Les pièges de la lutte contre-terroriste : l’évolution récente du jihadisme (3/3)

Quels sont les moyens utilisés par les Occidentaux pour gérer les conflits ethno-nationalistes régionaux, comme c’est le cas dans certains pays du Moyen-Orient ?

Photo : AFP / Getty Images
Photo : AFP / Getty Images

Dans le précédent billet, nous concluions que l’intérêt à court terme des pays occidentaux était de favoriser le noyautage des djihadistes dans des conflits ethno-nationalistes régionaux et de favoriser la négociation politique d’une solution à ces conflits. Quels sont les moyens utilisés par les Occidentaux pour gérer ces conflits ?

La meilleure stratégie serait-elle de porter le fer dans les pays du Moyen-Orient et du Maghreb affectés ? Une simple lecture des objectifs stratégiques d’Al-Qaïda permet de comprendre à quel point ce projet est insensé. L’objectif est d’attirer les pays occidentaux dans des conflits en pays musulman, de « réveiller l’oumma » contre ces envahisseurs et de verrouiller les Occidentaux dans un conflit d’attrition qui se répand dans toute la région concernée.

Parallèlement, il s’agit de montrer que cette intervention occidentale est la preuve que l’Occident veut du mal au monde musulman, tout en suscitant la division en Occident (entre Europe et États-Unis, entre dirigeants et population) sur le bien-fondé de cette intervention.

Enfin, en bon lecteur de Naissance et déclin des grandes puissances de Paul Kennedy, Al-Zawahiri prévoit que les États-Unis sont déjà confrontés à deux des trois motifs de chute des empires : la croissance incessante des coûts de sécurité interne, l’expansion de la présence militaire dans le monde et les coûts associés. Le troisième motif, la concurrence commerciale d’une puissance économique émergente, est en passe de réalisation (voir Abdel Bari Atwan, The secret history of al Qaeda, 2006, p. 221-228.)

Comme je l’argumentais dans G.I. contre jihad, l’essentiel des leviers d’action contre Al-Qaïda sont de nature politique et idéologique, la dimension militaire étant secondaire, voire contre-productive si elle est utilisée à mauvais escient ; le problème étant que les États-Unis recouraient trop facilement à l’armée et ne proposent aucun contre-récit crédible face au récit jihadiste. Comme le dit une source américaine du renseignement dans une formule qui rappelle la guerre du Vietnam : « Tactically, we may have defeated the central leadership, but strategically, they are winning. »

Tout cela est bien et bon, mais si les dirigeants possédaient des « solutions politiques » clé en main pour résoudre les divers conflits qui servent de terreau aux jihadistes, il est peu probable qu’ils les rangent sagement dans un tiroir pour faire la démonstration de leur impuissance, voire de leur incompréhension, de ces conflits devant les médias. Dans ces conditions, l’outil militaire représente bien souvent l’option la moins détestable. Tel est le lot du décideur confronté à une information imparfaite, des moyens limités et un temps de décision réduit.

En prenant en compte toutes ces contraintes, comment juger l’action récente des Occidentaux ? L’action des États-Unis depuis la fin du mandat de Bush et sous les mandats d’Obama est moins inepte que ce que certaines caricatures laissent croire. Face aux jihadistes ayant une réelle capacité internationale, les attaques de drones représentent des gains certains pour des coûts somme toute limités. En effet, ils ont permis d’éliminer des cadres et des leaders capables de fédérer, de planifier, de financer et de nouer des liens avec d’autres groupes. Ces individus étaient des ennemis déclarés qui se voyaient dans une guerre contre l’Occident et utilisaient des moyens militaires : l’utilisation de la force létale contre eux est difficilement contestable de ce point de vue.

De même, la circonspection avec laquelle les pays occidentaux envisagent leur soutien aux rebelles syriens représente bien le fait que la leçon de l’Afghanistan n’est pas répétée mais retenue. Une circonspection que ne partagent pas certaines monarchies du Golfe qui ne voient pas d’inconvénient à soutenir les franges les plus radicales des rebelles. En ce qui concerne le Mali, la France a su contenir son engagement aux objectifs fixés au préalable (mettre un coup d’arrêt à la progression des jihadistes) et est en train de passer le relais aux forces maliennes et africaines.

Si l’outil militaire permet de faire baisser momentanément le niveau de menace, il ne résout pratiquement rien. Pire, il permet même de donner une consécration de champion de la « lutte anti-impérialiste » à des combattants qui demeurent des groupuscules marginaux en nombre et en popularité par rapport aux populations parmi lesquelles ils vivent. Encore pire, l’intervention armée représente précisément le piège dans lequel les jihadistes veulent entraîner les Occidentaux.

