Les tours du monde de Jean Charest

Le très fédéraliste premier ministre n’hésite pas à faire vibrer la corde nationaliste pour accroître le rayonnement international du Québec. Aucun de ses prédécesseurs n’a effectué autant de missions à l’étranger ! Qu’est-ce qui fait donc courir Jean Charest ?

Illustration : Virginie Egger

Le premier ministre du Québec reprend son bâton de pèlerin ces jours-ci. Jean Charest se rendra d’abord à New York, puis en Europe – au Royaume-Uni, en Belgique et en Allemagne -, pour faire connaître son Plan Nord et tenter d’inté­resser des investisseurs étrangers à ce mégaprojet censé faire pleuvoir 80 milliards de dollars sur la partie boréale du Québec d’ici 2036. À la fin de l’été, il se rendra en Chine…

Jean Charest est un grand voyageur. Depuis son arrivée au pouvoir, au printemps 2003, il a multiplié les missions à l’étranger, plus qu’aucun de ses prédécesseurs. À son retour d’Allemagne, début juillet, il aura 62 de ces missions à son actif. C’est presque deux fois plus (32) que Lucien Bouchard et Bernard Landry réunis, en sept ans de règne péquiste (de 1996 à 2003). Et c’est presque trois fois plus (22) que les premiers ministres de la riche Alberta Ralph Klein et Ed Stelmach depuis 2003. C’est aussi bien davantage (45) que le premier ministre Stephen Harper en cinq ans et demi de pouvoir, même si les responsabilités de ce dernier sur la scène internationale sont plus exigeantes.

Le chef adéquiste, Gérard Deltell, et la chef péquiste, Pauline Marois, se sont déjà interrogés publiquement sur la propension de Jean Charest à faire sa valise, craignant que les absences répétées du premier ministre ne retardent l’aboutissement de dossiers et le règlement de problèmes au Québec.

Jean Charest semble être de ceux qui estiment qu’il importe d’entretenir les liens et de revenir à la charge. Il s’est rendu à Paris à 12 reprises, contre 5 pour Lucien Bouchard et Bernard Landry, et 4 pour Stephen Harper.

Le premier ministre Charest a ajouté des destinations comparativement à ses prédécesseurs québécois : il a entre autres assisté au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, à six reprises (contre une seule pour le premier ministre du Canada). Il s’est aussi rendu deux fois à Washington (quatre fois dans le cas de Harper). Charest est par ailleurs allé deux fois en Inde, motivé par l’intérêt récent des pays riches pour les économies émergentes. Autant d’endroits où ses deux prédécesseurs québécois n’ont jamais mis les pieds.

Les premiers ministres de l’Alberta Ralph Klein et Ed Stelmach, eux, ont privilégié les destinations qui riment avec pétrole (Texas, Émirats arabes unis), que Jean Charest n’a jamais visitées.

Si le premier ministre du Canada a à peu près toujours quitté le pays à l’occasion de réunions officielles ou à caractère international (sommets du G8 et du G20, Francophonie, OTAN, APEC, etc.), Jean Charest cherche davantage à multiplier les missions économiques et à faire rayonner le Québec au cours de conférences mondiales thématiques (changements climatiques, biotechnologies, libre-échange, etc.) ou encore de rencontres avec des leaders politiques.

Page suivante ­­>>


LES MISSIONS À L’ÉTRANGER DES PREMIERS MINISTRES

Jean Charest – Québec

Nombre de missions à l’étranger (2003-2011) : 62
Nombre de pays visités : 16
Nombre de villes visitées : 51
Villes les plus souvent visitées : Paris (12), New York (8), Davos (6)

——————————————————————-

Lucien Bouchard et Bernard Landry – Québec

Nombre de missions à l’étranger (1996-2003) : 32
Nombre de pays visités : 19
Nombre de villes visitées : 45
Villes les plus souvent visitées : New York (6), Paris (5)

——————————————————————-

Ralph Klein et Ed Stelmach – Alberta

Nombre de missions à l’étranger (2003-2011) : 22
Nombre de pays visités : 15
Nombre de villes visitées : 36
Villes les plus souvent visitées : Washington (4), Houston (2), Pékin (2)

——————————————————————-

Stephen Harper – Canada

Nombre de missions à l’étranger (2006-2011) : 45
Nombre de pays visités : 39
Nombre de villes visitées : 70
Villes les plus souvent visitées : New York (4), Washington (4), Londres (4), Paris (4), Kandahar (3)

 

Certains observateurs sont d’avis qu’en cette époque de mondialisation Jean Charest a compris que l’avenir du Québec, qui compte seulement huit millions d’habitants, dépendait de sa capacité de déborder de ses frontières. « Le premier ministre a une vision internationaliste, qui consiste à pousser les liens entre le Québec et le reste du monde », dit Patrick Leblond, professeur d’affaires publiques et internationales à l’Université d’Ottawa et chercheur au Conseil international du Canada.

