La banlieue nantie, ces circonscriptions qui élisent et battent les gouvernements

Les circonscriptions urbaines, aux revenus plus modestes, ont tendance à être des batailles entre libéraux et néo-démocrates. La banlieue plus nantie penche de son côté plus à droite et voit se succéder libéraux et conservateurs. Explications de Philippe J. Fournier. 

Photo : iStockPhoto

En examinant les cartes électorales des grandes villes du Canada, nous pouvons déceler quelques tendances de plus en plus marquées qui ne sont certes pas uniques au Canada, puisqu’elles se retrouvent partout en Amérique du Nord : la banlieue est de plus en plus peuplée d’électeurs nantis et électoralement volatiles, dont les circonscriptions ont généralement le pouvoir d’élire et de battre les gouvernements.

Au Québec, la grande couronne du 450 demeure cruciale dans la course à l’élection d’un gouvernement, quelle qu’en soit la couleur. Chez nos voisins ontariens, ni Stephen Harper en 2011 ni Justin Trudeau en 2015 n’auraient obtenu une majorité de sièges à la Chambre des communes sans avoir raflé les circonscriptions de la grande banlieue de Toronto (région communément appelée le « 905 »). Il en est de même pour la grande région de Vancouver.

Nous jetons aujourd’hui un coup d’œil à une donnée démographique essentielle pour comprendre cette réalité : le revenu médian des ménages par circonscription fédérale. Cette donnée nous permet de constater d’importants contrastes entre les circonscriptions dites urbaines et les banlieusardes. En comparant cette carte avec celle des intentions de vote, nous observons que la banlieue plus nantie renferme une quantité appréciable de circonscriptions pivots — des circonscriptions qui, d’élection en élection, élisent et battent des gouvernements.

Voici donc la carte du revenu médian des ménages par circonscription fédérale, selon les données du dernier recensement canadien (2016). Les teintes de vert indiquent les circonscriptions où le revenu médian est plus élevé que la médiane canadienne, qui est de 70 336 $. Les circonscriptions rouges se trouvent sous cette même médiane.

Il est important de souligner que les valeurs indiquées sont les revenus médians bruts des ménages, donc avant impôts. De plus, cette statistique ne tient pas compte du coût de la vie.

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Voici, en ordre décroissant, les revenus médians des ménages dans les provinces et territoires canadiens :

  1. Territoires du Nord-Ouest : 117 688 $
  2. Nunavut : 97 441 $
  3. Alberta : 93 835 $
  4. Yukon : 84 521 $
  5. Saskatchewan : 75 412 $
  6. Ontario : 74 287 $
  7. Colombie-Britannique : 69 995 $
  8. Manitoba : 68 147 $
  9. Terre-Neuve-et-Labrador : 67 272 $
  10. Île-du-Prince-Édouard : 61 163 $
  11. Nouvelle-Écosse : 60 764 $
  12. Québec : 59 822 $
  13. Nouveau-Brunswick : 59 347 $

Explorons.

Montréal et le 450

L’île de Montréal contient 18 circonscriptions fédérales, et le revenu médian des ménages se trouve sous la médiane canadienne dans 17 d’entre elles (seule exception : Lac-Saint-Louis, dans l’ouest de l’île, avec un revenu médian de 90 972 $, 2e au Québec et 51e au Canada.) C’est aussi à Montréal que se trouve la 338e et dernière circonscription de ce palmarès : Bourassa, avec un revenu médian de 43 347 $.

Toutefois, nous retrouvons dans la couronne du 450 les circonscriptions les plus riches du Québec, dont la toute première est Montarville (revenu médian de 91 210 $, 49e au Canada).

La grande région de Québec

Nous observons le même phénomène dans la région de Québec, où deux circonscriptions centrales, Beauport-Limoilou et Québec, sont parmi les plus pauvres au Québec (71e et 72e respectivement sur 78). Dans la banlieue environnante, nous retrouvons des circonscriptions plus riches, dont Portneuf–Jacques-Cartier (11e sur 78) et Lévis-Lotbinière (9e sur 78).

Ottawa-Gatineau

Encore une fois, des circonscriptions denses et centrales des deux côtés de la rivière des Outaouais, Hull-Aylmer et Ottawa-Vanier, se trouvent bien en deçà de la médiane canadienne. Dans la banlieue d’Ottawa se trouvent des circonscriptions beaucoup plus riches, comme Nepean (13e sur 121 en Ontario) et Carleton (2e sur 121).

Grande région de Toronto

Avec plus de six millions d’habitants, l’agglomération de Toronto se classe au 5e rang en Amérique du Nord (après Mexico, New York, Los Angeles et Chicago). Encore une fois, les couronnes entourant la Ville reine surclassent les circonscriptions des quartiers du centre-ville. Par exemple, alors que Toronto-Centre est une des circonscriptions les plus pauvres en Ontario (revenu médian de 50 462 $, 120e sur 121 en Ontario), juste au nord se trouve King-Vaughan, où le revenu médian est plus du double (112 829 $, 3e en Ontario et 7e au Canada).

Edmonton

Malgré ses problèmes économiques récents (largement causés par la chute du prix du pétrole), l’Alberta est toujours la province canadienne où les revenus médians sont les plus élevés, et de loin : le revenu médian albertain est de plus de 18 000 $ plus élevé que celui de la province au deuxième rang, la Saskatchewan.

