L’empêcheur de voter en rond ?

Ses militants voient en lui le Monsieur Net des candidats à la mairie. Peu charismatique, allergique aux dons anonymes et apôtre du transport en commun, Richard Bergeron rêve d’une minorité de blocage qui lui permettrait d’influencer le futur maire.

Photo : Graham Hughes / PC
Photo : Graham Hughes / PC

Vous voulez donner plus de 250 dollars à Projet Montréal en vue de l’élection municipale du 1er novembre ? L’agent officiel du parti vous appellera personnellement pour connaître vos motifs… « C’est avec plaisir que nous vous rendrons votre argent si vos explications ne sont pas convaincantes, dit le chef, Richard Bergeron. On veut dissuader les gens de faire des dons intéressés et éviter d’être redevables envers nos donateurs. »

« On doit apprendre à faire de la politique autrement », ajoute-t-il.

C’est ce que veulent les électeurs, disent les sondages. Mais les Montréalais s’intéresseront-ils à un parti qui refuse de faire de la politique-spectacle, dirigé par un chef érudit, mais au ton professoral ?

Richard Bergeron rêve de créer la surprise et de se faufiler entre les deux « poids lourds » de la course, l’ex-ministre Louise Harel et le maire actuel, Gérald Tremblay. Son but : mener la campagne électorale la plus « propre » de l’histoire… quitte à ne pas être élu !

Énergique, le visage illuminé d’un large sourire, cet ancien professeur d’urbanisme de 54 ans aurait pu me donner rendez-vous dans son local électoral, près du pont Jacques-Cartier. Mais il préfère m’accueillir au véritable quartier général de son parti : chez lui, dans une jolie mais modeste maison de la rue De La Gauchetière, près du quartier chinois. Le chef de Projet Montréal mène campagne sous le signe de la simplicité volontaire, et il n’en a pas honte. De l’argent, il en veut, bien sûr… mais pas trop. Ses candidats et lui promettent de ne pas dépenser plus de 500 000 dollars d’ici le jour J. C’est neuf fois moins que le trésor de guerre amassé par Union Montréal, le parti du maire Tremblay, lors des dernières élections !

Bergeron, natif d’Alma et marié à une Marocaine d’origine, a frappé l’imaginaire en s’associant, au mois d’août, au symbole national de l’intégrité, le juge John Gomery. Le célèbre président de la commission d’enquête sur le scandale des commandites a été nommé président d’honneur de la campagne de financement de Projet Montréal. « Il nous a fallu cinq minutes pour nous entendre sur quelques grands principes », dit Richard Bergeron.

Les deux hommes ont promis de renoncer aux dons anonymes et d’afficher les noms de leurs donateurs dans leur site Web en moins de 48 heures, engagement rapidement imité par Louise Harel et Vision Montréal. « On a déjà changé un peu le monde », se réjouit Bergeron.

Selon une enquête du quotidien The Gazette, plus de 90 % des quelque 300 entreprises dont les propriétaires ou dirigeants ont contribué à Union Montréal durant le premier mandat du maire Tremblay ont ensuite reçu des contrats de la Ville. « Les scandales à répétition, ça suffit », dit Bergeron, qui veut compenser le manque de ressources financières par « des idées, du cœur à l’ouvrage et un niveau de militance sans égal ».

Romantique ? Certes. Idéaliste ? Sans doute. Projet Montréal ressemble d’ailleurs parfois davantage à un mouvement social qu’à un parti politique… Mais à ceux – et ils semblent nombreux – qui l’accusent de faire preuve de naïveté, Richard Bergeron rappelle la performance étonnante de son parti en 2005. « On sortait de nulle part, on était dans un désordre inouï, les médias n’en avaient que pour le combat entre l’ex-maire Bourque et le maire Tremblay, et j’ai recueilli presque 9 % des votes comme candidat à la mairie ! »

Bergeron était responsable des analyses stratégiques à l’Agence métropolitaine de transport quand, en 2003, il a songé pour la première fois à s’investir dans la politique municipale. Alors qu’il prononçait une conférence sur un projet de tramway à Montréal, une femme dans l’assistance lui a lancé : « Devenez donc maire, si vous tenez tant à ce projet ! » « Ça a été le choc », raconte Richard Bergeron. Quelques mois plus tard, à l’hiver 2004, il fondait Projet Montréal. À l’aube de la cinquantaine, dit-il, certains hommes larguent leur femme pour une compagne plus jeune et s’achètent une voiture décapotable. « Moi, j’ai décidé de me lancer en politique. »

Sur l’un des murs de son bureau trône une carte de Montréal telle que la ville était en… 1952. « C’était avant l’invasion de l’automobile, avant qu’on fasse de la non-ville ! » s’enflamme Bergeron, auteur de quelques essais, dont Le livre noir de l’automobile (Hypothèse, 1999) et Les Québécois au volant, c’est mortel (Les Intouchables, 2005). Par conviction, il n’a pas d’auto et ne se déplace qu’en vélo, en métro et en autobus. Verbomoteur, il peut discourir des heures durant sur la dépendance au pétrole, la fuite des jeunes familles vers la banlieue ou les mérites des plans d’urbanisme de Strasbourg, Rome, Houston ou Paris. « L’urbanisme, ce n’est pas seulement ma profession, c’est mon cosmos à moi, avec ses nébuleuses. Ça touche l’économie, la sociologie, la physique, c’est infini. »

L’arrivée de Louise Harel dans l’arène municipale lui a fait mal, admet Bergeron. Un projet d’alliance avec elle a avorté – et il ne le regrette pas, jure-t-il. « Malgré ses beaux discours, madame Harel organise encore des activités de financement à 1 000 dollars le couvert ! C’est illusoire de croire qu’en se subordonnant à elle ou au maire Tremblay nos idées vont triompher. »

Plutôt que de « s’inféoder » à un autre parti, il préférerait obtenir la balance du pouvoir à l’hôtel de ville… Il évoque le cas des verts, à Paris, qui ont forgé une alliance avec le maire socialiste Bertrand Delanoë. « J’aimerais mieux être minoritaire et conserver mes principes. Quand j’étais jeune, la politique paraissait ressembler à la vie. Il y avait des assemblées populaires, de longues discussions. Ce parti est celui de nos rêves. On va le porter jusqu’au bout. »