Les politiciens, nouveau « Club Pessimiste » ?

À écouter les élus s’accuser mutuellement de négliger des pans de la société, voire de vouloir détruire le Québec, on peut conclure que tout va mal. Pourquoi les mines sombres semblent-elles de mise dans nos Parlements ?

Illustration : Aless Mc pour L’actualité

Le terrain politique en est un qui devrait être porteur d’optimisme : c’est l’endroit où l’on propose des solutions, des plans d’action, des réformes qui visent à améliorer la vie des citoyens. Le pouvoir de changer positivement les choses est concret.

Dans la pratique, c’est toutefois moins joyeux. Les partis d’opposition accusent le gouvernement d’errer, de négliger des pans de la société, de vouloir « détruire » le Québec ou, métaphoriquement, d’abolir l’espoir… Le parti au pouvoir réplique que ses adversaires ne comprennent pas la gravité des problèmes, que leurs propositions sont à la limite du ridicule. Si une fleur est parfois offerte, c’est pour mieux lancer le pot par la suite. Le tout donne l’impression d’un interminable match de ping-pong acrimonieux.

Et dans ce grand théâtre d’antagonismes éclairé par les projecteurs médiatiques, le citoyen a bien souvent le sentiment que rien ne va. Un sentiment nourri par le « biais de négativité », « un biais cognitif qu’on a tous », dit Colette Brin, professeure de communication à l’Université Laval et directrice du Centre d’études sur les médias.

Ce biais fait que les aspects négatifs d’un enjeu retiennent plus l’attention des électeurs à court terme. « Les aspects négatifs nous mobilisent davantage, explique-t-elle. Et quand on est bombardé d’informations, les biais cognitifs s’activent encore plus. Les algorithmes sur les réseaux sociaux fonctionnent aussi comme ça. Plusieurs forces convergent ainsi pour attirer notre attention sur les points négatifs. Ça amplifie cette perception qu’il n’y a rien de bon et que le monde va de mal en pis. »

Toutefois, un côté lumineux s’oppose à la face sombre de la politique, fait valoir Françoise David, cofondatrice de Québec solidaire et députée de 2012 à 2017. « Il y a effectivement beaucoup de combats en politique, mais il y a autre chose aussi, dit-elle. Des personnes qui transcendent les lignes partisanes pour faire avancer un dossier, ça existe. Et bien plus que ce que les médias laissent croire », estime la militante au long cours, dont le nom revient spontanément — avec celui de l’ex-députée péquiste Véronique Hivon — quand on évoque ces parlementaires qui ont su s’élever au-dessus de la partisanerie. « En commission parlementaire, les députés de tous les partis travaillent souvent ensemble, avec la volonté de proposer quelque chose de positif, d’améliorer des projets de loi. »

Voilà aussi ce que soulignait Jacques Chagnon dans la Revue parlementaire canadienne, à l’automne 2014. Alors président de l’Assemblée nationale, il s’appuyait sur le succès récent de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité pour rappeler qu’« en moyenne, six mandats de cette nature sont menés à bien chaque année au Québec, et plusieurs mènent à des modifications significatives aux lois et aux politiques gouvernementales ». Il citait notamment en exemple le travail effectué par les parlementaires membres de la Commission de la santé et des services sociaux sur l’itinérance au Québec (pour préparer et faire adopter une première politique nationale de lutte contre l’itinérance), ou encore celui d’une autre commission qui a étudié la problématique du bronzage artificiel et du cancer de la peau.

À ce tableau qui rappelle que les politiciens ne passent pas leur temps à faire reculer le Québec en coulisses, il faut ajouter le travail réalisé dans les circonscriptions, renchérit Françoise David. « Vous ne pouvez pas imaginer la quantité de personnes qui atterrissent au bureau d’un député parce qu’elles ont des problèmes avec Hydro-Québec, ou Revenu Québec, ou l’aide sociale, ou leur logement… Le plus fascinant, c’est qu’on règle toujours ces problèmes-là. »

Pour Olivier Turbide, professeur de communication à l’UQAM et directeur du Laboratoire d’analyse de presse, il est toutefois normal que le citoyen associe la politique à une idée générale de négativisme, de conflit ou d’opposition. « C’est le propre du politique », dit-il en évoquant la politologue belge Chantal Mouffe, qui a développé cette thèse dans Le paradoxe démocratique. Dans ce livre d’abord publié en anglais en 2000, elle soumet l’idée que « dans un État démocratique, les conflits et les confrontations, loin d’être un signe d’imperfection, indiquent que la démocratie est vivante et habitée par le pluralisme ». 

