Les nouveaux visages du pouvoir

L’arrivée de Kathleen Wynne — une grand-mère ouvertement lesbienne — à la tête de l’Ontario reflète un profond changement de culture politique.

Chronique de Chantal Hébert - Les nouveaux visages du pouvoir
Photo : F. Lum / PC

Mais le choix d’un parti qui n’a pas coutume de se draper dans la social-démocratie est un signal sans équivoque qu’est révolue la longue époque où, derrière chaque homme de pouvoir, il y avait des femmes satisfaites de s’effacer. C’était inévitable ! Cela dit, le vrai changement ne se résume pas à un rapport de force homme-femme de plus en plus équitable en politique.

Maintenant que des femmes dirigent les quatre provinces les plus peuplées du Canada, le moment est bien choisi pour évacuer quel-ques clichés. Cela commence par celui selon lequel c’est en désespoir de cause qu’un parti se résigne à se tourner vers une femme pour le diriger.

Il est vrai qu’il fut un temps – encore récent – où ce sentiment a contribué à l’arrivée de femmes à la direction de partis en panne dans les sondages. L’élection de Kim Campbell à la succession de Brian Mulroney à la tête du Parti progressiste-conservateur fédéral, en 1993, en est un bon exemple.

Mais la version abrégée du parcours d’étoile filante de celle qui a été, le temps d’un été, première ministre du Canada occulte le fait non seulement que Kim Campbell était plus populaire que les hommes qui auraient pu lui faire la lutte, mais aussi qu’elle n’était pas moins qualifiée qu’eux.

Les relèves de la garde à la tête des partis se font rarement lorsque ceux-ci sont au sommet de leur gloire. Quand Stephen Harper est devenu chef de l’Alliance canadienne, la formation était à moins de 20 % dans les intentions de vote.

Dans le même ordre d’idées, peut-on soutenir que Stéphane Dion et Michael Ignatieff (ou un des trois hommes qui briguent la succession de Jean Charest) ont pris (ou prendra) les com-mandes d’un parti filant sur l’autoroute du pouvoir ?

L’idée que Christy Clark, Alison Redford, Kathleen Wynne, Pauline Marois et Kathy Dunderdale se retrouvent respectivement aux commandes de la Colombie-Britannique, de l’Alberta, de l’Ontario, du Québec et de Terre-Neuve-et-Labrador parce que les meilleurs hommes auraient choisi de passer leur tour ne résiste pas à l’analyse. Selon moi, l’influence de plus en plus grande des femmes dans le débat politique au pays s’inscrit dans une tendance plus diffuse, mais plus large : celle de la montée d’un nouveau pouvoir plus citoyen.

D’un bout à l’autre du Canada, les élites politiques et leurs réseaux traditionnels sont en perte de contrôle. La plupart du temps, ce sont des femmes qui en profitent. Mais cela ne tient pas autant à leur sexe qu’au fait qu’elles étaient largement exclues des réseaux de pouvoir. Ce n’est pas pour rien qu’en anglais on parle du old boys’ network.

Parmi les pièces à conviction qui illustrent la montée de ce nouveau pouvoir, il y a :

  • Le couronnement d’Alison Redford en Alberta comme chef du Parti progressiste-conservateur à la suite de la mobilisation en faveur de sa cause de partisans plus libéraux.
  • La victoire à Calgary de Naheed Nenshi – un maire progressiste et musulman -, issue d’un élan citoyen.
  • La résonance du travail de moine aux Com-munes de la chef du Parti vert, Elizabeth May.
  • La place que se taille Québec solidaire dans la conversation politique au Québec, incarnée notamment par la contribution de Françoise David au débat des chefs de la dernière campagne.
  • L’arrivée massive aux Communes, en 2011, d’une équipe de novices québécois sous la bannière d’un parti néo-démocrate sans machine électorale digne de ce nom au Québec, ou encore les foules qui se pressent pour entendre Justin Trudeau dans des endroits du Canada où le soleil ne brille plus depuis des lunes pour le PLC.

En somme, le fait que la trajectoire de Kathleen Wynne l’ait menée de l’action citoyenne aux premières loges du pouvoir en Ontario reflète peut-être davantage un profond changement de culture politique que son profil féministe.

 

 

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