L’énième étude

Il y a de ces moments à l’hôtel de ville qui ressemblent au film le Jour de la marmotte: c’est un éternel recommencement. Près de dix ans après la production de la première étude (secrète) sur la collusion, la Ville a accouché d’un nouveau rapport sur le même vieux sujet.

Le groupe de travail présidé par l’ex ministre péquiste Jacques Léonard propose 60 recommandations pour améliorer l’octroi et la gestion des contrats publics. Déjà vu? Et comment! M. Léonard ressasse des veilles idées, comme par exemple la centralisation des appels d’offres à la Direction de l’approvisionnement, dans un souci d’uniformiser les pratiques et d’obtenir des services au meilleur prix.

Dans un langage différent, le «chantier d’optimisation» de 2004 proposait la même chose. Ces efforts prometteurs ont été tués dans l’œuf à la suite d’un putsch politico-administratif, selon le témoignage de l’ex fonctionnaire Serge Pourreaux à la commission Charbonneau.

Bien sûr, les mœurs ont évolué, surtout à partir de 2009. Ce n’est pas tant parce que le code d’éthique a été remis au goût du jour, comme se plaît à l’imaginer M. Léonard, mais plutôt parce que l’escouade Marteau s’est mise à taper sur le clou de la corruption.

Le rapport de M. Léonard n’est pas dépourvu d’intérêt pour autant. Il se distingue des études précédentes dans la mesure où M. Léonard montre du doigt une culture complètement dysfonctionnelle à Montréal. En gros, la culture interne de la Ville favorise la collusion et la corruption. La bureaucratie municipale entretient «une vision confuse de la délégation d’autorité, de l’imputabilité et de la reddition de comptes».

M. Léonard en appelle à l’émergence d’une haute fonction publique «digne de ce nom», qui sera en  mesure de traquer les dérives éthiques et de sanctionner les fautifs. Encore aujourd’hui, le risque d’être pris en flagrant défaut est minime et les conséquences sont négligeables pour les fautifs.

En lisant ce rapport assez succinct (une quarantaine de pages pour justifier 60 recommandations), on comprend mieux comment la collusion et la corruption ont pu fleurir comme les lilas du printemps à l’hôtel de ville pendant trop longtemps.  Les études se succèdent et elles sont vite enfouies au fond d’un tiroir par des fonctionnaires et des élus qui déclinent toute responsabilité.

Dans une ville à l’intérieur de la ville, avec ses 22 000 employés et ses scléroses bureaucratiques, il est très facile de détourner le regard et de se faire tout petit lorsqu’il y a des dérives. C’est le genre de culture qui a permis aux Gilles Surprenant et Luc Leclerc de ce monde, deux ingénieurs corrompus, de partager leur passion du golf avec le parrain de la mafia, Vito Rizzuto, sans jamais être inquiétés par leur supérieur, Gilles Vézina.

Dans tout le débat sur la corruption et la collusion, il a été beaucoup question de l’importance de la délation. La fonction publique est invitée à dénoncer les écarts de conduite à l’escouade pour la protection de l’intégrité municipale (EPIM), à l’Unité permanente anticorruption (UPAC), à la ligne éthique du contrôleur général, etc.

En l’absence d’une classe dirigeante alerte et responsable, ces appels à la dénonciation resteront vains. C’est la plus belle leçon de l’étude de Jacques Léonard, et elle tient en un mot. Imputabilité.

Laisser un commentaire