En conséquence, ce sont les processus politiques qui sont à privilégier, en particulier le passage de l’autoritarisme vers des formes pluralistes de gouvernance. « Le pays est donc à la croisée des chemins en termes de sécurité : accroître son pluralisme politique, au risque de subir plus d’instabilité (voire de terrorisme) ou prendre un virage autoritaire pour restaurer l’ordre à court terme. » Ce qui est valable pour le Mali l’est également pour l’Égypte. En « volant » les Frères musulmans de leur pouvoir légitimement acquis, l’armée égyptienne offre sur un plateau d’argent le récit d’un revival du coup d’État algérien de 1992 (cent mille morts dans la guerre civile subséquente). En ce sens, le succès du Printemps arabe représente un intérêt de sécurité nationale majeur pour les pays occidentaux. C’est bien en comprenant cela que les États-Unis avaient soutenu l’Égypte de Morsi.

Entre les craintes de l’arrivée au pouvoir de l’islam politique et les impasses de l’autoritarisme, les pays occidentaux ont les plus grandes difficultés à hiérarchiser leurs priorités, à déterminer les moyens d’action à privilégier, ainsi qu’à accepter la décroissance continue de leur capacité à influencer un environnement mondial soumis à des processus subétatiques puissants.

 

Pierre-Alain Clément
Directeur adjoint de l’Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

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Je crois que vous n’allez pas au fond du problème.
Vous parlez uniquement de ce que doivent faire les pays occidentaux pour contrer les « djihadistes »musulmans.
Vous vous enfermez dans ce goulot étroit : musulmans contre occidentaux (le slogan de BUSH après la chute du communisme,…et nous avons tous avalé cet appât sans aucune restriction comme si nous avions tous été lobotomisés)
Si nous essayons de creuser plus profond, on se rendrait compte que ces mêmes pays occidentaux ( Europe et états unis en particulier) ont tous un passé peu glorieux en temps que colonialistes ( on peut même dire sans se tromper: tout a fait criminel).
Leurs gouvernements , dirigés en sous-main par des intérêts privés ( financiers en général ), sont toujours partis du principe suivant: j’ai des combattants ( mercenaires motivés par l’argent uniquement pour la plupart ), j’ai le financement ( les sociétés financières et commerciales ), je m’engage a prendre les choses en main directement et a mettre en place des gouvernements fantoches par la force si necessaire dans tous les pays qui ont des richesses ( eau a profusion , gaz , pétrole , diamants , terres fertiles, terres rares, etc etc etc…) , a leur voler tout cela et a déclarer tous ceux qui ne sont pas d’accord avec nous comme REBELLES a combattre par tous les moyens.
Alors , ne nous étonnons pas de voir de la résistance se développer contre cette main-mise sur les richesses de pays africains et autres qui ne profitent qu’a une infime partie de la population « les soit-disant classes supérieures » pendant que le reste meurt pratiquement de faim.
Voler est beaucoup plus facile qu’acheter a un prix juste et cela fait qu’il n’y a aucune différence entre un assassin qui vous braque dans une ruelle sombre pour vous prendre votre portefeuille et qui vous tue si vous résistez et nos pays occidentaux qui pratiquent cela a l’échelle planétaire.
Naturellement, comme cela arrive souvent, les citoyens des quartiers des agressions s’organisent entre-eux pour se défendre étant donné que la police n’existe que pour protéger les riches des quartiers huppés et ils deviennent par cet acte des hors la loi.
Au niveau d’un pays, cette organisation est appellée RÉSISTANCE par le peuple et REBELLION par le pouvoir en place.
Cette résistance est le parfait terreau pour toute personne écrasée par les gouvernements maintenus et protégés par nos fameux pays occidentaux.
Maintenant, en appuyant les armées contre des groupes légalement et librement élus ( exemples en Algérie, en Egypte ,en Afrique etc etc etc ) nous créons cette même résistance que nous redoutons et en créant des conflits armés nous lui permettons de recruter et surtout d’entrainer des combattants ( les meilleurs qui soient puisque ce seront des hommes et femmes qui auront affronté la mort et qui auront survécus aux combats ) et dont la foi est enracinée au plus profond d’eux même et surtout la haine des soldats occidentaux qui assassinent sans distinction hommes femmes et enfants.
Bien entendu, les soldats occidentaux et gouvernementaux en tueront beaucoup ( mais , l’histoire est là pour le prouver,jamais aucune armée au monde n’a pu éradiquer complètement un mouvement de résistance ) mais ceux qui auront survécu seront les meilleurs.
D’après toutes les études particulières sur la sécurité,on ne peut jamais se protéger contre ce genre de combattant ( il est très bien entrainé,on ne peut pas l’acheter,il ne craint pas la mort.)
LE RÊVE serait que nos pays occidentaux appuient les peuples contre les tyrans sans aucune restriction, que nous aidions ces même peuples a développer leurs ressources naturelles et a les exploiter au profit de leurs propres populations et enfin a leur acheter pour un juste prix ce qu’ils auront en excédent ( sans corruption, sans soldats et sans armes.)
Et nous auront effacé la résistance puisqu’elle n’aura plus de raison d’être.
Mais je pense que ça restera encore pour très longtemps juste un rêve .

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