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Les blocages du système politique et l’anxiété des Américains menacent-ils la place des États-Unis dans le monde ?

Une nette majorité d’Américains a l’impression que la situation dans leur pays est hors de contrôle et que les États-Unis ne sont pas en mesure de faire face aux défis économiques et aux enjeux de sécurité nationale.

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Photo : AFP/Getty Images

Aux États-Unis, les élections de mi-mandat sont traditionnellement délicates pour le parti de l’hôte de la Maison-Blanche. En sanctionnant les démocrates et en confiant la majorité dans les deux chambres du Congrès aux républicains, celles de cette année n’ont pas dérogé à cette règle.
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Mais par-dessus tout, elles expriment une profonde crainte et une certaine anxiété chez la population américaine. Et cette insécurité pourrait paralyser l’action des États-Unis, en plus de ternir leur rayonnement sur la scène internationale.

Une population américaine anxieuse

Une reprise économique fragile — dont les effets ne sont guère ressentis par la population — et une série de crises agitant les relations internationales alimentent l’anxiété d’une bonne partie des Américains.

Une nette majorité de ceux-ci a ainsi l’impression que la situation dans leur pays est hors de contrôle et que les États-Unis ne sont pas en mesure de faire face aux défis économiques et aux enjeux de sécurité nationale.

Cette inquiétude généralisée n’est pas le fruit d’une présidence Obama perçue, un peu hâtivement et sévèrement, comme un échec.

Il n’en demeure pas moins qu’elle tranche avec la tranquille euphorie et la bénigne arrogance qui prévalaient dans les années 1990.

La chute de l’URSS consacrait la victoire de la démocratie et du libéralisme économique à l’américaine. Ces piliers de la victoire dans la guerre froide devaient façonner un nouvel ordre mondial, dont la stabilité et la prospérité marqueraient la fin de l’Histoire.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont pulvérisé le sentiment d’invulnérabilité et de sécurité des Américains. Les guerres en Afghanistan et en Irak n’ont pas permis d’éradiquer la menace de l’islamisme radical, comme en témoigne la nécessité, pour les forces américaines, d’intervenir de nouveau au Moyen-Orient contre l’État Islamique.

La Russie, ancien rival déchu traité avec bonhomie pendant les années 1990, cherche de nouveau à affirmer sa puissance — et pas uniquement en organisant des Jeux olympiques somptueux, comme en atteste la question ukrainienne.

La crise de 2007-2008 a mis en lumière les limites d’un système économique et financier qui, s’il propulse de nouveau les places boursières vers des sommets, ne se traduit pas par le plein emploi, et encore moins par une amélioration du niveau de vie (en particulier de la classe moyenne).

Dans un tel contexte de crise et d’incertitude, la population demande à être rassurée par ses responsables politiques. William Galston soutient qu’en la matière, le gouvernement américain a failli.

La gestion de l’après-ouragan Katrina (en 2005) et de la catastrophe pétrolière dans le golfe du Mexique (en 2010) — ou encore, le lancement hasardeux du site healthcare.gov — ont miné la confiance du public envers la compétence et l’efficacité des autorités de Washington.

La gestion chaotique des premiers cas d’Ebola aux États-Unis, il y a quelques semaines, n’a pas amélioré cette perception.

Un système politique paralysé

L’anxiété du public, même exagérée, commande aux décideurs politiques d’expliquer clairement et sans concession la situation.

Or, Barack Obama n’est pas un président charmeur, rassurant et mobilisateur comme le furent Ronald Reagan ou Bill Clinton. Incapable de persuader, il se trouve de surcroît prisonnier d’un système politique lui-même otage de ses limites et de ses dérives.

La polarisation idéologique entre conservateurs et libéraux, les querelles partisanes à courte vue, ou encore le poids sans cesse croissant de l’argent dans les campagnes électorales contribuent à la paralysie de Washington et à la désaffection des Américains pour leurs institutions.

La désillusion qui semble gagner les Américains dépasse les frontières des États-Unis. Elle nourrit un pessimisme certain quant à un éventuel «déclin» de l’influence américaine dans le monde.

Plus préoccupantes, toutefois, sont les défaillances du système politique, qui ternissent l’attractivité de la démocratie à l’américaine sur la scène internationale.

Larry Diamond souligne que les Américains ne peuvent être crédibles dans leur volonté de propager la démocratie dans le monde que s’ils améliorent le fonctionnement de la leur.

N’ayant maintenant plus à s’affronter dans les urnes, le président Obama et les républicains qui contrôlent le Congrès doivent prendre la mesure de la période délicate que traverse le modèle démocratique occidental et de sa perte d’attractivité à travers le monde.

Si l’Histoire a pu prendre une pause dans les années 1990, elle est aujourd’hui de nouveau en marche. L’une des principales questions qui l’anime est celle de l’efficacité de la gouvernance.

John Micklethwait et Adrian Wooldridge exposent, dans l’ouvrage The Fourth Revolution : The Global Race to Reinvent the State, le dynamisme de ce débat et la variété de réformes mises en œuvre — dans des pays démocratiques ou non — pour faire en sorte que les systèmes politiques répondent aux défis majeurs (changements climatiques, vieillissement de la population, réduction des coûts) auxquels ils sont confrontés.

Il est temps que la Maison-Blanche et le Congrès prennent conscience de ce débat et s’y engagent. En effet, il en va de la place des États-Unis dans l’ordre mondial en gestation.

* * *

À propos de l’auteur

Julien Tourreille (@JTourreilleest directeur adjoint à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, qui compte une trentaine de chercheurs en résidence et plus de 100 chercheurs associés issus de pays et de disciplines divers et qui comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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