’ai survolé les plateformes des candidats, mais pas de manière approfondie. J’ai accroché des bribes des débats et j’ai entendu quelques entrevues avec les candidats. Je sais que Denis Coderre et Mélanie Joly ont tous deux été embarrassés par des membres de leur équipe, maintenant écartés. Je sais que Marcel Côté s’est fait reprocher d’avoir fait des appels automatisés pour attaquer Projet Montréal. Je sais que tout le monde veut s’attaquer à la corruption et la congestion routière, et que Richard Bergeron est le seul à proposer un tramway (les autres disent que ce n’est pas réaliste). À peu près tout le monde semble vouloir revoir le partage des pouvoirs entre la ville et les arrondissements. Tous les autres candidats reprochent à Denis Coderre d’avoir ressuscité Union Montréal sous un autre nom, et à Mélanie Joly de ne pas avoir l’expérience requise pour devenir mairesse.

Voilà en gros ce que je retiens de cette campagne qui achève — avec évidemment l’ascension spectaculaire et inattendue de Mélanie Joly dans les sondages.

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Si, tel que prévu, Denis Coderre et Mélanie Joly terminent en première et seconde place, mes amis cyniques se plaindront sans doute du triomphe de l’image et de la notoriété sur la compétence.

Ils diront que Kid Coderre — champion des soupers-spaghetti et des poignées de mains, connu pour ses narrations des matchs du Canadien sur Twitter et ses années au Parti libéral du Canada — a utilisé sa notoriété et ses contacts comme tremplin pour accéder à la mairie de Montréal, une fonction à laquelle seuls sa notoriété et ses contacts l’ont préparé. Et ils diront que la télégénique Joly — inexpérimentée mais bien branchée, lisse spécialiste des relations publiques — a surfé sur une vague superficielle pour mousser sa carrière politique.

Un groupe se lamentera de la défaite de Richard Bergeron, affirmant qu’il était le plus connaissant du détail des enjeux montréalais, avec la vision la plus claire, les idées les plus audacieuses, une équipe passionnée et une intégrité irréprochable. D’autres pleureront Marcel Côté en rappelant qu’il était le moins politicien de tous, un homme d’une grande expérience politique, économique et culturelle, qui aurait donné une voix forte à Montréal.

Les cyniques n’auront pas tort sur tout. Mais il y a une autre lecture.

Malgré ses travers et ses formules parfois creuses, Denis Coderre est probablement le candidat qui «parle le plus vrai.» Il commente le hockey, il connait bien les communautés culturelles, et sa bedaine et ses soupers-spaghettis ne prennent personne de haut. Tout le monde connaît Denis Coderre, et cette familiarité est rassurante. Dans l’imaginaire populaire, on associe Denis Coderre à Régis Labeaume, et on lui attribue (à tort ou à raison) le pouvoir magique d’obtenir tout ce qu’il veut grâce à deux blagues et trois poignées de mains. Pour une ville qui cherche un leader fort, il ne faut pas se surprendre que cette aura, fictive ou non, constitue une arme politique puissante.

Marcel Côté avait certainement la compétence requise pour faire un bon maire, mais son anonymat lui a fait mal. Parachuté chez Vision Montréal peu de temps avant la campagne, connu d’un cercle relativement restreint de l’establishment, sympathique mais sans panache particulier, il devait parvenir à s’imposer comme alternative sérieuse à Denis Coderre. La tâche était ardue, et si les sondages disent vrai, il n’a pas réussi à incarner le renouveau nécessaire. Nonobstant les qualités de l’homme, on a parfois eu l’impression que Marcel Côté remplissait une commande politique plutôt que d’avancer une vision originale et personnelle.

Richard Bergeron est dans une catégorie à part. Évidemment expert des questions urbanistiques et municipales, intègre, avec une vision claire de la transformation qu’il souhaite pour Montréal, il est inattaquable sur plusieurs enjeux où ses adversaires prêtent le flanc. Malheureusement, au fil des ans, Bergeron et Projet Montréal ont laissé s’installer une impression de dogmatisme un peu flyé qui rebute bien des électeurs. Personne ne doute que Projet Montréal soit visionnaire, mais il semble que ses idées viennent avec des conflits, des chambardements et une intransigeance qui suscitent des inquiétudes, pour ne pas dire des allergies (ce n’est pas mon cas). À tort ou à raison, pour un segment important de l’électorat, Projet Montréal a fini par ressembler au parti d’une clique.

