Les conservateurs et l’étude de l’histoire: se distraire des vrais enjeux

À l’instigation de conservateurs et au grand dam des partis d’opposition, le comité permanent du Patrimoine se lance dans une vaste étude de la diffusion de la connaissance historique au Canada, y compris un examen comparatif de l’enseignement de l’histoire. Que l’éducation relève de la compétence des provinces ne les a pas arrêtés, à croire qu’ils ne savent plus à quoi s’occuper.

La résolution à l’origine de cette étude a été débattue et adoptée à huis clos, huis clos imposé par les conservateurs. Du coup, on ne peut pas savoir pourquoi le comité, qui a tout à fait le droit de s’intéresser à l’histoire, a décidé de se mêler d’éducation, ni pourquoi certains événements plutôt que d’autres ont retenu son attention.

Voici le coeur de la résolution en question:

Il est convenu,

Que le Comité permanent du patrimoine canadien entreprenne un examen complet d’aspects importants de l’histoire du Canada, y compris ce qui suit :

– Un compte rendu comparatif détaillé des normes pertinentes et des cours offerts dans les écoles primaires et postsecondaires de chaque province et territoire;

– Un examen des programmes fédéraux, provinciaux et municipaux destinés à préserver notre histoire et notre patrimoine;

– Une analyse focalisant sur l’histoire du Canada, notamment sur ce qui suit : la période précédant la création de la Confédération, les débuts de la Confédération, le suffrage, la Première Guerre mondiale, surtout les batailles comme celle de la Crête de Vimy, la Seconde Guerre mondiale, y compris la libération de la Hollande, la bataille d’Ortona, la bataille de l’Atlantique, la guerre de Corée, les missions de maintien de la paix, l’évolution constitutionnelle, le conflit en Afghanistan, le Canada au début du 20e siècle, le Canada après la guerre et la fin du 20e siècle.

Le comité entend aussi mettre «l’accent sur l’accès aux données historiques et l’enseignement de l’histoire». Pour y parvenir, il entendra des témoins, recueillera des récits de première main et visitera les musées nationaux «pertinents pour mieux comprendre les efforts qu’ils déploient» pour, entre autres, mettre l’histoire en valeur. Il compte aussi discuter du rôle de la Société Radio-Canada, de l’Office national du film et d’autres diffuseurs publics et privés dans la préservation des «récits historiques importants que renferment leurs collections».

On précise enfin que le rapport devra mettre en relief les meilleurs moyens et pratiques «pour préserver et protéger notre histoire et améliorer nos connaissances en la matière, tout en formulant des recommandations visant à améliorer l’accès à nos collections historiques».

Comme le montre ce plan de travail, le comité ne s’intéressera pas n’importe quelle histoire, mais bien à celle qui peut alimenter la vision que les conservateurs se font de ce que devraient être les symboles et mythes fondateurs canadiens. La commémoration de la guerre de 1812 nous en a donné un avant-goût.

Les premiers témoins comparaissaient aujourd’hui. Il sera intéressant de voir combien de temps le comité consacrera à cette étude car un examen de sa feuille de route depuis l’élection de 2011 donne l’impression qu’il a d’étranges priorités.

Depuis deux ans, il a réservé 19 de ses séances à une étude du 150e anniversaire du Canada en 2017. Huit séances ont été consacrées à l’étude de l’industrie canadienne du logiciel de divertissement  et six à l’examen des procédures de protocole. En revanche, le plan stratégique quinquennal 2010-2015 de CBC/Radio-Canada et les Plans des dépenses de Patrimoine Canadien pour 2012-2013 n’ont eu droit, chacun, qu’à une maigre séance.

Même chose pour l’étude des crédits. On parle ici de l’utilisation des deniers publics que les députés sont supposés surveiller. Le comité a étudié le budget principal des dépenses 2012-13 de Patrimoine Canada, celui de 2013-14, les budgets supplémentaires des dépenses 2011-12 et de 2012-13. Chaque fois, cela s’est réglé en une séance.

Ce comité n’a pas accordé une seule minute à l’impact des compressions budgétaires sur la préservation des sites archéologiques et historiques. Ou encore à l’effet des réductions de budget sur les institutions culturelles, dont Bibliothèque et archives Canada. Tant qu’à parler d’histoire… Il ne s’est pas davantage intéressé à l’état de santé de notre cinéma et en particulier du cinéma documentaire ou à la trop grande complexité du financement des productions audiovisuelles.

Ce même comité n’a étudié que trois projets de loi, tous présentés par des députés ou sénateurs. Et voyez lesquels:

– Projet de loi C-266, Loi instituant la Journée du pape Jean-Paul II;

– Projet de loi C-288, Loi concernant le drapeau national du Canada;

– Projet de loi S-201, Loi instituant la Journée nationale de la philanthropie.

Aucun projet de loi gouvernemental ne lui a été confié. L’étude du projet de loi C-11 sur le droit d’auteur, entré en vigueur en juin 2012, a été réalisée par un comité législatif créé pour l’occasion, mais sur lequel, il faut le préciser, la plupart des membres du comité du Patrimoine siégeaient.

Le travail en comité est au cœur du travail parlementaire des députés. C’est là plus qu’en Chambre qu’ils exercent leur rôle de législateur. Ils entendent des témoins, examinent les projets de loi article par article, corrigent ce qui cloche, soumettent des amendements.

Mais depuis que les conservateurs sont au pouvoir ce rôle est banalisé, sinon pris à la légère. Minoritaires, ils accusaient presque toujours d’obstruction un comité qui prenait son temps. Le gouvernement Harper n’aime pas qu’on triture leurs projets et résiste presque toujours. La tradition veut pourtant que les projets de loi soient amendés en comité, même lorsqu’un gouvernement est majoritaire. Et les chiffres le démontrent.

Laisser un commentaire

Les conflits armés ont été un vecteur de changement immense pour tout l’Occident dans son histoire. D’un point de vu canadien c’est la même chose. Il est difficile de se mettre en contexte de l’implantation du suffrage universelle sans parler de guerre. Difficile de parler de taxes et impôts sans aussi parler de guerres. L’identité d’un pays se fait souvent à partir de guerres. On peut être pacifiste en 2013 sans remettre en question le rôle de la guerre dans l’histoire du Canada, ce n’est pas une vision « conservatrice » de l’Histoire mais un recentrage intéressant.

Il est difficile d’être contre le constat du gouvernement fédéral sur l’état des connaissances de la population canadienne sur son histoire. L’Éducation est une responsabilité provinciale mais le gouvernement fédéral peut très bien faire une analyse pan-canadienne sans déborder de sa juridiction. Il fait plaisir de voir enfin un palier de gouvernement se soucier de l’Histoire et la vision me semble pas trop propagandiste. Fait plaisir d’entendre parler d’Histoire pour autres choses que les Troubles de 1837-1838, Lord Durham et le rapatriement de la constitution de 1982 qui sont des événements malheureusement détournés à une fin politique.

Les plus populaires