Les 12 travaux du NPD

Refaire l’unité du parti, trouver un chef, intégrer les nouveaux députés : la liste des défis qui attendent le NPD à la rentrée parlementaire est longue. Et les obstacles, nombreux.

Les 12 travaux du NPD
Photo : G. Hughes / PC

La voix cassée, les yeux rougis par les larmes, le député d’Acadie-Bathurst, Yvon Godin, serre les mâchoires, relève la tête et résume d’une voix déterminée la mission que le Nouveau Parti démocratique s’est donnée pour les quatre prochaines années : « Il ne faut pas que ce soit le parti d’un seul homme », me dit-il deux jours après le décès de Jack Layton, le 22 août.

Déstabilisés par l’avenir sans Jack, les députés, les dirigeants et les militants du NPD n’entendent pas baisser les bras. La fulgurante percée du parti ne doit pas être un accident de l’histoire. Ils veulent reprendre là où leur chef s’est arrêté. Au lendemain du 2 mai, Layton disait à ses adjoints, sourire aux lèvres, qu’il ne voulait pas rester longtemps à Stornoway, sa résidence de fonction, et que la maison du premier ministre, le 24 Sussex, même avec ses fenêtres qui laissent filtrer l’air glacial en hiver, était certainement plus confortable !

« Jack Layton a toujours pensé que son équipe pouvait faire le travail sans lui. Que le pouvoir n’a jamais été aussi près, peu importe qui sera le chef. Est-ce qu’il avait raison ? C’est un test énorme », souligne Brian Topp, président du NPD et un des confidents de l’ancien chef.

Brian Topp était au domicile de Layton, à Toronto, quand, trop faible pour écrire, celui-ci a dicté sa lettre d’adieu, le 20 août. Une missive qui dépasse l’élan du cœur : c’est un guide pour le prochain leader. Le passage du témoin dans une longue course. « Ne laissez personne vous dire que ce n’est pas possible », a-t-il écrit à ses députés, avant de préciser que le nouveau chef devra rapidement « reconsolider l’équipe », « renouveler le parti et le programme » et « se préparer pour la prochaine élection ».

Jusqu’à son dernier souffle, « le bon Jack », comme on l’appe­lait sur la colline du Parlement, a voulu aider son parti à réaliser le grand rêve de la gauche canadienne : remporter le pouvoir à Ottawa.

Mais en privé, Jack Layton et sa garde rapprochée étaient bien conscients des énormes défis qui attendent le NPD pour franchir la dernière marche qui mène au gouvernement. Tard dans la nuit du 2 mai, alors que les réseaux de télé diffusaient encore les images de la victoire de Stephen Harper et de la percée historique du NPD, la joie était contenue dans le camp néo-démocrate.

Au milieu des caisses de vin et de bière – pas de champagne – qu’on ouvrait dans une salle privée au sous-sol de l’hôtel Hyatt de Toronto, où Jack Layton et ses proches s’étaient donné rendez-vous pour célébrer la fin de la campagne, Karl Bélanger, 36 ans, a éprouvé un vertige. Sans connaître l’état de santé de son chef, l’attaché de presse, qui accompagnait Jack depuis près de 10 ans, avait conscience que la route serait cahoteuse. « J’étais content de notre performance, mais je savais que le parti n’avait jamais eu de défis aussi difficiles à relever dans son histoire. On a fêté sobrement. »

En tête des 12 travaux du NPD pour accéder au pouvoir, il y a maintenant l’obligation de trouver un nouveau leader. Jack Layton avait beau dire que la cause « est bien plus grande qu’un chef », l’horizon s’est soudainement assombri le 22 août. Un dur coup pour un parti qui a réduit la taille du sigle « NPD » sur les pancartes de la dernière campagne afin de laisser toute la place au nom « Jack Layton ». « La politique s’incarne dans les hommes et les femmes qui la font. On avait tout misé sur l’image de Jack », explique Brian Topp, qui, au moment de mettre sous presse, réfléchissait encore à la possibilité de se lancer dans la course au leadership.

Au Québec, où la percée néo-démocrate a permis au parti d’accéder au statut d’opposition officielle, un sondage CROP-L’actualité montre à quel point le vide laissé par Layton sera difficile à combler. Pas moins de 46 % de ceux qui ont voté pour la bannière orange le 2 mai affirment qu’ils auront « moins tendance à voter pour le NPD » aux prochaines élections. Un indécis sur cinq (19 %) pense la même chose.

