Les trahisons du syndicalisme

Crise à la FTQ, la plus puissante des centrales syndicales québécoises : conflits d’intérêts, notes de frais gonflées, élections musclées, fréquentations douteuses… Comment expliquer ces dérapages ?

L’écrivain Pierre Vadeboncœur, conseiller syndical à la CSN pendant 25 ans, acteur de premier plan des luttes ouvrières des années 1950 et 1960, a expliqué cette dérive dans un article intitulé « Projection du syndicalisme américain », repris dans son livre La ligne du risque (HMH, 1963). Les centrales sont devenues d’immenses institutions, au cœur même du pouvoir politique, présentes dans les partis, disposant de res­sources financières colossales.

« Le syndicalisme, qui primitivement se faisait au niveau de l’usine et par conséquent de la lutte quotidienne, formait des pensées au cœur même du combat. […] Il n’en est plus de même : les idées passent du prolétaire, être actif et mécontent, au permanent syndical, professionnel relativement tranquille ; elles se répandent dans la permanence d’un syndicat, elles subissent une évaluation dont les critères peuvent être fort différents de ceux du prolétaire. […] Lorsque les syndicats parviennent à un certain point d’évolution et d’orga­nisation, la pensée exprimée du syndicalisme, sa voix, sont celles de la permanence elle-même. […] La centrale est un centre financier technique, savant, rompu aux habiletés. Elle est douée de moyens énormes pour imposer des conceptions, pour interpréter le mouvement ; en fait, son rôle est si étendu qu’elle est même parvenue partout à se former une tradition séparée, autonome, présentant ses propres carac­tères, différente de la tradition prolétarienne de la base. »