L’encre rouge de Justin Trudeau

Le chef libéral s’est démarqué de ses adversaires en disant sans détour qu’il présentera trois budgets déficitaires avant de renouer avec les surplus.

PolitiqueCe n’est pas une hérésie d’envisager un déficit quand l’économie a besoin d’un coup de fouet pour reprendre son élan. La question est toujours de savoir quelle doit être sa juste taille, pour quelles mesures et pendant combien de temps.

Le chef libéral, Justin Trudeau, s’est démarqué de ses adversaires en disant sans détour qu’il présentera trois budgets déficitaires avant de renouer avec les surplus et que, sous sa gouverne, le déficit frôlera les 10 milliards par année durant les deux premières années. Des milliards qui s’ajouteront à une dette que les conservateurs ont déjà alourdie d’environ 135 milliards depuis 2006.

On peut y voir une forme de réalisme par rapport à la situation économique actuelle et, même, quant aux prévisions budgétaires presque fantaisistes d’Ottawa contenues dans le budget du printemps dernier. Dans celui-ci, le ministre des Finances, Joe Oliver, est parvenu à inscrire un léger surplus de 1,4 milliard pour 2015-2016, en rognant la réserve pour éventualités et en optant pour une évaluation optimiste du risque économique, ce qui lui a permis du même coup de surestimer ses revenus. Le reste était à l’avenant.

Il suffisait d’un grain de sable dans l’œil du ministre pour que cet échafaudage vacille. Les aléas économiques actuels, en particulier la chute du prix du pétrole, s’en sont chargés. Que le fédéral termine l’année 2015-2016 avec un déficit fait aujourd’hui peu de doutes, sauf pour Harper et ses troupes.

Cependant, personne (en particulier aucun des chefs) ne sait à ce point-ci quelle pourrait être l’ampleur de ce manque à gagner, car personne ne sait ce que l’économie nous réserve.

Justin Trudeau parle franc dans le contexte actuel, mais ce même contexte lui sert de prétexte — et de paravent, pourrait-on dire — à un choix fait depuis un moment d’afficher un déficit possiblement plus important que ce que n’exigeait la situation économique il y a quelques mois à peine. L’indice le plus sûr de cette décision est la taille du manque à gagner qu’il nous annonce.

Dès le dépôt du budget, on pouvait prédire qu’Ottawa risquait de rater sa cible. Quand le prix du pétrole a continué à chuter et l’économie à toussoter, le directeur parlementaire du budget a estimé qu’on devait envisager un déficit d’un milliard. Une accentuation du recul signifierait donc un bilan encore plus lourd. Mais près de 10 milliards ?

On peut comprendre, pour la première année, si le besoin d’une politique musclée de relance économique s’impose, mais pour les suivantes, voilà qui laisse songeur.

Les engagements pris par Justin Trudeau depuis le printemps dernier n’ont pas été concoctés dans l’urgence, mais mûrement réfléchis, et avant que l’économie hoquette. Plusieurs d’entre eux, bien que louables, sont coûteux.

Sa politique phare d’aide financière aux familles, par exemple, comporte deux volets. Il y a d’abord un allègement fiscal pour la majorité des familles, qu’il pense financer avec une hausse des impôts des mieux nantis. Il y a ensuite la création d’une allocation aux enfants non imposable pour les familles ayant un revenu annuel inférieur à près de 150 000 dollars. Pour la financer, le gouvernement regrouperait les prestations existantes et abolirait le fractionnement du revenu aux fins d’impôts pour les familles. Mais au moment de son annonce au début de mai, Justin Trudeau ne pouvait dire d’où viendraient les 2 milliards manquants.

Depuis, il a annoncé :

• Des mesures pour l’éducation des Premières Nations (financement annuel de base de 515 millions au départ et qui atteindra 750 millions à la fin du mandat — une partie avait été promise par les conservateurs, mais jamais mise en œuvre, 500 millions sur trois ans pour les infrastructures scolaires, 50 millions par an pour le programme de soutien aux étudiants de niveau postsecondaire).

• Une aide accrue pour les anciens combattants (rétablissement des pensions à vie sans en dire le coût, augmentation des indemnités d’invalidité sans en dévoiler la somme, 80 millions par an pour l’éducation, 100 millions par an pour le soutien aux familles, augmentation des prestations de survivant sans en donner le coût, et ainsi de suite).

• Un programme d’investissements sur 10 ans dans les infrastructures (5,1 milliards par an pour les deux premières années et 3,6 milliards par an pour la troisième).

• Des initiatives de taille plus modeste pour les enseignants, les aidants naturels, pour bonifier les congés parentaux, pour soutenir les technologies vertes (200 millions par an).