Imposer un nouveau chef dans l’opinion publique sera une tâche colossale, Layton ayant réussi à incarner le changement, la fraîcheur. « Sa recette ne peut pas être imitée », affirme John Doyle, chroniqueur au Globe and Mail et écrivain, qui estime que la présence très télégénique de Layton était un atout que peu de gens possèdent. « La population s’informe principalement grâce à la télé, et c’est encore plus vrai lors d’une campagne électorale. Ce que Layton dégageait, avec sa sympathique moustache, son sourire déterminé, sa canne brandie comme s’il était un guerrier, ce sont des symboles forts impossibles à reproduire. Le nouveau leader devra avoir son propre style. »

Le remplaçant de Jack Layton devra aussi se méfier de ses adversaires, croit Alexandre Brassard, professeur de science politique au campus Glendon de l’Université York, à Toronto. « Le NPD devra imposer l’image de son leader avant que les autres partis le fassent, parce qu’un nouveau chef est toujours vulnérable. Les conservateurs sont passés maîtres dans l’art de discréditer les nouveaux chefs, comme on l’a vu avec Stéphane Dion et Michael Ignatieff. Il n’y a pas beaucoup de visages connus au NPD, alors c’est risqué. »

Le futur chef pourra toutefois compter sur une équipe expérimentée pour le guider, un legs de Jack au parti. Les Brad Lavigne (directeur du NPD et de la dernière campagne), Anne McGrath (chef de cabinet), Karl Bélanger (attaché de presse principal), Raymond Guardia (conseil­ler spécial pour le Québec) et Brian Topp (président du NPD) ont contribué à la relance du parti depuis 10 ans.

Une équipe qui veut poursuivre le virage pragmatique mené par Jack Layton, qui s’est révélé une des clés de son succès. Il ne s’agit plus seulement pour la formation d’être la conscience du Parlement, armée de beaux principes, mais de gagner des élections. Et pour y arriver, la population doit sentir que le NPD se démarque. « On peut s’opposer, mais il faut aussi proposer. Les gens veulent des solutions », affirme le député Yvon Godin, qui ajoute que les électeurs votent différemment s’ils pensent qu’un parti a des chances de former le gouvernement. Leur regard est plus critique. « Il faut aller chercher cette confiance, elle ne nous sera pas donnée facilement. »

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AU PROGRAMME

Élire un chef capable de poursuivre le travail de Jack Layton.

Ne pas laisser la course au leadership diviser le parti durablement, comme l’a fait le Parti libéral du Canada.

Réussir la greffe entre l’entourage expérimenté de Jack Layton et son successeur.

Faire un bon travail d’opposition officielle. Talonner le gouvernement.

Élaborer des positions concrètes en matière de politique publique.

S’imposer comme le gouvernement en attente.

Concevoir une plateforme électorale qui différencie le parti des libéraux et des conservateurs.

Former un caucus solidaire et discipliné.

Mettre une machine électorale en place au Québec.

Bâtir des organisations et des associations plus efficaces dans une centaine de circonscriptions où le NPD a terminé deuxième en mai dernier.

Réunir près de 50 millions de dollars en vue de la prochaine bagarre électorale, en 2015.

Convaincre le monde des affaires que le NPD est digne de confiance dans le domaine économique.

 

C’est le défi de la crédibilité, explique Brian Topp, 51 ans, qui souhaite s’inspirer de René Lévesque au moment où le Parti québécois a pris le pouvoir, en 1976. « Sa vision était claire, il a dit sans ambiguïté aux électeurs ce qu’il voulait accomplir et son équipe était crédible, explique ce Montréalais d’origine. La population doit avoir confiance en nous. C’est toute une tâche pour un parti qui n’a jamais formé le gouvernement. »

Pour élaborer ce programme qui saura séduire les Canadiens dans quatre ans, le bureau de direction national du NPD vient de lancer trois grands chantiers : un sur la scène internationale, un au Canada et un à l’intérieur du parti.

Le NPD est membre de l’Inter­nationale socialiste, qui regroupe des partis de gauche d’un peu partout dans le monde, notamment les travaillistes britanniques, les sociaux-démocrates allemands et les socialistes français. Des formations qui ont déjà gouverné leur pays, avec, à leur tête, Tony Blair, Gerhard Schröder et François Mitterrand. Le NPD a commencé à tisser des liens avec ces partis. « On est tous face à des gouvernements de droite et on cherche comment prendre le pouvoir. On se donne des conseils les uns aux autres », dit Brian Topp.

