Les dindons du premier ministre

À l’occasion de la présentation de son premier rapport, en avril, Michael Ferguson ne maîtrisait pas encore assez bien le français pour l’expliquer en entrevue. En matière de vérification, le nouveau vérificateur général du Canada parle néanmoins le même langage que sa redoutable prédécesseure, Sheila Fraser.

Chronique de Chantal Hébert : Les dindons du premier ministre
Photo : C. Wattie / Reuters

Le chapitre que Michael Fer­gu­son a consacré au projet d’acqui­sition par le gouvernement Harper d’avions militaires F-35 est le plus gros pavé lancé dans la mare fédérale depuis le rapport de 2004 sur le programme libéral des commandites.

En une quarantaine de pages bien tassées, il démontre que le gouvernement s’est engagé les yeux fermés dans un achat militaire de plusieurs milliards de dollars, sur la foi d’assurances dont ne se satisferait pas l’acheteur moyen d’une nouvelle voiture.

Le rapport place ses lecteurs devant deux conclusions possibles, aussi accablantes l’une que l’autre. La première est que le Canada est dirigé par une équipe inepte, susceptible d’avaler sans broncher les couleuvres que lui présente l’état-major de la Défense nationale. En matière de rapport qualité-prix des achats, ce ministère n’a pourtant jamais été en odeur de sainteté. Il suffit pour le savoir de feuilleter les rap­­ports passés de Sheila Fraser – que le Parti conservateur a eu amplement l’occasion d’éplucher du temps pas si lointain où il était dans l’opposition.

La thèse de l’ineptie collective suppose aussi que le gouvernement Harper, qui exhibe une attitude soupçonneuse à l’égard de la fonction publique, perd complètement ses moyens devant des uniformes militaires.

L’autre conclusion, c’est que les conservateurs ont pratiqué l’aveuglement volontaire pour mieux cacher au Parlement et à l’électorat une approche cavalière dans la gestion de milliards de dollars de fonds publics. En tout état de cause, on est, depuis l’annonce du projet, devant le refus de rendre des comptes sur la décision d’acquérir des F-35. Chose certaine, également : les chiffres avancés par les conservateurs avant et pendant la dernière campagne électorale ne correspondaient pas à ceux qui circulaient dans les coulisses du Cabinet.

En 2004, le rapport Fraser sur les commandites avait mis un point final à la lune de miel du premier ministre libéral Paul Martin. Si le gouvernement Harper était encore minoritaire, il n’aurait pas nécessairement survécu à l’édition 2012 du rapport du vérificateur, du moins pas sans jeter du lest. Peter MacKay, responsable en titre de la Défense nationale pendant l’essentiel de cette histoire, aurait sans doute quitté le Cabinet au lendemain de sa publication.

À trois ans de la prochaine échéance électorale, le rapport de Michael Ferguson n’aura pas de telles répercussions. Il n’est pas nécessairement trop tard pour remettre sur les rails le projet de renouvellement de la flotte aérienne militaire canadienne. Ce qui est de moins en moins répa­rable, c’est le lien de con­fiance entre le gouvernement conservateur et la population.

Le parti de Stephen Harper a été porté au pouvoir il y a six ans par le ressac de l’affaire des commandites, en réaction à ce que beaucoup percevaient comme un impardonnable abus de confiance libéral. À l’époque, bon nombre d’électeurs avaient des réserves à l’égard des penchants idéologiques du nouveau Parti conservateur. Mais même ceux qui se refusaient à l’appuyer étaient nombreux à croire que Stephen Harper allait être porteur d’un changement salutaire de culture à Ottawa. La promesse implicite du contrat moral conclu entre l’élec­torat et le premier ministre actuel était celle d’une plus grande rigueur et d’une plus grande transparence. En démocratie, les deux sont indissociables.

Au lieu de cela, le gouvernement Harper est rapidement devenu plus opaque que tous ceux qui l’ont précédé. Sous son règne, la laisse des ministres – déjà courte sous Jean Chrétien – a été assortie d’une muselière. Aux Com­munes, les ministres conservateurs, à quelques rares exceptions près, sont apparemment rétribués pour se payer quotidiennement la tête de l’oppo­sition en se comportant comme des chiens savants. Tout cela était du domaine public avant le rapport de Michael Ferguson. Ce que le vérificateur général a ajouté, c’est que ce sont les Canadiens – comme électeurs et comme contribuables – qui sont doublement les dindons de la farce.

 

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