Les Prairies ne sont pas toutes bleues

Les cœurs des provinces de l’Ouest canadien ne battent pas, ou plus, à l’unisson. Le scrutin du 20 septembre pourrait donner lieu à plus de suspens qu’à l’habitude.

Montage L'actualité

L’auteure est professeure de science politique au Collège militaire royal et à l’Université Queen’s, à Kingston en Ontario. Spécialiste de politique canadienne, ses recherches portent sur les langues officielles, le fédéralisme et la politique judiciaire.

Les provinces du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta sont parfois vues comme des régions ennuyantes durant les élections fédérales. De fait, elles sont rarement le lieu de luttes féroces entre les partis politiques, une large partie de l’électorat étant acquise depuis longtemps au Parti conservateur. Néanmoins, plusieurs luttes importantes pour le vote des citadins et des communautés autochtones des Prairies risquent de nous tenir en haleine le 20 septembre, car cet électorat est plus volatil, et surtout plus à gauche, que le reste de la région. Pour les néo-démocrates et les libéraux, des gains minces, mais symboliquement importants, demeurent possibles. 

Le nom du premier ministre jetait déjà une ombre sur la formation libérale dans cette région du pays, étant associé à l’« infâme » Programme énergétique national de Trudeau père. La mise en œuvre de la taxe carbone en 2016 avait aussi été vécue comme une nouvelle insulte dans l’Ouest, notamment chez les travailleurs du secteur pétrolier. Les conservateurs en ont profité dans ces trois provinces en 2019, reprenant du terrain et chassant, en somme, les libéraux de la région. Seule une poignée de circonscriptions dans la capitale manitobaine demeurait du côté du gouvernement. Ce résultat avait d’ailleurs compliqué la composition du cabinet de Justin Trudeau, la coutume étant d’assurer la représentation de toutes les provinces au Conseil des ministres.

Le vote bleu dans cette région du pays est d’ailleurs d’une force redoutable : en 2019, nombreux étaient les candidats à remporter leur circonscription par des majorités formidables de 60, 70 ou 80 % des voies. Or, l’Ouest canadien est aussi une région où le clivage urbain-rural est le plus prononcé dans tout le pays, avec les capitales et autres grandes villes démontrant des tendances nettement plus progressistes que le reste de leur province respective. De plus, la population autochtone, qui forme une part importante de l’électorat dans de nombreuses circonscriptions, boude généralement les conservateurs, ce qui vient aussi brouiller les cartes. En cette année où les revendications pour une plus grande représentation des Premiers Peuples aux Communes se font entendre partout au pays, cette région pourrait nous offrir des résultats forts intéressants.

Au Manitoba, les circonscriptions de Winnipeg étaient depuis 2019 majoritairement libérales avec quatre sièges (les quatre seuls de toutes les Prairies après les dernières élections), contre deux sièges aux mains des néo-démocrates et des conservateurs. Cette année, l’équipe d’Erin O’Toole pourrait perdre l’une de ces circonscriptions, Charleswood–St. James–Assiniboia–Headingley, aux mains des libéraux, alors que Doug Eyolfson, qui avait été délogé par Marty Morantz, tente de reprendre ce siège. 

Le nord de la province est aussi à surveiller. Niki Ashton, l’une des étoiles du caucus néo-démocrate et députée de Churchill–Keewatinook Aski, a été mise dans l’embarras par les chefs autochtones de la région lors d’un de ses propres événements de campagne. Les grands chefs Arlen Dumas et Garrison Settee s’y étaient présentés pour ensuite annoncer qu’ils soutiendraient la libérale Shirley Robinson, citant leur souhait de voir augmenter le nombre de voix autochtones au Parlement.  

En Saskatchewan, le vote conservateur demeure solide tant au provincial (où il se manifeste sous la forme du Saskatchewan Party de Scott Moe) qu’au fédéral, à deux exceptions près : à Saskatoon et à Regina, deux régions ayant voté en masse pour le NPD provincial en 2020. À Saskatoon, l’ancien président de la Nation métisse de la Saskatchewan et fondateur d’un groupe représentant les Métis victimes de la rafle des années 1960, Robert Doucette, se présente pour l’équipe de Jagmeet Singh, et il pourrait bien déloger le conservateur Brad Redekopp. 

Dans Regina–Wascana, Sean McEachern, l’ancien directeur de campagne de Ralph Goodale, qui a été député libéral de cette circonscription pendant plus de 30 ans, tente de ramener la circonscription dans le giron libéral. En 2019, le conservateur Michael Kram avait délogé le vétéran libéral avec près de 50 % des voies. Regina–Lewvan est aussi une circonscription à surveiller, alors que la néo-démocrate Tria Donaldson talonne le député conservateur sortant, Warren Steinley, dans les intentions de vote. 

Enfin, une lutte à trois se joue dans le nord de la province. Les candidats libéral (Buckley Belanger, un ancien député néo-démocrate provincial ayant servi de 1998 à 2021) et néo-démocrate (Harmonie King), tous deux autochtones, jouent des coudes pour déloger le conservateur Gary Vidal dans Desnethé–Missinippi–Rivière Churchill. Cette immense circonscription recouvre à elle seule plus de la moitié du territoire de la province. Comme au nord du Manitoba, le vote autochtone y est d’une prime importance : 70 % de la population s’identifie comme Métis ou membre des Premières Nations. 

En Alberta, une seule des 34 circonscriptions n’était pas conservatrice au lendemain de l’élection de 2019, soit Edmonton Strathcona. Cette circonscription autrefois conservatrice est passée aux mains des néo-démocrates depuis 2008, et tout indique qu’elle le restera après le 20 septembre. D’autres circonscriptions urbaines sont à surveiller : Edmonton-Centre et Edmonton Mill Woods pourraient revenir aux libéraux après être passées aux conservateurs en 2019, alors qu’Edmonton Griesbach est fortement courtisée par les néo-démocrates. On constate aussi un effritement du vote conservateur à Calgary, mais dans une moindre mesure. 

Dans plusieurs de ces circonscriptions, le vote progressiste est fortement divisé entre libéraux et néo-démocrates, ce qui laisse la possibilité aux conservateurs de se faufiler jusqu’en position de tête. Il y a fort à parier que l’appel au vote stratégique se fera entendre afin de rallier le vote de gauche, mais dans cette région où le nom Trudeau demeure un handicap, il n’est pas clair qu’il bénéficiera, comme c’est habituellement le cas, à la formation libérale.  

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Ça fait des années que je remarque que les plaines son plats, mais pas plattes. Le gens de la Saskatchewan et d’Alberta voient le Manitoba comme une province de l’est.

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