Au Canada, le chantier des idées sera mené par le tout nouvel Institut Broadbent, fondé en juin par l’ex-leader du NPD. Ed Broadbent, 75 ans, veut en faire un lieu « où les idéaux progressistes trouvent des mesures concrètes ». « On va parler d’éducation, de démocratie, de programmes sociaux et d’économie. On va donner des idées aux dirigeants », précise-t-il.

À l’image du Manning Centre for Building Democracy, qui conseille les conservateurs, l’Institut Broadbent remettra ses pistes de réflexion au NPD, qui pourra les incarner politiquement s’il le souhaite. Le NPD croit tellement en cette initiative que, lors du décès de Jack Layton, il a demandé aux Canadiens de ne pas envoyer de fleurs, mais de faire un don à l’Institut.

Au sein du parti, des groupes de réflexion seront formés dès l’automne afin d’élaborer des mesures pour la plateforme électorale de 2015. Le parti veut puiser dans la tradition des gouvernements néo-démocrates qui ont exercé le pouvoir dans diffé­rentes provinces depuis 50 ans. « Les gouvernements du NPD ont toujours été allergiques aux déficits. Il faut des finances publiques en bon état pour pouvoir se payer des systèmes de santé et d’éducation publics. On va s’en inspirer », dit Brian Topp. Le tout culminera par un congrès dans deux ans. « Il faut montrer aux Canadiens qu’on a fait réflexion sur une gouvernance néo-démocrate », souligne-t-il.

Mener ce débat d’idées et faire les arbitrages sans Jack Layton sera toutefois un obstacle de taille, car l’ancien chef avait réussi à concilier les diverses factions du parti : les plus à gauche et les centristes, les pragmatiques et les plus idéologiques, les militants ruraux et ceux des villes, les élus du Québec et ceux des autres provinces, etc.

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Ed Broadbent. L’ex-leader du parti a fondé un institut « où les idéaux progressistes
trouveront des mesures concrètes ». (Photo : T. Krochak / PC)

Intégrer harmonieusement les 59 élus du Québec dans la culture néo-démocrate était d’ailleurs une des préoccupations majeures de Layton. Deux semaines après les élections du 2 mai, il avait demandé conseil à l’ancien premier ministre Brian Mulroney. En 1984, le chef conservateur avait lui aussi eu la surprise de passer d’un seul député au Québec (Roch Lasalle, dans Joliette) à 58 ! Et comme le NPD aujour­d’hui, les progressistes-conservateurs de l’époque n’avaient pas de racines au Québec.

Pendant plus d’une heure, les deux hommes ont discuté au téléphone. « Jack avait raison, c’est un défi spectaculaire, a dit Brian Mulroney à L’actualité. Plusieurs nouveaux ne parlent pas l’anglais, ont peu d’expérience politique, et certains n’ont jamais mis les pieds à Ottawa. Ils sont nationalistes et ne comprennent pas les nuances du Canada. Concilier tout ça est délicat. »

Or, la discipline et la solidarité du caucus sont primordiales si un parti veut prétendre aux grands honneurs, croit Brian Mulroney. « Si tu ne peux pas gouverner ton caucus, si ton équipe a l’air de s’entredéchirer, la population va penser que tu n’es pas prêt pour le pouvoir. »

Dans les hautes sphères du NPD, on est conscient du risque. « On a une culture de petit parti où tout le monde s’exprime, sans conséquence. Mais là, il faudra une discipline et ne pas exposer nos divergences en public », dit un dirigeant du NPD qui a requis l’anonymat.

Au parti, on craint la politique de la division, spécialité de Stephen Harper, que le Bloc québécois a aussi tenté de faire subir au NPD dans le passé, notamment lorsqu’il a été question de la langue ou de la nation québécoise. Elle consiste à présenter une motion ou un projet de loi qui divise l’adversaire. « On l’a vu avec le registre des armes à feu, qui a semé la zizanie au sein du NPD à l’automne 2010. Les députés des villes et des régions ne s’entendaient pas. Harper aime exploiter les failles des autres partis. Avec beaucoup de représentants du Québec et de députés inexpérimentés, la solidarité sera mise à l’épreuve », explique Alexandre Brassard, du campus Glendon de l’Université York.

