Les sondés sont-ils fiables ?

« C’est toujours bon de se rappeler que lorsqu’on sonde la population, on sonde autant les champions de Génies en herbe que ceux qui prennent la garantie prolongée quand ils achètent des piles au Best Buy », soutient Mathieu Charlebois.

Photo: Daphné Caron

« Y a-t-il trop de sondages ? », c’est à peu près la seule question que les sondeurs ne semblent pas avoir envie de poser à 100 Québécois et Québécoises. (Insérez ici une split de Luc Senay.)

S’ils le faisaient, il y a de bonnes chances que la majorité des répondants diraient que oui, il y a trop de sondages. Il y a aussi de bonnes chances que ces mêmes répondants se lanceraient sur l’article de journal qu’on ferait avec les résultats du sondage.

Il n’y a pas grand-chose que le grand public aime plus qu’un bon sondage. Quand ils servent à nous apprendre que 66 % des Canadiens possèdent un barbecue, c’est inoffensif. Quand c’est pour nous apprendre que 3 % des Canadiens ne lavent jamais leur barbecue, c’est un peu dégoûtant, mais c’est encore inoffensif.

Quand le sondage entre sur le terrain politique, par contre, c’est différent. Et pas juste parce que le 3 % de crottés qui ne lavent pas leur barbecue a aussi le droit de vote. Plutôt parce que, des fois, on se demande si le sondeur ne finit pas par influencer un peu le sondé.

Qu’est-ce qui est arrivé en premier : l’œuf, ou le sondage qui a convaincu la poule qu’elle devrait pondre un œuf puisque toutes ses amies le font ?

De nos jours, on ne se contente plus de nous demander pour qui on va voter. On veut savoir le politicien avec qui on irait prendre une bière, celui qu’on laisserait garder nos enfants et celui chez qui on aimerait aller souper, comme la version la plus ennuyante au monde de « F*ck, mary, kill ».

Ma réponse : je fais garder mes enfants par Andrew Scheer, j’envoie Jagmeet Singh prendre une bière avec Trudeau et je mange un bon souper en paix, tout seul.

Invitée au balado Esprit politique, la professeure spécialisée en méthodologie à l’Université de Montréal Claire Durand nous a dit que les études ne démontrent pas que le citoyen est influencé par les sondages. D’accord. Alors dans ce cas, je ne peux pas m’empêcher de me demander encore plus ce qu’on cherche exactement en multipliant les sondages.

Pour ne rien manquer de l’actualité politique, écoutez Esprit politique, un balado, avec Alec Castonguay, Philippe J. Fournier et Mathieu Charlebois… et des invités différents à chacun des épisodes !

Si on veut savoir le résultat d’une élection, on peut simplement… attendre l’élection. Surtout que, dans les dernières années, les sondages ont connu quelques ratés.

Mais ce ne sont pas que les sondeurs qui ne sont pas fiables. Les sondés aussi sont capables.

Je me souviens d’un sondage sur les signes religieux publié en 2013, qui venait avec une intéressante mise en garde : il fallait prendre les résultats à propos de la kippa juive avec un grain de sel. C’est que, voyez-vous, on se demandait si les répondants ne l’avaient pas mélangé avec… le kirpan, le petit poignard sikh. Était-on plus antisémite qu’on le pensait, ou parlait-on simplement à travers notre kippa de sujets dont on ne connaissait rien ? Impossible de le savoir.

C’est toujours bon de se rappeler que lorsqu’on sonde la population, on sonde autant les champions de Génies en herbe que ceux qui prennent la garantie prolongée quand ils achètent des piles au Best Buy.

Bref, les sondages, ça vaut ce que ça vaut, avec une marge d’erreur de 5 %, 19 fois sur 20. S’il y a un problème, en fait, il est dans l’accent que les médias mettent sur les sondages.

Quand notre seul outil est un marteau, tous les problèmes ont l’air d’un clou. Pareillement, quand notre seul outil est un sondage, toutes les élections deviennent une course de pourcentages.

Le plan d’investissement dans les infrastructures est soudainement moins intéressant que ce que le citoyen pense du plan d’investissement dans les infrastructures, un plan dont ils ont à peine entendu parler parce que la moitié du Téléjournal a été consacré à un sondage EXCLUSIF qui vient tout juste de sortir.

Et ça, selon un récent sondage, près de 100 % des chroniqueurs un peu drôles qui écrivent pour L’actualité trouvent que c’est la pire façon de parler de politique.

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Ce qui peut paraître surprenant, c’est que tout le monde ou presque critique les sondages ; lorsque simultanément tout le monde en raffole ; qu’on sonde à peu près sur tout et n’importe quoi ; que les échantillons de personnes sondées sont grosso-modo à peu près toujours les mêmes tous sujets confondus ; quand ces petits échantillons sont scientifiquement suffisants pour rapporter le goût, l’opinion ou « l’humeur » comme l’écrit quelquefois Philippe J. Fournier d’une ample majorité de gens.

En matière de marchés, d’études de marchés et de marketing cela fait plus de 50 ans que les instituts de sondages sont employés. On ne sort pas un nouveau produit ou une nouvelle tendance sans que ces instituts soient mis à contribution.

Dès qu’il s’agit de sondages politiques, les gens sont plus sourcilleux. Cela touche un peu à notre intimité. En même temps, cela signifie simplement que la politique est un marché comme un autre, que nous ne nous définissons pas par rapport à ce que nous croyons, nos valeurs ou la qualité du programme présenté par tel ou tel parti.

Nous nous définissons par rapport à un emballage, par rapport à la mise en marché d’un message politique dans lequel nous embarquons ou bien pas.

Dans une économie dominée presque exclusivement par les marchés, nous devrions probablement nous demander si la démocratie existe vraiment ou bien si elle relève plus spécifiquement d’une forme d’illusion à l’intérieure de laquelle il nous fait plaisir de nous raccrocher. La politique est-elle un produit ?

Si la tendance se maintient, le prochain premier ministre devrait-il être celui qui excelle le mieux en l’art de la prestidigitation. Il fera pour quatre ans ou moins, main basse sur ce que nous convenons de définir comme l’État dont le principal mandat consiste à arbitrer les marchés publics.

Mais admettons que l’illusion, nous adorons tous cela.

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