Les nouveaux maires : Repenser les villes

À peine un an après leur élection à Québec, Granby, Longueuil, Sherbrooke et Laval, ces recrues ont déjà laissé une empreinte distinctive en projetant la politique municipale au-delà du déneigement et des nids-de-poule à colmater.

Photo : Martin Girard pour L’actualité

On aurait dit une démonstration arrangée avec le fameux gars des vues. À 10 h le 13 septembre 2022, les maires et mairesses du caucus des grandes villes de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) réclamaient au prochain gouvernement des fonds pour mieux les aider à « répondre dès maintenant à l’urgence climatique ».

À 16 h, François Legault fermait la porte à cette demande d’un « pacte vert » chiffré à deux milliards par année. Mais vers 17 h, la nature s’immisçait dans le débat. La grande région de Montréal a vu s’abattre sur elle l’équivalent d’un mois de pluie (de 70 à 110 mm, selon les endroits) en moins de deux heures. Propulsés par des geysers d’eau, des couvercles d’égout sont allés valser entre ciel et terre. Des dizaines de sous-sols ont été inondés.

Ceci expliquant peut-être cela, François Legault laissait entendre quelques jours plus tard que son gouvernement serait finalement ouvert à discuter avec les villes quand les fonds du Plan pour une économie verte seront épuisés.

Répondre à l’urgence climatique, c’est l’un des points qui rassemblent les maires Bruno Marchand (50 ans, de Québec), Stéphane Boyer (34 ans, de Laval), Catherine Fournier (30 ans, de Longueuil), Évelyne Beaudin (34 ans, de Sherbrooke) et Julie Bourdon (39 ans, de Granby).

En un an, ces recrues ont déjà laissé une empreinte distinctive en projetant la politique municipale au-delà du déneigement, du ramassage des ordures, des nids-de-poule à colmater ou de tout ce qui relève de la voirie. « On est entrés dans une ère où les villes sont réellement — pas juste sur papier — des gouvernements de proximité, avec des orientations politiques claires », affirme Catherine Fournier.

La taille des villes que le quintette représente, la clarté des idées que ces hommes et femmes expriment, le dynamisme qu’ils insufflent en politique municipale les distinguent et en font les principales têtes d’affiche de la nouvelle génération d’élus.

Au cœur de leur vision, on trouve notamment les grands thèmes de l’adaptation aux changements climatiques, de l’aménagement du territoire, de la place de l’auto en ville, de la participation citoyenne… La trame de fond : aménager des villes saines pour l’avenir.

Ailleurs au Québec, d’autres maires s’inscrivent eux aussi dans cette mouvance qui doit beaucoup à la vision urbanistique du parti Projet Montréal (celui de Valérie Plante) ou à celle développée par Maxime Pedneaud-Jobin, à Gatineau, de 2013 à 2021. Mais la taille des villes que le quintette représente, la clarté des idées que ces hommes et femmes expriment, le dynamisme qu’ils insufflent en politique municipale les distinguent et en font les principales têtes d’affiche de la nouvelle génération d’élus.

Ils ont chacun rapidement imprimé leur marque — et parfois conjointement, comme lorsque Catherine Fournier et Stéphane Boyer ont uni leurs forces pour organiser en août un sommet de l’habitation visant à trouver des solutions à la crise du logement. Au terme de cette rencontre, l’ensemble des villes participantes s’est formellement engagé à mettre en œuvre différentes mesures (ici, réfléchir à une taxe sur la spéculation foncière ; là, élaborer une stratégie de développement du logement social et abordable ; ailleurs, créer une commission d’étude sur le logement). 

À Sherbrooke, la mairesse Beaudin a entamé une réforme majeure de la gouvernance de la Ville en instituant le Secrétariat à la participation citoyenne, sur lequel elle fonde de grands espoirs. Même démarche à Longueuil, où l’Office de participation publique a été créé dans le but d’« accroître la confiance à l’égard des institutions démocratiques municipales ».

Un nouveau Code de l’urbanisme a été adopté à Laval pour « encadrer plus intelligemment le développement de la Ville et mieux protéger l’environnement ». C’est ce qu’a fait très concrètement l’équipe de Julie Bourdon à Granby, en choisissant de protéger près de 75 % de la superficie d’un terrain de trois millions de pieds carrés comprenant plusieurs milieux humides. La précédente équipe municipale l’avait acquis dans le but d’en faire… une zone industrielle.

Pour rappeler aux élus de la Ville de Québec les « attentes des générations à venir à l’égard des enjeux liés au développement durable et à la crise climatique », Bruno Marchand a quant à lui fait ajouter une place symbolique à la table du comité exécutif. Une « chaise du temps » décorée par des enfants y trône, comme un rappel que les décisions d’aujourd’hui auront des conséquences demain.

« Dans cette gang-là, tout le monde est préoccupé par la crise climatique. Tout le monde », affirme Bruno Marchand en parlant de ses collègues de Laval, Longueuil, Sherbrooke et Granby. « Mais ça va au-delà de nous, aussi. Le vent a tourné à ce sujet, parce que les municipalités vivent les défis et les effets. On est plusieurs à sentir qu’on doit accomplir une mission, réaliser quelque chose de plus grand que soi. Les 1 100 maires du Québec ne sont pas tous rendus à la même place, mais il y a un mouvement. »

Depuis son arrivée en poste, Bruno Marchand dit avoir observé un « profond changement dans la conscience citoyenne par rapport à cet enjeu. Il y a eu une nette progression. » À preuve : quand la Ville de Québec a annoncé des restrictions sur l’arrosage à domicile, « il n’y a pas eu de tollé, rappelle-t-il. Les gens comprennent qu’il y a des impacts à gaspiller l’eau. » 