Les défis seront également nombreux sur le plan organisationnel. Au Québec, où les gains sont encore fragiles, à peine 40 associations de circonscription sont actives – c’est moins que les 59 députés élus. Très peu d’organisateurs ont de l’expérience. Les députés devront s’enra­ciner dans leur collectivité, où les chambres de commerce, les organismes de bienfaisance, les maires et autres acteurs locaux avaient l’habitude de travailler avec les anciens députés du Bloc.

Le NPD a remporté 103 circonscriptions au Canada, mais il a également terminé deuxième dans 100 autres. « On était habitués à faire des campagnes ciblées. La priorité était de faire réélire nos députés, puis de tenter notre chance dans 20 ou 30 autres circonscriptions, pour un total de 60, 70. Mais cette époque est terminée, juge Brian Topp. Il faudra avoir la capacité de faire campagne dans 308 circonscriptions en 2015 si on veut former le gouvernement. »

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PORTRAIT-ROBOT DU CHEF IDÉAL

Avant sa mort, Jack Layton a recommandé une course au leadership rapide, avec une conclusion dès janvier 2012. Mais la bagarre sera finalement plus longue, afin de laisser plus de temps aux candidats pour s’organiser au Québec, où l’on compte seulement
3 000 membres du NPD sur les 86 000 au pays. Les candidats auront jusqu’au printemps pour se faire valoir.

Au moment de mettre sous presse, plusieurs candidats potentiels attendaient de connaître les modalités de la course avant de prendre une décision. Des noms circulent, notamment ceux du député québécois Thomas Mulcair et du président du parti, Brian Topp. D’autres pourraient souhaiter être sur la ligne de départ, notamment les députés Libby Davies (Colombie-Britannique), Megan Leslie (Nouvelle-Écosse), Françoise Boivin (Québec), Pat Martin (Manitoba) ou Peter Julian (Colombie-Britannique).

Quels atouts devrait avoir le nouveau chef de l’opposition officielle ?

 – Être bilingue, afin de solidifier les liens avec les Québécois.

 – Être pragmatique, proposer des solutions et ne pas seulement parler de principes.

 – Être capable d’arbitrer les revendications des députés du Québec et de ceux du reste du Canada.

 – Rallier toutes les factions, les députés les plus à gauche et ceux du centre, les ruraux et les urbains, les pragmatiques et les idéalistes, etc. Être à l’écoute de ses députés.

 – Être en mesure d’imposer une discipline au caucus.

 – Être capable de prendre sa place dans le débat public. Ne pas tenter d’imiter Jack Layton.

 – Savoir s’entourer. Les défis du NPD pour accéder au pouvoir ne seront pas surmontés par le chef seul.

 

Un défi logistique et stratégique, mais aussi financier. Brian Topp estime que le NPD aura besoin de 50 millions de dollars pour mener à bien le prochain scrutin, soit 25 millions pour la campagne nationale, 21 millions répartis dans les 308 circonscriptions et près de 4 millions pour répliquer aux campagnes de publicité négative que les conservateurs ne manqueront pas de lancer pour déstabiliser le nouveau chef du NPD. « Il faudra pouvoir répliquer, ce que les libéraux n’avaient pas les moyens de faire », affirme Brian Topp.

Afin d’y parvenir, le parti mettra en œuvre une nouvelle stratégie de financement calquée sur le modèle… conservateur, très efficace en la matière. Le NPD fera des collectes de fonds en permanence et sollicitera ses militants dès qu’un sujet chaud apparaîtra dans le débat public. « On va dire à nos militants que s’ils aiment notre position, leurs dons nous aideront à la défendre », explique une source au NPD, qui donne l’exemple de la bagarre parlementaire de juin dernier à propos du lockout à Postes Canada. « Beaucoup de gens étaient contre la loi spéciale de retour au travail et auraient été prêts à faire un don pour nous aider. »

La machine de financement deviendra d’ailleurs plus importante que jamais, le gouvernement Harper ayant annoncé la fin graduelle des subventions directes aux partis, le fameux 1,99 $ par vote. En 2010, cela représentait 52 % des revenus du NPD, soit 5 millions de dollars sur un budget de 9,7 millions.

Le NPD a quatre ans pour moderniser sa machine, préciser ses positions politiques et éla­borer un programme qui achèvera de convaincre les Canadiens que les néo-démocrates sont dignes de confiance pour former le prochain gouvernement. « On a beaucoup de travail devant nous, mais on peut y parvenir. Après tout, Dieu n’a jamais dit que le NPD ne pouvait pas gagner des élections ! » lance Brian Topp.

 

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