Les petits scandales libéraux, en attendant les gros

Jus d’orange à 16 $, balade en limousine à 1 700 $, photographe à 6 600 $: le Canadien a l’indignation facile!

La ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, au conseil général de L’Association médicale canadienne. (Photo: Darryl Dyck/La Presse canadienne)
La ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, au conseil général de L’Association médicale canadienne. (Photo: Darryl Dyck/La Presse canadienne)

Cette semaine, pendant que le Québec travaillait fort à résister aux hordes de burkinis venues islamiser la province à grands coups de wet suits ostentatoires, Ottawa s’enflammait pour les dépenses de deux ministres libérales.

Vous n’en avez peut-être pas entendu parler, les protestations des partis d’opposition étant couvertes par les cris de frayeur des Québécois aux prises avec des femmes trop habillées pour se baigner. Laissez-moi vous résumer.

Tout d’abord, il y a la ministre de la Santé, Jane Philpott, qui aurait payé trop cher des services de limousine à plusieurs reprises. Et parce que dépenser 1 700 dollars pour une seule journée de déplacement, ça ne paraît pas assez mal, l’entreprise de limousine appartient à un militant libéral. Beau doublé.

Pour 1 200 dollars, on peut faire un aller-retour Montréal−Kuala Lumpur. Pour 1 700 dollars, Jane Philpott s’est contentée de se promener dans la région de Toronto. Je suis presque plus fâché par le manque d’envergure et d’ambition que par la facture.

Finalement, la ministre a promis de rembourser 3 700 dollars des dépenses de limousine (car il y en a eu d’autres), ainsi que les 520 dollars d’un abonnement annuel aux salles d’attente privées d’Air Canada. Parce que le Canadien tient à ce que ses ministres voyagent dans les conditions les plus misérables possible. Comment peuvent-ils représenter le peuple s’ils n’ont pas eux aussi envie de mourir en attendant leur avion, je vous le demande.

Puis, on a appris qu’une autre ministre, Catherine McKenna, à l’Environnement, a payé un photographe 6 632 dollars pour qu’il immortalise son passage à la COP21, à Paris, l’automne dernier. Ces photos ont ensuite été déposées sur le compte Flickr de la ministre, où elles ont cumulé à peu près autant de visionnements qu’il y a de femmes en burkini sur les plages de la Montérégie.

En réaction à la nouvelle, le premier ministre s’est inscrit au concours de l’euphémisme de la semaine en déclarant que ce n’était «peut-être pas la meilleure utilisation de fonds publics». Peut-être pas, non. Peut-être pas.


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Mais en même temps… ce n’est pas grand-chose. 6 600 dollars et 3 700 dollars, c’est une demie de la moitié de un pour cent d’une fraction d’une miette du budget annuel fédéral, où l’on dépense 289 milliards. Si une dizaine de hauts fonctionnaires prenaient le temps de lire ce billet de blogue pendant leurs heures de travail, on perdrait probablement autant en salaire versé dans le vide.

Et pourtant, ces broutilles génèrent bien plus de colère populaire que, par exemple, une histoire de dépassement de coûts de quelques millions sur un chantier naval.

Qu’est-ce que c’est, un million et demi de dollars?

On sait que le chiffre existe. On sait qu’on aimerait posséder un million et demi de dollars. On a vu dans Breaking Bad qu’il est possible d’empiler ce genre de somme dans une petite remise. Mais… à quel point est-ce révoltant quand on parle d’un gros chantier hors de notre expertise ? Tout ça devient rapidement très abstrait. Difficile de rester fâché contre une abstraction.

Mais si on parle d’une ministre qui paie 16 dollars un verre de jus d’orange? Oh, ÇA, je sais à quoi ça ressemble. J’en achète toutes les semaines à l’épicerie et je sais qu’à 16 dollars le verre, t’es mieux de pouvoir garder le verre après.

Ce genre de petit scandale revient à intervalle régulier en politique, comme si personne n’apprenait jamais. Il se trouve toujours un député ou un sénateur pour croire que le citoyen moyen va applaudir les 4 500 dollars qu’il vient de dépenser pour un ananas dans lequel on a sculpté le visage du premier ministre.

Est-ce l’air d’Ottawa? Est-ce un effet secondaire de l’important salaire, un étourdissement constamment renouvelé chaque fois qu’on regarde le solde de son compte? Mystère.

C’est fâchant, et on ne s’en prive pas: on se fâche… pour des broutilles. Ça ne veut pas dire que l’on ne devrait pas se fâcher, par contre. Au contraire.

Mais il faut que ces colères soient un tapis roulant du pas content, sur lequel on s’entraîne pour un marathon de l’indignation. Il faut voir ces petits scandales comme des tricycles de la colère, qui nous préparent au vélo sur lequel on fera le tour de France d’un vrai scandale.

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Je vais ici profiter de ce texte puissant, pour y aller un peu sur un registre : celui de la misogynie. Lorsqu’on lit ce billet qu’est-ce qui frappe le plus ? Sont-ce ces sommes astronomiques qui viennent vampiriser le budget toujours serré de l’État ou le prénom de celles — je dis bien celles — qui s’adonnent sans retenues à ce type de libéralités ?

Jane, Catherine et Bev qui malgré son conservatisme a pavé la voie !

On ne cesse — nous les mâles — de nous prendre en défaut lorsque nous oublions ne serait-ce qu’une seconde, le sacro-saint principe de l’égalité homme-femme. Cependant, force est bien de constater qu’au chapitre des frivolités hommes et femmes ne sont manifestement pas égaux !