Les initiatives ne manquent pas. En 2007, Jean Charest exposait son projet de création d’un « nouvel espace éco­nomique » : abattre les frontières au Québec d’abord (en développant le Nord), puis au Canada (en éliminant les barrières commerciales interprovinciales et les obstacles à la mobilité de la main-d’œuvre), et surtout, ouvrir toutes grandes les portes aux échanges avec l’Europe et les pays aux économies émergentes – Brésil, Inde et Chine. Il a ainsi donné la priorité à l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne – qui devrait être signé en 2011, mais dont on commence à évoquer le report – ainsi qu’à l’Entente Québec-France sur la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles, signée à Québec en octobre 2008.

La présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec, Françoise Bertrand, a participé à de nom­breuses missions économiques et voit évoluer Jean Charest depuis plusieurs années sur la scène internationale. Elle ne tarit pas d’éloges sur les qualités du premier ministre pour « vendre » le Québec au reste du monde. « Il est plus à l’aise à l’extérieur, c’est sûr », dit-elle.

Jean Charest cherche à établir rapidement des rapports copain-copain avec les grands de ce monde, mélangeant savamment familiarité et humour bon enfant. Grâce à une série d’anecdotes cocasses (souvent puisées dans ses expériences à l’étranger), il n’est jamais pris au dépourvu. Il n’oublie jamais le nom ou le prénom de quiconque, qu’il s’agisse d’un quidam, de l’enfant d’un président ou de l’épouse d’un diplomate.

Son réseau de contacts, qui date du temps où il était ministre à Ottawa, est aussi fort utile. Ainsi, en 1992, Jean Charest était à Rio pour présider la délégation canadienne au Sommet de la Terre, où il s’est lié d’amitié avec un ministre de l’Inde, Kamal Nath. Ce dernier lui a ouvert d’importantes portes lors des missions québécoises de 2006 et 2010 dans ce pays d’un milliard d’habitants en plein boum économique. Et les amitiés françaises de Charest – avec les anciens premiers ministres Jean-Pierre Raffarin et Alain Juppé, l’ex-président Jacques Chirac et l’actuel président, Nicolas Sar­kozy – sont précieuses, vu l’importance de la relation entre la France et le Québec.

Qu’est-ce que tout cela rapporte au Québec ? Difficile à évaluer.

Page suivante >>


LES 10 VILLES LES PLUS SOUVENT VISITÉES

 Charest  PQ  Alberta  Harper  Total
 Paris  12  5  1  4  22
 New York  8  6 2  4  20
 Washington  2  0  4  4  10
 Londres  3  1  1  4  9
 Davos  6  0  0  1  7
 Munich  5  1  1  0  7
 Bruxelles  4  1  0  1  6
 Shangai  2  2  1  1  6
 Pékin  2  1  2  1  6
 Bombay  2  0  0  1  3

Oups !

Le rayonnement du Québec à l’étranger comporte aussi son lot d’imprévus et de ratés.

Voix discordante sur l’ALENA

À la conférence internationale NASCO, à Guanajuato (Mexique), en juin 2008, une conférence de presse se tient pour présenter une déclaration commune favorable au libre-échange. Pas si commune : devant un Jean Charest médusé, le sénateur de l’Illinois, Martin Sandoval, déclare que l’ALENA doit être revu et amélioré. Le premier ministre se contente de rétorquer qu’il reste du travail à faire.

Apostrophé à cause  de l’amiantose

Venu en Inde en février 2010 pour promouvoir la vente de produits du Québec, Jean Charest se fait apostropher par un leader syndical, qui le qualifie d’irresponsable pour avoir autorisé l’exportation en Inde d’amiante,
un produit cancérigène. Jean Charest reste impassible. Selon lui, il revient aux pays importateurs de fixer les règles de contrôle des produits nocifs.

Vive le Québec libre… de ses choix !

Dans une entrevue accordée à TV5 à Paris, en juillet 2006, Jean Charest déclare que le Québec a « les moyens » de devenir indépendant. La controverse prend de telles proportions qu’il écrit une lettre aux journaux pour renouveler sa profession de foi fédéraliste.

L’aisance de Jean Charest et sa force de persuasion ont été déterminantes, selon Michel Robitaille, délégué général du Québec à Paris, lorsque le premier ministre a sollicité – et obtenu – une rencontre avec la direction de l’agence de notation de crédit new-yorkaise Moody’s, en 2006. Celui-ci a dû se montrer convaincant, dit Robitaille, qui était en poste à New York à cette période, puisque la cote du Québec a été haussée de A1 à Aa3. « C’est comme gagner la coupe Stanley ! » a dit le premier ministre dans les jours qui ont suivi.

