Les politiciens et les intellectuels

C’est une longue tradition en politique que de faire semblant d’être plus nono qu’on ne l’est vraiment.

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

Nous n’en sommes pas encore à la moitié de la campagne électorale québécoise (oui oui, ça ne paraît pas comme ça, mais il reste encore trois semaines) et les exemples de nivellement par le bas sont nombreux. Lors de l’émission Cinq chefs, une élection, la série d’entrevues avec les chefs de parti à Radio-Canada, François Legault a déclaré à propos de la réforme abandonnée du mode de scrutin qu’il n’y « a personne qui se bat dans les autobus au Québec pour changer le mode de scrutin. […] Ça n’intéresse pas la population, à part quelques intellectuels. » J’ai accroché non seulement sur l’image des batailles dans les autobus (quelle cause provoquerait des batailles dans les autobus au juste ?), mais aussi sur le petit commentaire malcommode envers les intellectuels. 

L’anti-intellectualisme me désole. Si les intellectuels trouvent que réformer le mode de scrutin serait une bonne idée, il me semble qu’on devrait peut-être les écouter (excusez-moi si ça sonne comme du Harmonium). C’est comme pour le terme « bien-pensant », cette insulte que l’on entend occasionnellement dans nos médias. Comme si bien penser était une mauvaise chose. Bien sûr, je sais qu’il s’agit là d’une expression qui vise surtout à dénoncer le politiquement correct, mais le choix de la dénomination est révélateur du traitement que l’on réserve à ceux qui se servent de leur cerveau avant de parler.

François Legault a déjà été un intellectuel qui s’intéressait à la réforme du mode de scrutin. Or, c’est une longue tradition en politique que de faire semblant d’être plus nono qu’on ne l’est vraiment. En entrevue au moment de la parution de sa biographie, l’ancien premier ministre Jean Chrétien a confié ceci : « Quand je faisais des discours, j’avais un truc. Je bloquais en anglais. […] Je demandais : “Y en a-tu un qui peut me dire comment on dit ça, en anglais, tel mot ?” Le monde partait à rire. Y en avait un qui me le criait. Je le savais, mais c’était une façon pour moi de montrer qu’on est canadien et que si on est canadien, on est différent. » C’était payant pour lui de faire croire qu’il était un peu maladroit en anglais.

C’est en lisant de telles déclarations que j’en viens à avoir des doutes sur ce que disent les politiciens. Je m’interroge trop souvent sur l’intention derrière leurs choix de mots. Je suis un complotiste de la rhétorique. Et ça fonctionne aussi avec ce qu’ils écrivent sur leurs affiches électorales. On a bien rigolé des erreurs dans les noms des circonscriptions sur plusieurs affiches conservatrices, ou des fautes d’orthographe sur les écriteaux devant les lutrins, mais ce n’est pas si drôle que ça. Parce qu’au-delà du fait que cela démontre un manque de souci pour la langue (et pour la géographie), on se demande si ce genre d’erreur n’est pas faite à dessein pour rendre les candidats plus humains. Je fabule probablement. J’espère que je fabule.

On en a peu parlé, mais la proposition du nouveau chef du Parti conservateur du Canada, Pierre Poilievre, d’imposer une loi sur le langage bureaucratique va aussi dans cette direction. Vous ne me verrez pas défendre la bureaucratie. Elle me décourage au plus haut point. Mais Poilievre promet de légiférer pour exiger que le gouvernement publie des documents avec des « mots simples » et « le moins de mots possible ». En voulant trop simplifier, on risque de perdre des nuances. Dans une vidéo où il explique la chose avec de la belle musique d’ascenseur en trame de fond, il propose la théorie de la relativité comme exemple de simplicité : « Certains vont dire que la simplicité est la même chose que la stupidité. Mais Einstein aurait dit autrement quand il a écrit E = mc2. […] Est-ce que la formule aurait été plus brillante si ça avait pris des pages et des pages de complexité de l’utiliser ? Je pense que non. » Pourtant, si vous voulez mon avis de gars qui a échoué à son cours de physique au cégep, E = mc2 n’est pas si simple que ça. Il est assez simpliste de croire que ça peut être un bon exemple. Simpliste et trompeur.

À une époque où les réseaux sociaux fabriquent de l’ignorance à la pelletée, ce serait bien de ne pas prolonger cette tendance à se moquer des gens qui réfléchissent. Lorsqu’on m’appelle pour des sondages (c’est-à-dire jamais), je réponds toujours que l’enjeu qui me tient le plus à cœur est l’éducation. Malheureusement, on parle très peu d’éducation dans la campagne électorale québécoise. Certains politiciens seront peut-être heureux de ne plus les avoir dans les pattes, mais je trouve ça plutôt inquiétant pour notre production nationale d’intellectuels. Le dénigrement subtil de ces derniers pour gagner des points dit quelque chose sur ce que ces orateurs pensent des gens. 

Répondre au commentaire de NPierre

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Que dire aussi des prévisions des coûts des projets d’investissements, et des nouveaux programmes comme les maisons des aînés, des maternelles 4 ans, des lignes de métro, du troisième lien etc.
Incroyable toutes les solutions magiques amenées par les politiciens en campagne électorale à tous les dossiers, avec comme dénominateur commun, un budget de l’état qui grossit sans fin.
Nono sciemment ou innocemment.
Pas trop intellectuel et pas trop comptable non plus.