Impossible de réaliser ce programme sans afficher un déficit, à moins d’accroître les taxes ou de couper d’autres dépenses, et ça, que l’économie tangue ou non. Les libéraux ne pouvaient l’ignorer.

On parle de milliards, ici.

Ils ont fait le pari qu’ils pourraient faire accepter cette approche, que le bilan des années Chrétien-Martin rassurerait assez les gens pour qu’ils leur fassent confiance et qu’ils n’aient pas peur de s’enfoncer dans le rouge sans espoir de retour.

L’inquiétude de la dernière semaine sur le front économique a créé un contexte propice à la défense de cette approche auprès d’une population qui ne veut pas que les autorités demeurent les bras croisés.

Un sentiment qui pourrait s’accentuer la semaine prochaine, puisqu’on saura mardi, avec la publication des statistiques sur la croissance économique en juin, si le Canada a enregistré un sixième mois consécutif de recul — ce qui confirmerait qu’il est officiellement en récession.

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9 commentaires
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Vous écrivez « le bilan des années Chrétien-Martin rassurerait assez les gens » et vous avez probablement raison car ils ont réalisé des surplus budgétaires pendant plusieurs années avant que le gouvernement Harper de renoue avec les déficits. Mais il y a une chose qu’ils ne disent pas: ils ont équilibré le budget surtout grâce à des compressions dans les dépenses et des coupures majeures dans la fonction publique. Or, les conservateurs ont continué à couper dans la fonction publique au point où le gouvernement fédéral n’est plus en mesure de fournir les services auxquels les citoyens pourraient s’attendre compte tenu des taxes et impôts fédéraux qu’ils paient. Par exemple, les conservateurs ont coupé dans le personnel scientifique au détriment de la protection des poissons et des rivières, ou encore dans les inspecteurs des aliments avec les conséquences qu’on connaît, ou aussi dans le nombre de bureaux régionaux pour les anciens combattants qui ont nui considérablement à leur rétablissement et j’en passe.

Trudeau fils se retrouverait donc en face d’un dilemme: couper encore plus dans la fonction publique au détriment des services essentiels aux citoyens et abolir des programmes existants, ce que les conservateurs ne se sont pas privés… En d’autres termes, que restera-t-il à couper pour équilibrer ses budgets? Sa marge de manoeuvre sera probablement inexistante. Par contre, là où il a raison, c’est que les déficits sont inévitables dans les conditions dans lesquelles se trouve le pays sinon on risque de miner le peu qu’il reste du fédéral auprès des citoyens et il est évident que les investissements dans les infrastructures sont aussi inévitables car on n’a qu’à voir l’état piteux de ces infrastructures publiques (routes, ponts, édifices publics etc.) aujourd’hui et le risque qu’ils posent pour les citoyens.

Donc, oui Trudeau fils est probablement le plus franc des chefs fédéraux en ce moment mais il n’est pas complètement honnête et d’équilibrer le budget en 2019 est très probablement chimérique… et il le sait!

À lire votre définition de services essentiels, on croirait qu’internet n’a jamais existé. Il faut continuer à tout faire face à face avec un bon fonctionnaire ou à attendre à la maison du courrier. La réduction des services administratives est présente dans toutes les bureaucraties (Bell, Desjardins, etc.), mais pas pour nos gouvernements?

Pour ce qui est des infrastructures, c’est justement parce l’État a décidé d’investir dans plein de domaines, jugés essentiels par certains, que nos infstructures foutent le camps!

Je sais que cela en fait saliver plusieurs. Wow le retour des gros gouvernements! Super! L’action de l’État est en marche et cela sera payé par les riches jusqu’au jour où on se rend compte que le riche et bien c’est moi.

En passant pour les prophètes de malheur : voici une news qui va en reverser plusieurs :

http://affaires.lapresse.ca/economie/canada/201508/28/01-4896071-ottawa-surplus-de-cinq-milliards-pour-les-trois-premiers-mois.php

Et finalement ne vous demandez pas pourquoi l’économie ralentit quand les taxes et les impôts dépassent les dépenses essentiels des ménages. Bon certains diront que c’est pourquoi le gouvernement doit aider ceux qui n’ont pas les moyens parce que justement on les impose ou taxe trop, mais bon…

http://argent.canoe.ca/nouvelles/canada/les-taxes-et-impots-supplantent-les-besoins-essentiels-27082015

La réalité est qu’un déficit de 10 milliards par ans destiné en principe essentiellement à bonifier l’enveloppe des projets d’infrastructures dont la valeur des projets une fois réalisés va s’ajouter au PIB…. Tout cela n’a rien de bien méchant. Cela repose sur un constat de faits à l’effet que nous avons absolument besoin dans ce pays de renouveler ou de créer bon nombre d’infrastructures dans plusieurs domaines.