Seulement deux circonscriptions fédérales albertaines se trouvent sous la moyenne canadienne, et nous les retrouvons au centre-ville d’Edmonton (Edmonton-Griesbach et Edmonton-Centre, 33e et 34e en Alberta). La circonscription vert foncé juste à l’est du centre-ville, Sherwood Park–Fort Saskatchewan, est au 2e rang du revenu médian au Canada, soit 124 329 $ (deux fois plus que la médiane québécoise).

Calgary

Calgary est la seule grande région au Canada où chacune de ses circonscriptions se trouve au-delà de la médiane canadienne. Calgary Rocky Ridge, au nord-ouest de Calgary, possède un revenu médian de 121 462 $, 3e rang au Canada. Près du centre-ville, Calgary Forest Lawn n’a qu’une médiane de 73 804 $, une valeur nette inférieure à la banlieue autour de la ville.

Vancouver et Victoria

Finalement, sur la côte ouest du pays, nous retrouvons le même phénomène : à Vancouver et à Victoria, les centres-villes sont beaucoup moins nantis que la banlieue. La circonscription de Delta, au sud de Vancouver, possède un revenu médian de 92 201 $, au 1er rang de la Colombie-Britannique. Un peu plus au nord, Vanvouver-Est se trouve au 42e et dernier rang de la province, avec 54 376 $.

En conclusion

Il serait facile (et intellectuellement paresseux) d’arriver ici à de grandes conclusions générales sur les liens entre le revenu médian des circonscriptions et les intentions de vote des électeurs de ces mêmes circonscriptions. Le niveau de revenu n’est qu’une variable parmi d’autres qui nous aident à comprendre les différences démographiques des régions du Canada. L’âge moyen et médian des électeurs et le niveau de scolarité sont aussi des variables qui peuvent refléter des tendances similaires.

Néanmoins, une première approximation nous permet de constater que les circonscriptions urbaines, où les revenus médians par ménage sont plus modestes, ont davantage tendance à être des batailles entre le PLC et le NPD. C’est notamment le cas pour Montréal, Toronto et Vancouver (et, dans une moindre mesure, Ottawa).

À l’opposé, les circonscriptions banlieusardes et mieux nanties penchent généralement plus à droite du spectre politique, et bon nombre d’entre elles sont des circonscriptions où se succèdent députés libéraux et conservateurs (comme Vancouver, Toronto et Ottawa, par exemple).

Le cas des couronnes de Montréal est différent, toutefois, par la présence du Bloc québécois. En 2015, le PLC, le NPD et le Bloc se sont partagé la banlieue de Montréal.

Voici la carte interactive des revenus médians par circonscription.

 

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6 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Article intéressant. Néanmoins, j’aurais aimé voir des données supportant cette affirmation de votre article :
« En comparant cette carte avec celle des intentions de vote, nous observons que les banlieues plus nanties contiennent une quantité appréciable de circonscriptions pivots – des comtés qui, d’élection en élection, font et défont des gouvernements. »

Comment expliquez-vs que les TNO (117 688 $) et le Nunavut (97 441 $) se retrouvent avec des revenus deux fois plus élevés que le Québec alors que ce sont, pour une large part, des populations autochtones vivant d’activités traditionnelles?
Quel est le % de ménages monoparentaux au Québec par rapport aux autres provinces?

NWT and NUNAVUT have resources/fisheries, forestry, oilfields, mines and the service industries which produce jobs filled by Canadians form all provinces. It’s not just aboriginal peoples living traditional activities. Incidentally…aboriginal people live like the rest of us. They work in the mines, fisheries, oilfields and everywhere else. While some pursue traditional activities, it’s generally not a source of income.

La statistique du revenu médian des ménages est un peu biaisée car il y a plus de personnes vivant seules et de familles monoparentales au Québec.

Au Québec, 14,8 % de la population habite seule et 29,5 % des familles sont monoparentales. Dans le ROC (reste du Canada), les mêmes pourcentages sont 10,5 % et 27,2 %.

Forcément, un pourcentage plus élevé de personnes vivant seules et de familles monoparentales fait baisser le revenu médian des ménages.

Si l’on prend le même indicateur mais pour le revenu individuel, c’est 32 975 $ pour le Québec et 34 204 $ pour le Canada.

Au TNO, c’est 50 618 $, et au Nunavut c’est 29 743 $. Il doit y avoir plus de deux travailleurs par ménages fréquemment. Hypothèse: les autochtones qui vivent à 7-8 personnes par ménages. En additionnant les revenus de toute le monde, on arrive forcément à un revenu du ménage très élevé.

«La banlieue est de plus en plus peuplée d’électeurs nantis …dont les circonscriptions ont généralement le pouvoir d’élire et de battre les gouvernements». Ceci expliquant cela, on peut intepréter ainsi certaines des mesures phares des gouvernement Legault et Trudeau. Pour le premier, uniformisation des tarifs de garde au profit des parents bien nantis et une réduction des taxes scolaires qui profite surtout aux propriétaires de résidences cossues. Pour le deuxième, une soi-disant baisse d’impôts pour la «classe moyenne» mais dont les principaux bénéficiaires sont les contribuables qui gagnent entre 100,000$ et 200,000$ par année. Si bien que l’`économiste Andrew Jackson (bien connu au Canada anglais) l’a qualifiée de réduction d’impôts pour le 10%. J’aime aussi la formule de Guy Caron du NPD: on a déshabillé les counducteurs de Lamborghini pour habiller les conducteurs de BMW.