Répondre

Merci Olivier pour cette réflexion. Je n’avais pas tant suivi les idées de Pierre Poilievre. Ce qui m’accroche c’est d’apprendre qu’il a l’idée de simplifier le langage gouvernemental. Il me semble que ça commence à ressembler au roman 1984 de George Orwell. Oups, je m’excuse ici de citer un roman. C’est probablement une errance intellectuelle…

Répondre

Dans l’usage des langues, il n’est pas rare qu’un même mot ait un sens ou une connotation variable. À un sens premier s’adjoint indistinctement un sens péjoratif. Ceci s’applique pour la langue française. Souvent, c’est le sens péjoratif qui l’emporte sur le sens premier.

C’est pourquoi les linguistes insistent sur le caractère contextuel de tous propos, ils insistent sur le cadre général du texte. Comme les méthodes d’apprentissage de la langue sont aussi ou ont été variables dans le temps, tout dépendant des générations, les gens ne regardent que les mots, ils comprennent des structures de phrases simples, en sorte qu’il est aisé quelquefois de ne pas bien comprendre le sens des propos ou l’intention (le sentiment) mis dans un texte.

Dans la langue parlée le but n’est que très rarement de dire la vérité, en sorte que le sens de ce qui est dit est souvent très dissemblable de ce qui est écrit pour un même sujet.

Il existe bien des personnes qui parlent comme des livres, d’usage, on leur colle à peu près systématiquement l’étiquette « d’intellectuel », comme s’il s’agissait d’une injure suprême. En politique, l’art de l’action par excellence, c’est du bonbon pour un chef de dénoncer ces politiciens ou non-politiciens intellectuels souvent considérés comme des idéologues dont il faudrait « vite » se débarrasser.

Ainsi est-ce une vertu de bien penser ; c’est une catastrophe d’être bien-pensant, cela dénote souvent un manque de jugement, un défaut de penser et travailler intelligemment. Un politicien très intelligent sera pratiquement constamment dénigré par des gens qui de mon avis sont trop bien-pensants. Parler dans ce cas d’ostracisme n’est pas un gros mot.

On pratique la politique comme un exercice de foi, on ne cherche que des adeptes, on suscite l’adhésion lorsque le rejet de l’autre devient une preuve tangible de la cohésion. — Cela ne rappelle-t-il pas la prémisse d’une récente loi que quelques méchants « intellos » iraient jusqu’à contester devant les tribunaux sous prétexte qu’elle dirait un chose et ferait son contraire tout exactement ?

Répondre

Dans le fond, c’est de prendre le peuple pour des valises, à tort ou à raison. On «s’abaisse» au niveau de ces cruches dont on voudrait bien les votes avec un mépris certain car on les distingue des «intellectuels». C’est peut-être le résultat d’un système d’éducation taré depuis des décennies qui a fait des gens d’aujourd’hui des non-intellectuels (ça doit être ce que nous sommes puisque ce sont nos votes que les politiciens veulent aller chercher et ils veulent gagner).

Alors, en parlant d’éducation, ne faudrait-il pas en confier la gestion et les programmes à des entités neutres qui pourraient faire de notre jeunesse des intellectuels? Ah mais les politiciens n’aimeraient pas ça car ils auraient moins de marge de manœuvre pour berner les électeurs avec leurs promesses vides.

Ben non, on se battra pas dans les autobus pour le mode de scrutin mais, dieu nous en garde, les gens pourraient se battre dans la rue si ces politiciens continuent de gouverner comme des potentats pour 4 ans sans avoir les votes de la majorité des électeurs comme on le voit ici depuis des lustres. Les non-intellectuels de Legault vont peut-être finir par se réveiller et on a vu ce qu’une démocratie déficiente peut produire dans d’autres pays, quelque chose comme une révolution pas si tranquille.

Un pays qui méprise ses intellectuels est bien mal parti…

Répondre

Ce mépris des intellectuels est un des ressorts du populisme et ultimement de l’autoritarisme. On nous dire de nous méfier des élites bien éduquées, des scientifiques qui changent d’avis au cours de ces recherches, des politiciens qui défient nos vieilles croyances… puis on les encercle tous dans un mot, selon la sauce du jour : radical, gauchiste, woke, intello-qui-se-bat-dans-un-autobus… On nous demande de croire, à la place, et librement (surtout) au leader messianique qui descendra du ciel pour sauver la nation, le pays, la civilisation occidentale, bref, le monde.
Ce leader passe son temps à démolir, au nom de la liberté de « Monsieur et Madame toute le monde », des gens comme lui (peu importe s’il a des millions en banque ou un salaire à six chiffres payé par les contribuables), tout ce qui va à l’encontre de son idéologie. En passant, ce n’est pas une idéologie, mais la vérité pure et simple, incontestable. On tombe dans les pommes religieuses du néo-autoritarisme.
Regardez ce qui se passe en Pologne, en Hongrie et notamment aux États-Unis. Le Canada n’est pas à l’abri de cette vague qui risque d’éroder sérieusement notre démocratie.

Répondre

Le sujet est important mais le texte pourrait être plus fort. On dirait qu’il s’adresse aux lecteurs dans la langue et le ton dont il se préoccupe (je n’aime pas la bureaucratie). C’est l’Actualite pas la Journal de Montréal quand même.

Répondre