Reste Mélanie Joly. Arrivée de nulle part, peu connue, elle est d’abord apparue comme trouble-fête dans une pièce de théâtre bien orchestrée. Qui était cette jeune femme à l’équipe chancelante qui ôsait affronter trois candidats soutenus par des formations politiques établies et rodées à la politique montréalaise? Quelle naïveté de croire qu’elle pouvait espérer devenir mairesse de Montréal sans avoir fait ses classes en politique municipale! Sa candidature était audacieuse et «rafraichissante», mais elle ne paraissait pas sérieuse. Et pourtant c’est elle qui talonne apparemment Denis Coderre aujourd’hui.

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Il y une expression au football américain pour décrire les jeux désespérés qu’on tente en fin de match quand on tire de l’arrière: un Hail Mary pass. (Une passe Je vous salue Marie, en français.) Avec plus rien à perdre, le quart-arrière lance le ballon aussi loin que possible en priant que ses receveurs réussiront l’attrapé qui changera l’issue du match. Ça fonctionne rarement, mais c’est toujours excitant à voir.

Pour beaucoup de Montréalais, il semble qu’un vote pour Mélanie Joly ait fini par ressembler à un Hail Mary. Une tentative un peu désespérée, à la dernière heure, de lancer son vote le plus loin possible du statu quo, à une candidate certes inexpérimentée, mais qui incarne le renouveau politique pour une ville qui se meurt de tourner la page.

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3 commentaires
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M. Lussier, la politique municipale a de plus en plus d’impact sur des dossiers importants qui dépassent les frontières de la municipalité. Qu’on prenne comme exemple le déficit actuariel des fonds de pension qui n’est pas que municipal mais qui est surtout adressé de façon sérieuse par la classe politique municipale. Qu’on pense aussi au pact fiscal et à la fiscalité municipale en particulier où l’impact se fait beaucoup sentir considérant que la province ne cesse de peleter aux municipalités des responsabilités ou du financement indirect (commissions scolaires). Ces deux exemples démontrent hors de tout doute l’émergence d’une nouvelle réalité et l’impact d’un politicien municipal.

Un maire représente plus de concitoyens que tout député provincial ou fédéral confondu. Un maire est à la source de tous les défis et toutes les contraintes qui peuvent influencer ou perturber les opérations ou les stratégies d’une ville. Un maire est accessible et est présent dans sa municipalité.

Maintenant passons à qui devrait représenter les citoyens de Montréal. Vous dites que Coderre a une avance mais désirons nous vraiment avoir Coderre comme maire ? Ce dernier est de la vieille garde libérale et il y a des squellettes et des fantômes dans son placard. Depuis plusieurs années, il y a des allusions de financement illégal et d’actions questionnables. Ça ressemble étrangement à du déjà vu (Laval) alors qu’il y a à peine 18 mois, on aurait donner la communion sans confession à Vaillancourt. Voyez aujourd’hui où se situe Laval.

Est-ce que les Montréalais veulent prendre un risque de continuer dans des scandales ou des allusions de corruption ou de collusion. N’oubliez pas que plusieurs candidats de l’équipe Coderre trame de près ou de loin ou sont associés de près ou de loin à d’autres histoires de collusion, de corruption et de traffic d’influence.

N’est-il pas temps de donner la chance à un candidat (ou une candidate) qui est toute fraîche politiquement et qui est prêt à injecter un nouveau souffle politique pour Montréal ! N’est-il pas temps de changer cette vieille garde qui gangrène Montréal depuis des années. N’est-il pas temps de donner à Montréal un nouveau souffle politique.

Si la réponse est OUI alors Coderre ne peut pas être considéré comme étant LE candidat à la mairie de Montréal.

Je crois que sincèrement que monsieur Goderre est l’homme de la situation actuelle, car son expérience est incontestable. Je constate que madame Joly prends ce défi pour un jeu, car sans cesse elle éclate de rire pour un rien.

Une tolérance zéro envers la corruption veut dire un rejet de tout ce qui s’y rapproche de près, comme de loin. Les seules options qui respectent ces critères sont Joly et Bergeron. Entre les deux, quand vient le temps d’un programme articulé et approfondi, Bergeron l’emporte pas mille lieues et c’est pourquoi il a eu mon vote. Le soi-disant dogmatisme ne m’effraie pas. Bien au contraire, on sent qu’il y a des coups de pied au c** qui se sont perdus et un maire ferme me semble tout à fait ce dont Montréal a besoin dans le moment. Et si un tramway peut permettre de réduire la congestion, créer de nouvelles possibilités de développement immobilier, tout en créant de l’activité économique et des emplois, tout en mettant à profit notre grande ressource qu’est l’hydroélectricité, pourquoi au juste est-ce si flyé?