De plus, la construction d’infrastructures — bien choisies et bien faites — ont pour bénéfice de produire divers effets multiplicateurs dans le temps, effets qui perdurent bien après l’édification des dites infrastructures.

Dix milliards par ans cela ne représente même pas 0,6% du PIB, autant dire : presque rien !

Des études récentes de l’OCDE notamment, mettent en garde le Canada de vouloir aller trop vite dans la démarche vertueuse d’atteindre le déficit zéro. Les sociétés dans lesquelles nous vivons, font de l’État et autres paliers de gouvernement, des donneurs d’ordres importants qui contribuent à l’augmentation de la croissance et du bien commun.

Estimer que le privé peut à lui tout seul dans un temps très court et très rapproché contribuer à élever la croissance sans le moindre « coup de pouce » des gouvernements. Cela relève de la pensée magique ou de l’insouciance….

Alors bien sûr, nos continents politiciens qui savent dépenser l’argent public tellement si bien mieux que tout le monde. Ceux-là donc ne manqueront pas de lancer une volée de bois vert contre ce vilain dépensier de « Justin » qui veut une fois de plus faire sombrer notre beau pays dans les affres, les abyssaux infernaux et les sombres tréfonds de la dette publique 🙂

Tout à fait d’accord!

Il y a une idéologie très claire et très implantée chez les conservateurs voulant à la fois que le privé soit le seul vrai moteur de l’économie, que le gouvernement devrait en même temps réduire en importance, baisser les impôts et ne pas créer de déficits (et lorsque ceux-ci surviennent, c’est la faute des autres!).

La profondeur de l’incohérence est telle que je crois que c’est un fondement même sur lequel cette idéologie repose. On produit un ensemble de doctrines simplistes, largement ancrés dans une réalité déformée, qu’un esprit dépourvu de synthèse ne sera pas en mesure de déceler les failles de l’ensemble.

Le remède : l’éducation! C’est pourquoi les conservateurs sont plus populaires chez les gens dont l’éducation est plus éloignée dans leur vie.

Je reprends votre propos et je l’adapte : « Il y a une idéologie très claire et très implantée chez la gauche voulant à la fois que l’État soit le seul vrai moteur de l’économie, que le gouvernement devrait en même temps augmenter en importance, continuer à faire des déficits mais ne pas augmeter les impôts ». Je vis au Québec et j’ai deux yeux pour voir la qualité de nos autoroutes pour me dire que la solution n’est pas l’état (ou pour nuancer, le moins d’état). Encore une fois, pour vous paraphraser, seul des esprits simplistes croient qu’en continuant de faire la mauvaise on finira par obtenir le bon résultat.

Cher Martin Beaulieu,

Bien que dans le domaine de la dialectique toute chose porte son contraire, je dois vous faire remarquer que votre « paraphrasage » ne fonctionne pas. Et ce pour une raison très simple en l’occurrence celle en vertu de laquelle Simon-Pierre Lussier parle des conservateurs du Canada et non pas de la droite en général.

Si par exemple vous aviez écrit : « « Il y a une idéologie très claire et très implantée chez les « maoïstes » voulant à la fois que l’État soit le seul vrai moteur de l’économie, (etc)… »

Peut-être que là on pourrait vous donner raison, mais autant que je sache les maoïstes ne sont pas spécialement représentatifs des courants de pensée libérale et sociale-démocrate particulièrement au Canada.

Exactement de la même façon, il existe une pensée de droite dans laquelle les conservateurs canadiens ne se trouvent pas. Les valeurs véhiculées par le PCC ne sont pas même des valeurs qui viseraient à réduire la taille de l’État pour de bonne raisons : l’efficience, entre autre. Elles consistent essentiellement à réduire la taille de l’État pour le faire déposer sur un plus petit nombre de fidèles endoctrinés, désignés pour exercer le contrôle de tout au bénéfice des seuls ambitions du parti. Rien ne saurait être plus idéologique que ça !

Au risque d’ailleurs de produire des catastrophes dans les transports, ferroviaires notamment.

Étonnement l’idéologie du PCC (Parti Conservateur du Canada) me fait penser à celle d’un autre PCC acronyme : le Parti Communiste Chinois. Tout le monde sait très bien que le Parti Conservateur ne rêve que d’une seule chose : être : « the natural government of Canada » tout comme l’est à la Chine le Parti Communiste Chinois, pays dans lequel de la sécurité et de la protection civile on ne fait pas grand cas.

Cette idée d’ailleurs de supplanter les libéraux avait déjà été avancée par John Diefenbaker puis reprise à son compte par Stephen Harper. Sauf que « Diefenbaker » n’avait pas réussi son « coup » et… comme dans la vie tout passe et tout lasse : il en sera tôt ou tard de même pour Stephen Harper.