Les dernières heures de Charest

Jean Charest a souvent été comparé à un chat qui a neuf vies: il ressuscite chaque fois qu’il est battu. Mais lors du grand rassemblement libéral du 4 septembre, à l’hôtel Delta de Sherbrooke, les proches du premier ministre sortant ont vite compris que sa carrière politique venait bel et bien de prendre fin.

Les dernières heures de Charest
Photo: Ryan Remiorz/PC

Épuisé par une campagne particulièrement éreintante, Charest s’était réfugié depuis le milieu de l’après-midi dans une suite du 9e étage de l’hôtel Delta, en compagnie de sa famille. Aucun journaliste ni photographe – pas même celui du Parti – n’a pu entrer dans la suite, composée d’une chambre et d’un salon offrant une vue plongeante sur le centre-ville de Sherbrooke.

C’est de cette suite que Jean Charest et sa famille ont suivi les résultats de l’élection à la télévision en compagnie de quelques membres de sa garde rapprochée, dont le porte-parole Hugo D’Amours, le directeur de campagne Karl Blackburn, le conseiller Mario Lavoie et le directeur des communications Michel Bissonnette.

Les discours – de victoire comme de défaite  – étaient prêts depuis longtemps, dit un membre de l’équipe libérale.

Le matin même, dans une ultime tournée de circonscriptions où la lutte s’annonçait serrée, Jean Charest jurait d’une voix éraillée devant les caméras (sa «voix FM», disait-il en souriant) qu’il serait de nouveau réélu à la tête d’un gouvernement majoritaire. En début de soirée, alors que les résultats commençaient à filtrer, ses conseillers soutenaient encore aux journalistes que la division du vote entre la Coalition avenir Québec et le Parti québécois permettrait aux libéraux de se faufiler dans plusieurs régions clés. « On va rentrer majoritaire, martelait l’attaché de presse Charles Robert auprès des journalistes réunis au fond de la grande salle de conférence. C’est ma ligne, je vais la répéter jusqu’à demain matin si vous voulez ! »

En privé, les stratèges du premier ministre avaient tout de même élaboré des scénarios de défaite, même s’ils n’ont jamais cru aux sondages qui les reléguaient au troisième rang derrière le PQ et la CAQ. 

La garde rapprochée du chef libéral savait déjà qu’en cas de défaite dans sa circonscription, le premier ministre ne s’accrocherait pas au pouvoir en demandant à un de ses députés de lui céder son siège.

Quand il est apparu clair que cette défaite était inéluctable et que le Parti québécois formerait le prochain gouvernement, le clan Charest a tenu un caucus familial. Au terme de discussions émotives, le premier ministre, sa femme et ses enfants ont alors convenu que l’aventure politique débutée 28 ans auparavant prendrait fin. La décision a été prise « à l’unanimité », a précisé Jean Charest le lendemain. 

Elle n’a pas été facile à prendre pour autant.

Quand, peu après 23 heures, le clan Charest a pénétré dans la grande salle du centre des congrès de l’hôtel Delta, sous un feu d’applaudissements, Michèle Dionne semblait particulièrement émue. Son fils Antoine, très impliqué au sein de la dernière campagne, paraissait plutôt sonné, ébranlé par la défaite électorale de son père. 

Le frère de Jean Charest, l’entrepreneur en construction Robert Charest, cachait mal sa colère à l’endroit des journalistes. « Ils ont traité Jean de crétin et ils vont l’encenser pendant des semaines quand il va partir », a-t-il lancé à une connaissance, à portée d’oreilles de plusieurs journalistes. « Il est temps pour Jean d’aller faire un peu d’argent… »

Malgré ses yeux rougis, Jean Charest semblait beaucoup plus serein. Dans son discours, il a laissé entrevoir sa décision de quitter la politique… avant de se lancer dans une longue envolée sur l’importance historique et les valeurs du PLQ. Dans la salle, plusieurs journalistes ont eu un doute : et si le chef libéral décidait, après tout, de rester à la tête de son parti ?

Même s’il n’était pas dans le secret des dieux, le photographe officiel du Parti libéral, François Chouinard, a tout de suite eu la puce à l’oreille en le voyant monter sur scène avec ses trois enfants, Amélie, Antoine et Alexandra.

« Ça fait 12 ans que je le suis partout, et c’est la première fois que je vois ça, dit cet ancien journaliste aux affaires judiciaires à La Presse. C’est un signe, normalement, il est très jaloux de sa vie privée », dit-il. 

Dans la foule, un autre homme portait une attention toute particulière aux paroles de Charest. En 1983, le psychiatre Pierre Gagné avait recruté le jeune avocat comme délégué pour la convention du Parti conservateur fédéral. « Après, on l’a fait élire député conservateur à Sherbrooke, se souvient-il. Et même si ça a fait mal parce que je suis un conservateur dans l’âme, on l’avait ensuite aidé à devenir député libéral quand il a fait le saut en politique provinciale. »

Près de 30 ans après l’avoir aidé à faire le saut en politique, le Dr Gagné pressentait qu’il venait d’assister à la fin du parcours politique de son protégé. « Il est encore assez jeune, il a encore le temps de faire une carrière dans un autre domaine. Mais c’est sûr qu’il va laisser un trou ici, à Sherbrooke. Un premier ministre dans un comté, on voit pas ça à tous les jours… »

Une fois sorti de scène, après avoir longuement remercié ses militants, Charest a quitté la salle en compagnie de ses proches, entouré de ses gardes du corps. Il était près de minuit quand il a regagné sa suite.

Il ne restait plus qu’à annoncer sa décision à ses ministres et aux Québécois.

 

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