Prenons un exemple concret : boire un jus d’orange à 16 dollars aux frais du contribuable est proprement scandaleux, tout le monde s’entend là-dessus. Mais si un homme (député ou ministre) dépense 10 fois plus pour du fort, il n’y a rien de scandaleux là-dedans pour autant qu’il paye la note de sa propre poche….

Malgré tout, ne faut-il pas néanmoins se réjouir que madame McKenna ait téléversé ses photos sur Flickr ? En d’autres temps ont aurait dépensé tout autant d’argent pour les imprimer sur papier et les diffuser, quand la plupart des images auraient terminé dans la corbeille à papier.

Ainsi comme l’écrivait jadis, le moraliste Simon de Bignicourt : « L’inconstance des femmes est l’excuse naturelle de leur penchant à l’ingratitude. »

— Voilà tout ce qu’il fallait démontrer 🙂

Mon père dirait plus ça change plus c’est pareil. Je suis bien déçu.
J’ai espéré qu’avec plus de femmes au parlement cela changerait.

Misogynie en effet. Et tous ces sénateurs qui ont fait des dépenses injustifiées étaient-ils des femmes?

@ Sisyphe (Micheline Carrier),

Autant que je sache (corrigez-moi si je me trompe), la sénatrice Pamela Wallin était aussi visée par l’enquête de la GRC pour fraude et abus de confiance dans le cadre du scandale des dépenses au Sénat. Elle est certes sortie blanchie (comme tous ses collègues d’ailleurs) et on ne déposera pas de poursuite contre elle.

Elle aura toutefois dû rembourser la coquette somme de 150 000 dollars et l’audit qui s’en est suivi pour comptabiliser l’ensemble des remboursements auxquels elle n’était pas vraiment éligible aura quant à lui coûté au trésor public (donc à vous et à moi) environ 127 000 dollars.

Eh bien oui ! Voici une preuve de plus de ma misogynie et quant à vous, vous nous apportez la preuve que votre mémoire est courte et sélective. On dénonce volontiers la misogynie mais assez rarement l’androgynie et pourtant… j’croirais bin qu’ça devrait exister aussi 🙂

Quant à imaginer que les femmes seraient moins dépensières et plus redevables de leurs dépenses que les hommes…. Cela relève en quelques sortes du mythe… comme celui de Sisyphe.

— Correction :
Je me suis livré à un usage inapproprié du mot : « androgynie », j’aurais plutôt dû employer le mot : « misandrie » à la place. En d’autres termes le sexisme des femmes à l’encontre des hommes.

Pourquoi faut-il toujours » palaiser, limousiner,protocoliser « à grands frais sur le dos des payeurs de taxes ? Pourquoi la course des caisses électorales pour vanter la valeur des candidats, quand c’est le métier des médias d’informer sur la valeur et les tords des politiciens ?

On se scandalise de ce qu’on peut comprendre. Un verre de jus d’orange payé 16$, des photos au coût de 6000$, une location de limousine coutant 3700$ c’est épouvantable ! Mais près de 2 milliards de $$$$$$$$$$$$$ pour un registre des armes à feu qu’on a détruit, bof ! C’est trop compliqué! On ne comprend pas assez pour qu’on puisse s’en scandaliser.

Vous avez tellement raison… On crie au scandale pour un verre de jus d’orange à 16$ mais on somnole sur des avions de chasse à 35 milliards $ ou des mafiosos et les enveloppe brunes et on réélit les partis politiques connus pour les encourager… Mme Philpot prend une limousine pour ses déplacements à Toronto? Diantre, quel scandale, pourquoi n’a-t-elle pas pris l’autobus? Un salon d’aéroport VIP pour une ministre? Quelle horreur! Ces salons sont réservés aux gens d’affaires qui contribuent généreusement à la caisse électorale des partis politiques… Mais qui d’entre nous n’a pas fait de dépenses exagérées en rapport à son budget et à ses revenus? Nous sommes endettés jusqu’aux oreilles mais on préfère scruter les dépenses insignifiantes des ministres (leurs dépenses doivent faire l’objet de rapports publics): c’est tellement plus facile de voir la paille dans l’oeil du voisin que la poutre dans le sien…

Messieurs, messieurs, messieurs… Là où il y a de l’homme il y a de l’hommerie, comme dans Homme avec un grand H, comme dans « race humaine ». La magouille est humaine, ainsi que son contraire.
Le plus triste ce n’est pas que les gens ne développent pas des habitudes et un jugement plus sains, c’est que les gens ont tendance à devenir plus habiles pour justement ne pas se faire prendre la main dans le sac de l’abus…

Je crois que vous vivez en prismacolor madame Denise D. Les deux dernières générations sont des adultes qui sont demeurés avec leur mentalité “d’enfant roi” qui se regardent le nombril.

Les sociétés caritatives percevaient trois fois le montant durant les années 80 qu’ils réussissent à percevoir durant les deux dernières décennies et la baisse continue de plus belle selon un étude effectuée par trois entités des Nations-Unies (Unicef, UNHCR, WFP).

Le rapport recense l’ensemble des sociétés caritatives de la planète.

Nous vivons l’ère du “tape à l’oeil” du “regarde moi passer” et “as tu vu mon char” le tout sur crédit bien entendu.

Le caractère de la “communauté” n’a jamais existé en Amérique du Nord et n’existera jamais. À preuve, les citoyens se sont pilé sur la tête les uns les autres après la crise de 29.

C’est chacun pour sois et n’attendez pas de voir de changement avant longtemps, très longtemps.