L’appui de Jean Charest au protocole de Kyoto lui a par ailleurs fourni un tremplin exceptionnel, tant pour se faire valoir à l’étranger que pour affirmer la place du Québec dans divers réseaux internationaux. Au fil des ans, il a joué au maximum la carte des « États fédérés », ces gouvernements infranationaux – États américains, provinces ou régions – qui soutiennent avoir leur mot à dire dans les décisions prises par leur pays respectif, puisqu’ils devront par la suite appliquer celles-ci chez eux.

Le premier ministre Charest a multiplié les rencontres, les alliances et les participations à divers forums internationaux pour promouvoir ce principe et lui donner du tonus. On l’a vu notamment à Los Angeles, en octobre 2009, aux côtés d’Arnold Schwarzenegger, alors gouverneur de la Californie, reconnu pour son action contre les GES.

Au sommet mondial sur les changements climatiques, tenu en décembre 2009 à Copenhague, Ottawa visait d’ici 2020 une réduction de 3 % sous les niveaux de 1990, alors que Québec visait 20 %. « Le gouvernement fédéral a le pouvoir de signer des traités, mais il n’a pas le pouvoir d’engager nos gouvernements provinciaux dans nos domaines de compétence », a dit Jean Charest, s’appuyant sur la doctrine Gérin-Lajoie (selon laquelle ce qui est de notre compétence chez nous l’est aussi partout dans le monde). Il a ajouté cette phrase que n’aurait pas reniée un premier ministre souverainiste : « Nous sommes égaux, nous ne sommes pas les gou­vernements juniors du gouvernement national. »

Fédéraliste bon teint, le premier ministre Charest est donc capable de faire vibrer la corde nationaliste à l’étranger, voire de bomber le torse si nécessaire, pour accroître le rayonnement international du Québec.

De là à laisser entendre qu’il cherche à accroître son rayonnement personnel et qu’il pourrait quitter la politique pour un poste à l’étranger, comme le font les critiques de son hyperactivité internationale ? L’avenir le dira. Il a encore plus ou moins un an devant lui pour se décider, avant que les partis accélèrent les préparatifs de la prochaine campagne électorale.

Les hommes du premier ministre à l’étranger

Michel Robitaille

Délégué général du Québec à Paris depuis septembre 2010. Il est un des rares à avoir fait carrière dans la diplomatie québécoise. Il a été délégué général du Québec à New York de 2002 à 2007.

John Parisella

Délégué général du Québec à New York depuis septembre 2009. Ex-directeur de cabinet de Robert Bourassa et conseiller bénévole de Jean Charest.

Pierre Marc Johnson

Négociateur pour le Québec en vue de l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne. Avocat chez Heenan Blaikie, ex-premier ministre péquiste, il a remplacé au pied levé Jean Charest pour diriger une mission en Chine en novembre 2008.

Gil Rémillard

Négociateur en chef d’une centaine d’accords de reconnaissance mutuelle visant à favoriser la mobilité de la main-d’œuvre entre la France et le Québec. Ex-bras droit de Robert Bourassa en matière de relations Québec-Ottawa.

Raymond Chrétien

Représentant du Québec auprès des États-Unis depuis juin 2010. Ex-ambassadeur du Canada à Washington, il doit convaincre les Américains d’investir dans les trains à grande vitesse entre Montréal et New York, puis entre Montréal et Boston.


LA TOILE DU QUÉBEC
7 délégations générales

Bruxelles, Londres, Mexico, Munich, New York, Paris et Tokyo. Il n’y en a qu’une par pays. Celle de Paris a un statut de quasi-ambassade.

5 délégations

Atlanta, Boston, Chicago, Los Angeles et Rome. Plus modestes que les délégations générales, elles représentent les intérêts du Québec dans une région. 

10 bureaux

Barcelone, Berlin, Hongkong, Pékin, Shanghai, Stockholm, Vienne, Washington, Bombay* et São Paulo*. Dirigés par un Québécois, avec un mandat et des moyens plus limités que les délégations.

4 antennes

Milan, Santiago, Séoul et Taipei. Dirigées par un habitant du pays d’accueil.

2 représentations en affaires multilatérales

Unesco et Organisation internationale de la Francophonie.

Avec l’ouverture de bureaux en Inde et au Brésil, le Québec commence à s’implanter dans les pays émergents. En décembre 2009, le premier ministre Charest a aussi annoncé qu’il ouvrirait un bureau à l’ambassade du Canada à Moscou en 2012.

En mai dernier, il a toutefois fermé le bureau de Damas.Le budget a lui aussi été victime du couperet : les 53,2 millions de dollars consacrés à la représentation du Québec à l’étranger en 2011 constituent une baisse de 5 millions par rapport à l’année précédente (58,4 millions).