La multiplicité des phénomènes météo extrêmes rend la discussion très concrète, ajoute Stéphane Boyer. « Chez nous, à Laval, il faut réparer les berges qui s’érodent, le sol qui s’écroule sous l’asphalte, adapter nos usines de filtration d’eau pour éviter d’être obligés de déverser des eaux usées dans nos rivières — les besoins sont là, maintenant. Ce n’est pas une vision futuriste, c’est la réalité d’aujourd’hui. »

L’épisode du 13 septembre n’était pas le premier choc de visions entre le gouvernement Legault et ces élus. Au point que certains voient le groupe d’élus municipaux progressistes comme une sorte d’opposition officieuse. Toutefois, si « les maires jouaient à être l’opposition avec le gouvernement, ça n’irait pas », estime Bruno Marchand, qui a pourtant eu des accrochages médiatisés avec les élus caquistes, notamment sur le dossier du tramway. « On n’est pas à la solde du gouvernement, mais on n’est pas contre lui non plus. C’est une danse », dit-il. 

« Ils ne peuvent pas être systématiquement l’opposition au gouvernement, le monde municipal est trop dépendant de Québec », acquiesce l’ancien maire de Gatineau Maxime Pedneaud-Jobin. Mais pour Catherine Fournier (qui évoque la nécessité de maintenir un « dialogue » ouvert avec l’État), il y a maintenant un « rapport de force plus important » des villes avec Québec. « On arrive à mettre des enjeux au cœur des discussions politiques, à faire front commun autour de ça. »

En mai, plusieurs ont ainsi vivement réagi à une déclaration du ministre des Transports d’alors, François Bonnardel, qui se demandait : « Je suis qui, moi, pour dire à une jeune famille : “Vu que la mode est à la densification, tu vas aller vivre dans une tour de 12 étages” ? »

S’il se posait vraiment la question, le ministre n’a pas manqué de réponses. La densification n’est pas une « mode », ont rétorqué des élus qui avaient visiblement déjà réfléchi en profondeur à cette problématique. Pour eux, le vaste sujet de l’aménagement du territoire — qui touche l’étalement urbain, le logement, la mobilité durable… — ne peut se résumer à une note de bas de page des projets de développement : elle est fondamentale pour l’avenir des villes et du Québec. « C’est un enjeu qui a pris beaucoup d’importance récemment, et qui a motivé bien des jeunes à se lancer en politique municipale », croit la mairesse Beaudin.

« Ça revient à se demander ce qu’on veut laisser pour les générations futures, poursuit Julie Bourdon. Comment développer nos villes, comment maintenir nos milieux naturels, comment penser le développement économique… »

Il y a un peu de tout cela dans Des quartiers sans voitures, un essai publié cette année par Stéphane Boyer (Éditions Somme toute). Le maire de Laval y propose ainsi un « changement de culture » pour sortir graduellement du tout-à-l’auto et arriver à créer des « milieux de vie où les gens seraient plus en santé, les rues plus animées et la qualité de vie meilleure ». Un pas de géant dans nos villes où la voiture est une « norme culturelle », selon son expression.

En attendant cette transformation, il y a sur la table des cinq maires et mairesses de grands défis. Julie Bourdon rappelle que les villes composent avec des enjeux sociaux de plus en plus présents (crise du logement, itinérance…). L’argent manque partout, pour tout, et les villes demeurent largement dépendantes de l’impôt foncier (ou de fonds liés à des programmes hyper-normés, dénonce le quintette). La pénurie de main-d’œuvre est criante — Catherine Fournier dit avoir affiché trois fois le même poste pour recevoir une seule candidature.

Mais « tout ça nous force à trouver des idées en dehors de la boîte, affirme Stéphane Boyer. C’est une motivation à ne pas juste gérer le quotidien en demandant des chèques à Québec ou à Ottawa : il faut aller plus loin et sortir des sentiers battus. »

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La chaise vide décorée par des enfants et où trônent les générations futures est puissante. M. Legault pourrait faire de même à l’Assemblée nationale, alors qu’il est question de rajeunir le mobilier ! J’avoue avoir peu d’espoir qu’il prenne ce genre d’initiative, captivé qu’il est par le souci de CONTINUER ! Merci pour votre excellent article !

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En l’absence d’une véritable réforme de la fiscalité municipale, les bonnes pratiques d’urbanisme et d’aménagement du territoire ne seront jamais celles privilégiées. L’étalement urbain demeure la façon la plus simple d’encourager la construction d’habitations et l’accès à la propriété, donc de générer des revenus pour la municipalité qui dépend essentiellement des impôt fonciers. C’est un cercle vicieux que l’adoption (1979) de la La loi sur l’aménagement du territoire et de son application depuis plus d’échanges ans n’a jamais pu briser. Associer les revenus municipaux à de bonnes pratiques (ex. Retour d’une partie des taxes sur la consommation collectées dans un périmètre urbain bien défini) et exiger des promoteurs hors des périmètres de payer une part des futurs services de voisinage (ex. Écoles, garderies, loisirs, etc.) qui seront générés par l’ouverture de territoires vierges à de la nouvelle construction devraient être au sommet des réflexions. À noter que des solutions de ce genre ne sont pas nouvelles (certaines ont été implantées dans des villes américaines depuis plus de 60 ans) ; elles ont déjà été proposées mais de puissants lobbies (propriétaires fonciers, constructeurs etc.) et le refus de partager les revenus de taxation avec les municipalités ont toujours réussi à diluer ou faire avorter ces solutions.

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Il y a une grande oubliée dans la liste des nouveaux maires, France Bélisle, première mairesse de la ville de Gatineau qui en passant est au 4e rang des plus grandes villes du Québec.

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