Les Jeux politiques de Sotchi

Alors que plusieurs chefs d’État ont décliné l’invitation aux Jeux d’hiver de Sotchi pour marquer leur désapprobation à l’égard de la politique discriminatoire menée par Moscou concernant les homosexuels, pourquoi donc Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, a-t-il fait le déplacement ?

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Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU – Photo : Getty Images

La présence de Ban Ki-moon à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Sotchi a eu de quoi surprendre.

Alors que plusieurs chefs d’État ont décliné l’invitation pour marquer leur désapprobation à l’égard de la politique discriminatoire menée par Moscou concernant les homosexuels, pourquoi le secrétaire général de l’ONU a-t-il fait le déplacement ? L’organisation globale cède-t-elle une fois de plus sous le poids de la géopolitique ?

Certains commentateurs ne manquent pas de rappeler l’attrait de Ban Ki-moon pour les Jeux. À Londres déjà, le secrétaire général de l’ONU s’était prêté au jeu du port de la torche olympique et avait assisté à la cérémonie d’ouverture.

Il demeure que son intervention à l’occasion des Jeux de 2014 est une première, d’autant plus frappante que l’image du Comité international olympique (CIO) est quelque peu ternie par un fonctionnement, une histoire et des prises de positions peu en accord avec les valeurs onusiennes. Et c’est qui explique sans doute le funambulisme rhétorique du secrétaire général.

Une première dans l’histoire de l’organisation

L’événement est une première. Si Ban Ki-moon s’est rendu à Sotchi, c’est pour y livrer un discours à l’occasion de l’assemblée générale du CIO, qui a eu lieu dans la soirée de mercredi à jeudi.

Il s’agissait de rappeler les liens qui unissent les deux organisations, le CIO disposant du statut d’«entité invitée, de façon permanente, à participer en qualité d’observateurs aux sessions et aux travaux de l’Assemblée générale de l’ONU» depuis 2009.

L’échange de politesse s’est poursuivi par la suite : Ban Ki-moon a reçu l’ordre olympique au nom des Nations unies lors du troisième Forum international sur le sport au service du développement et de la paix, le 5 juin 2013.

On peut tout de même se demander ce que le CIO a en commun avec le Comité international de la Croix-Rouge ou la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, qui jouissent du même statut auprès de l’ONU.

Dans son discours, le secrétaire général n’a pas manqué de souligner le fait qu’il s’agissait d’un partenariat naturel entre deux organisations partageant des idéaux communs comme l’universalité, la solidarité, la non-discrimination et l’égalité.

Au nom de ces valeurs, le sport apparaît comme un vecteur privilégié pour promouvoir la paix, et contribuer à la réalisation des objectifs millénaires pour le développement.

Le CIO s’est d’ailleurs engagé dans de nombreux programmes conjoints avec diverses agences onusiennes (Programme des Nations unies pour le développement, ONUSIDA, Haut Commissariat aux réfugiés, etc.). L’importance du respect de la trêve olympique a également été rappelé par les deux organisations, l’assemblée générale adoptant en amont des Jeux, depuis 1993, une résolution dans ce sens.

Quand le CIO se rachète une image

Il reste que, dans un contexte où la controverse gronde quant aux Jeux de Sotchi et où le peuple brésilien a récemment fait part de son peu d’entrain à accueillir les prochains Jeux d’été, tout cela sonne faux.

Au delà des doutes exprimés quant à l’efficacité du sport comme outil de développement, les partenariats existants entre l’ONU et le CIO ne sauraient faire oublier le caractère controversé de l’organisation. En parlant de valeurs de paix, de non-discrimination et d’égalité, le secrétaire général pèche par omission.

D’abord parce que les visées stratégiques n’ont jamais été absentes de l’esprit de Pierre de Coubertin, qui parlait lui-même de «chevalerie sportive». Son programme d’éducation sportive avait une visée claire : insuffler aux jeunes Français un esprit de compétition afin de mieux affronter l’Allemagne. Compétitions olympiques et relents nationalistes ne sont jamais loin, comme en témoignent les récurrentes comparaisons des tableaux de médailles.

Ensuite, parce que l’octroi d’un statut d’observateur à l’ONU est un moyen de prendre acte de la puissance d’une organisation ambiguë.

Composé de 204 comités nationaux, le CIO dispose d’une force de frappe redoutable.

Son budget (8 milliards de dollars — en hausse de 47 % entre 2008 et 2012), géré dans la plus parfaite opacité, est principalement constitué des sommes versées pour la retransmission des épreuves ; le Comité détient en effet l’exclusivité des droits d’organisation, d’exploitation et de diffusion.

La médiatisation des Jeux est inversement proportionnelle à celle du CIO. Qui connaît les 70 membres de l’organisation cooptés à titre individuel ?

Sous couvert de distinguer participation au comité et représentation nationale au nom du caractère non gouvernemental de l’organisation, ses membres forment un club très fermé. S’ils ne reçoivent aucune rémunération, ils perçoivent quelques «petits» avantages.

Ainsi, à Salt Lake City, certains membres ont reçu cadeaux, voyages, bourses, opérations de chirurgie esthétique et, même, emplois pour des proches. Face au scandale, certains ont dû démissionner.

Cela n’est pas le cas de ses dirigeants au passé obscur. Ainsi, l’organisation a longtemps été dirigée par Juan Antonio Samaranch, un ex-dignitaire franquiste, alors qu’Avery Brundage est connu pour sa sympathie avec le régime nazi.

Piqûre de rappel

Dès lors, qui pourrait croire le CIO lorsqu’il exalte son caractère universel et apolitique ?

Qu’il s’agisse de la désignation de la prochaine ville organisatrice ou de la reconnaissance d’un comité national, toutes ses décisions sont politiques. Se déclarer apolitique est un moyen simple, sinon spécieux, de faire taire les critiques.

Que dire du silence soigneusement entretenu quant aux liens entre le régime nazi et le Comité, révélés au grand jour lors des «Jeux de la honte» de 1936 ? Et de l’élection de Pékin et de Sotchi — deux décisions qui n’ont pas manqué de faire réagir les organisations de défense des droits humains ?

Dans ce contexte, il aurait été difficilement compréhensible que Ban Ki-moon ne saisisse pas l’occasion de sa venue pour livrer une piqûre de rappel au gouvernement russe.

Sans cibler explicitement la Russie, le secrétaire général s’est élevé, à mi-mot, contre les attaques visant des personnes lesbiennes, gays, bi et transsexuelles en rappelant l’importance d’un front commun contre les arrestations et les discriminations.

Cette déclaration n’a pas manqué de faire réagir Dmitry Chernyschenko, président du comité organisateur, qui a tenu à rappeler le sens profond de la Charte olympique : «Parlons de sport, pas de politique». Qu’on se le dise, le CIO ne fait pas de politique…

 

Clara Egger
Chercheure en résidence, Observatoire sur les missions de paix et opérations humanitaires

Chaire @RDandurand @UQAM

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Le CIO est devenu une organisation qui ne travaille que pour elle-même. La présence de Ban Ki-moon illustre également à quel point l’ONU a perdu de son prestige et de son influence. L’ONU, dans son rôle de potiche a envoyé sa plante verte, Ban Ki-moon. Le nouveau tsar russe reparti sur ses idées de grandeur voit donc son image glorifiée. Toute cette affaire n’est qu’une grosse merde.

«Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles.»
[Georges Bernanos]