Les conservateurs et l’avortement

Le risque d’un recul du droit à l’avortement au sud de la frontière n’est pas sans conséquences politiques au Canada. Mais quelle est l’opinion des Canadiens, et des électeurs conservateurs, sur ce sujet ? Tournée de sondages ! 

Seydoux / Getty images / montage : L’actualité

Chaque fois que des politiciens libéraux, néo-démocrates, bloquistes ou verts rallument le débat sur l’avortement à Ottawa en pointant les conservateurs, les critiques sont promptes à qualifier ces efforts de tactiques alarmistes, d’appels à la peur et d’opportunisme politique.

La fuite du projet d’avis de la Cour suprême des États-Unis sur l’annulation de Roe contre Wade (article publié par le média américain Politico le 1er mai) a ramené cette question controversée dans les coulisses du parlement fédéral, et ce, dans le contexte de la course à la direction du Parti conservateur du Canada (PCC).

D’ailleurs, les conservateurs de l’aile sociale et religieuse qui souhaitent faire reculer ou restreindre l’avortement au pays auront au moins un candidat pour représenter leur point de vue sur la scène principale, puisqu’il a été confirmé que la députée fédérale de Haldimand–Norfolk (en Ontario), Leslyn Lewis, s’était officiellement qualifiée pour la course à la direction du PCC.

Pourtant, selon les récents sondages sur la question, une majorité importante d’électeurs canadiens, y compris parmi ceux qui expriment l’intention de voter conservateur, soutiennent le libre choix des femmes.

En mars 2022, alors que la course à la direction du PCC allait se mettre en branle, un sondage de la maison Léger montrait que 67 % des Canadiens préféreraient que le prochain chef de l’opposition officielle soit pro-choix, contre seulement 12 % qui aimeraient mieux qu’il ou elle soit contre l’avortement (21 % ne savaient pas ou ont répondu que cela n’avait pas d’importance).

Il est rare que les électeurs de tous les grands partis fédéraux soient d’accord sur quelque chose, mais l’avortement semble être l’une de ces questions qui transcendent les lignes de parti. Même parmi les électeurs du PCC, la majorité (56 %) souhaite que le prochain chef soit pro-choix, contre seulement 19 % qui préféreraient un leader anti-avortement — un ratio de trois contre un.

Du côté des électeurs libéraux et néo-démocrates, les trois quarts espèrent que le prochain chef du PCC sera pro-choix — parions toutefois que d’un point de vue purement stratégique (et cynique), certains libéraux ne verraient pas d’un mauvais œil que leur principal rival défende une position aussi impopulaire auprès de l’électorat.

Fait intéressant, Léger avait soumis exactement le même questionnaire à son panel en ligne en janvier 2020, peu après la démission d’Andrew Scheer (et au début de la course qui a mené à la nomination d’Erin O’Toole). À l’époque, 60 % des électeurs canadiens avaient exprimé leur préférence pour un chef du PCC pro-choix, dont 47 % des électeurs du PCC. Ainsi, depuis ce coup de sonde, l’appui à un chef pro-choix a connu une croissance significative, soit de sept points chez l’ensemble des électeurs (de 60 % à 67 %) et de neuf points chez les électeurs du PCC (de 47 % à 56 %).

Même s’il faut user de prudence lorsque l’on compare des sondages de différentes maisons (la formulation des questions et les méthodes d’échantillonnage peuvent avoir un effet notable sur les résultats), il est pertinent de souligner qu’un sondage de l’Institut Angus Reid en 2020 a mesuré que 59 % des électeurs canadiens considéraient l’avortement comme moralement acceptable, contre 26 % comme moralement mauvais. Les électeurs libéraux, néo-démocrates et bloquistes se sont massivement rangés du côté de l’acceptable, tandis que les électeurs du PCC étaient également divisés. De plus, un sondage d’Abacus Data réalisé en 2016 a montré que 69 % des Canadiens percevaient l’avortement comme moralement acceptable, dont 84 % des électeurs du NPD, 75 % des libéraux et même 57 % des électeurs du PCC.

Au lendemain de la nouvelle de la Cour suprême américaine, le Globe and Mail rapportait que Candice Bergen, cheffe intérimaire du PCC et cheffe de l’opposition officielle à Ottawa, avait envoyé un courriel aux membres du caucus conservateur (députés et sénateurs) leur conseillant de ne pas la commenter. De toute évidence, les stratèges du PCC et Mme Bergen ont consulté les mêmes données. Ce qui explique pourquoi elle a préféré museler certains de ses députés sur cette question explosive.

Les sondages d’opinion au Canada montrent clairement que faire pression pour restreindre l’avortement est une stratégie politique risquée et très impopulaire, qui pourrait coûter aux conservateurs le soutien dont ils ont tant besoin, en particulier chez les femmes et dans les zones urbaines du Canada.

Une campagne conservatrice que ferait dérailler la position de son chef sur l’avortement ? Il n’est pas nécessaire de remonter loin dans le temps pour trouver un précédent. Lors la campagne fédérale de 2019, alors que les libéraux et les conservateurs étaient statistiquement à égalité dans tout le pays et que le PCC visait à enregistrer des gains dans les régions rurales et les banlieues du Québec, il n’a fallu que cinq minutes au début du premier débat en français (diffusé sur TVA) pour que Trudeau, Singh et Blanchet coincent un Andrew Scheer maladroit sur sa position en matière d’avortement. Même si Scheer avait souligné qu’il ne rouvrirait pas la question s’il devenait premier ministre, il n’a pas pu s’exprimer clairement sur le sujet, et le mal était fait. Dans les jours suivants, le PCC a rapidement chuté dans les sondages au Québec, Blanchet a mené le Bloc québécois à une résurgence, et Justin Trudeau a été réélu, mais aux commandes d’un gouvernement minoritaire.

Au moment d’écrire ces lignes, les candidats à la direction du Parti conservateur Jean Charest et Scott Aitchison ont exprimé sans équivoque leur position pro-choix mardi, mais nous pouvons facilement voir comment la tournure des événements pourrait faire dérailler cette course à la chefferie déjà remplie d’animosité entre les principaux aspirants.