Olivier Turbide croit que « l’idéal démocratique venu des Grecs, qui dans un espace public avaient des discussions raisonnées menant à des accords consensuels, reste l’exception. Parce que cette logique consensuelle implique d’abandonner la partisanerie ».

Il y a des vertus au conflit, ajoute le professeur. Les débats permettent une « forme de gestion des désaccords », qui peuvent ainsi coexister sans que cela dégénère en violence physique ou en manifestation de haine.

Dans les médias, quantité de chroniques, de reportages, de commentaires abordent le fond des enjeux. Mais au final, « la joute politique domine » la couverture, estime Thierry Giasson, directeur du Département de science politique à l’Université Laval et chercheur principal au Groupe de recherche en communication politique. « Le milieu politique est essentiellement dépeint de manière machiavélique : on observe presque tout à l’aune d’un cadrage stratégique où il y a des gagnants, des perdants, des gens qui avancent et d’autres qui reculent. »

Professeure au Département de science politique de l’UQAM et spécialiste de la communication politique, Isabelle Gusse brosse un tableau semblable, dans lequel certains médias — pas tous — « abordent la politique comme quelque chose qui doit être plus divertissant qu’informant. Pour la rendre attrayante, on carbure aux chicanes, on met l’accent sur les guerres de mots et d’autres éléments qui font que la couverture passe à côté d’enjeux importants, et qu’elle donne l’impression que tout va mal ».

Reste que c’est aussi l’une des missions fondamentales du journalisme que de braquer ses projecteurs sur des problèmes afin que la société et les politiciens se penchent sur des solutions, pondère la professeure Brin, du Centre d’études sur les médias.

C’est en mettant tous ces éléments dans la balance que Françoise David demeure optimiste. « Je dirais que je suis d’un optimisme prudent. J’en ai vu, des gouvernements travailler dans le bon sens. Je reste marquée par ce qu’ont pu faire Salvador Allende au Chili ou Nelson Mandela en Afrique du Sud. Il y a partout des gens qui font leur possible, et qui font bouger les choses. Alors je mise sur la durée — le long terme. Parce que mon Dieu qu’on peut faire du chemin quand on veut vraiment ! »

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Quand j’ai vu hier le ton enragé de Legault et de Trudeau pour commenter les demandes et refus de transferts en santé, je me suis dit que le théâtre reprenait ses droits, en majuscule. Pièce déjà jouée, acteurs déjà compromis.est-ce sur cette scène publique est le vrai lieu de cette bataille de coqs? On est là pour servir d’exutoire à leur envie d’en découdre! Pour finir où?

Répondre

La politique telle qu’on la connaît a une source profondément judéo-chrétienne où le ciel est bleu et l’enfer est rouge. En d’autres mots, c’est un milieu hostile où l’adversité est la norme et où la compétition domine. Mais, ce n’est pas indispensable.

J’ai vécu en milieu autochtone où la politique est l’antithèse de la nôtre car elle est fondée sur le consensus. Au Nunavut et dans les TNO, il n’y a pas de partis politiques et les décisions se prennent par consensus. On voyait la même chose dans la ligue iroquoise alors que toutes les décisions se prenaient par consensus et les mères de clans pouvaient désavouer les leaders qui prenaient des mauvaises décisions.

La logique ne fait pas partie de la politique «mainstream» au Québec quand on voit un PM se lamenter de l’absence de financement en santé par le fédéral et de l’autre côté envoyer des chèques pour 3 milliards $ aux citoyens… Quelle décision aberrante quand le système de santé est en train de s’écrouler et que cet argent pourrait l’aider à commencer à remonter la côte. On est loin du consensus, on est plutôt dans la folie furieuse et les discours insensés. Au moins on va mourir sur un brancard dans un corridor d’hôpital débordé mais on aura notre chèque dans la poche.

Répondre