Les marchés: des petits vieux ou de jeunes crocs?

Les citations du jour reviennent à Hubert Védrine, ex-ministre français socialiste des Affaires étrangères, dans une entrevue lumineuse accordée à Christian Rioux du Devoir et publiée ce samedi.

Sur les marchés:

l’Europe n’a pas décidé jusqu’où elle était solidaire ni comment dompter les marchés. Je dis «dompter» et non pas «rassurer», car ces marchés ne sont pas un rassemblement de vieilles personnes inquiètes, mais un marécage de crocodiles qu’il faut dompter.

Sur les élites et les peuples européens:

il y a plein d’eurosceptiques qui pourraient se rallier à l’Europe si on leur démontrait que celle-ci n’est pas une machine à éradiquer les identités. Ils voudraient que l’Europe soit un facteur d’équilibre face à la Chine, par exemple.

Si l’Europe est fondée sur le fait que c’est abominable d’être français ou espagnols et qu’il faut se fondre dans un grand magma européen, les peuples n’en voudront jamais. Ils ne sont pas xénophobes, mais ils n’en veulent pas. Vous comprenez ça très bien, vous, les Québécois!

[…] Il y a ceux qui veulent un système de décision supranational supplantant les États nations. Mais les peuples sont contre. Cela met les élites dans une fureur affreuse. Et elles insultent les peuples en disant qu’ils sont archaïques, nationalistes, lepénistes, souverainistes. Et les peuples les envoient promener. Il existe un fossé qui se creuse entre les élites et les populations. Et les élites n’ont encore qu’une seule idée, c’est de donner toujours plus de pouvoir au Parlement européen et à la commission. C’est comme un ressort.

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Cet écart grandissant entre les élites et le peuple me renvoie à une lecture récente, celle de « Survivre au progès » – « Surviving Progress » de Ronald Wright (la traduction vient de paraître dans la coll. BQ).

Il semble malheureusement inévitable que les élites soient prêtes à faire sombrer les structures d’une civilisation, obnubilées qu’elles sont par une poursuite effrénée de la richesse.

Aux USA, à l’époque de Roosevelt, l’écart entre l’élite et le peuple n’était pas aussi grand que celle des Bush Jr et Obama.

Le même phénomène se vérifie, apparemment, dans la communauté européenne. Bizarrement, c’est lorsque les ressources naturelles commencent à se faire rare (pétrole, bois, poissons) que la dissociation élite-peuple s’amorce.

Bravo à M. Védrine. En ce début de XXIème siècle, les peuples se trouvent un peu orphelins, et comptent trop peu de défenseurs. Ils font face à deux mouvances politiques qui gagnent du terrain intellectuel:
– une première est descendante de la droite plus traditionnelle. Mais elle a abandonné en bonne partie le conservatisme social, et est complètement centré sur l’éradication de tout ce qui pourrait faire obstacle à la libre circulation des biens et des personnes sur la planète. Mondialisation, abolition des frontières et des tarifs, du contrôle de l’immigration, hostilité aux taxes, aux gouvernements, à la règlementation sur la finance, aux normes environnementales (d’ailleurs selon eux il n’y a pas de pollution, c’est une conspiration de pseudo-scientifiques communistes); privatisation des ressources, des idées, du vivant; culture de masse mondiale, consommation… Les particularismes locaux, culturels et/ou linguistiques sont vus comme des archaïsmes dont l’existence freine l’accession à une humanité indifférenciée, anglophone, épanouie et méritocratique sous la tutelle bienveillante des grandes corporations.

– une seconde se voit comme de gauche. Elle en a gardé une certaine hostilité au capitalisme et à toute la mouvance précédente. Mais elle a aussi plus ou moins abandonné la défense des intérêts économiques du peuple (les salariés) et de la culture nationale pour se consacrer à des idéaux qu’elle considère moralement supérieurs: l’immigration (légale ou illégale), l’homosexualité et autres identités sexuelles, le multiculturalisme, la marginalité, la drogue, l’élevage des poules en milieu urbain, etc. Elle rejoint les libertaires sur certains points comme le mépris des nations. C’est vrai quoi, le peuple boit de la bière, regarde le sport à la télé quand ce n’est pas même Occupation Double, persiste dans son « homophobie » et sa « fermeture à l’immigration ». Infréquentable! La dislocation industrielle de l’Occident et la délocalisation de millions d’emplois vers l’Asie? Bof, pas ses oignons.