Lettre ouverte : les universités doivent-elles appliquer la pensée de l’État ?

Plus d’une centaine de professeurs de l’Université de Montréal publient une lettre ouverte dans laquelle ils expliquent leur opposition à la charte des valeurs.

Dans la foulée du rejet de la charte des valeurs par l’Université de Montréal et l’Université de Sherbrooke, de même que par l’Université McGill et l’UQAM, plus d’une centaine de professeurs de l’Université de Montréal publient aujourd’hui, à l’initiative du professeur Jean Leclair, une lettre ouverte dans laquelle ils expliquent leur opposition à la Charte des valeurs — notamment en ce qui a trait au rôle social et politique de l’université.

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Fide splendet et scientia : un obstacle à la libre pensée ?

Le projet de loi no 60 et les universitaires

Le gouvernement minoritaire actuellement au pouvoir à Québec a récemment déposé le projet de loi no 60 intitulé Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement. Aux termes de ce projet de loi, les professeur(e)s et chargé(e)s de cours de l’Université de Montréal, dans l’exercice leurs fonctions, seront tenu(e)s de ne pas porter un signe marquant ostensiblement une appartenance religieuse. Cette interdiction n’a pas lieu d’être.

La liberté de conscience et la laïcité

Il ne fait aucun doute que les dispositions en cause du projet de loi portent atteinte aux libertés de conscience et de religion des professeurs d’université. Non seulement la Charte québécoise des droits et libertés et le droit international – auquel le Québec a volontairement choisi de se lier – les garantissent à tous, mais celles-ci sont, de surcroît, au cœur de l’idée même de laïcité. Un État neutre et laïque doit respecter, en toute égalité, la liberté de conscience de chacun, en ne favorisant ni la foi des uns, ni l’athéisme ou l’agnosticisme des autres. Un État neutre et laïque ne peut contraindre une personne à adopter certaines croyances religieuses, non plus qu’il ne peut empêcher ou agir de façon à empêcher une personne d’exercer son droit de cultiver les siennes.

Il importe peut-être de rappeler, comme le disait le grand juge américain Oliver Wendell Holmes, que le principe de la liberté de pensée ne vise pas à protéger la pensée de ceux qui sont d’accord avec nous, mais celle de ceux qui expriment des pensées avec lesquelles nous sommes fondamentalement en désaccord. Il en va de même de la liberté de religion.

Les universitaires ne sont pas la bouche de la volonté étatique

En quoi la mission des professeur(e)s d’université et des chargé(e)s de cours constitue-t-elle une fonction étatique ? Depuis quand les universités sont-elles des lieux de mise en œuvre des choix politiques de l’État ? Les universitaires ne sont pas la bouche par laquelle s’expriment les volontés des gouvernements en place. Le paiement de leurs salaires par l’État ne fait pas de ceux-ci des perroquets gouvernementaux. Est-ce que la devise de notre institution — Fide splendet et scientia (Elle rayonne par la foi et la science) — nous a collectivement empêchés de développer une pensée autonome et libre?

L’université : une entreprise critique

Une université, si elle en mérite le nom, est une institution qui, chaque minute, devrait déstabiliser sa population professorale et étudiante afin de l’arracher à ses certitudes. Elle a entre autres pour vocation de débusquer les demi-vérités et de vérifier le bien-fondé des intuitions, y compris celles qui fondent les politiques publiques.

En l’absence d’une preuve tangible de prosélytisme, l’exclusion d’intellectuels attitrés qui affichent un signe religieux contreviendrait radicalement à la vocation critique de notre profession. Reviendrons-nous à cette époque où les universités anglophone et francophone du Québec faisaient obstacle à l’admission des Juifs, ou nous rappellerons-nous que notre institution a été l’une des premières à abandonner cette pratique ? À quelle mémoire nous attacherons-nous ?

Le port de signes religieux, le prosélytisme et l’égalité entre les femmes et les hommes

Le port d’un signe religieux par un universitaire ne met pas en péril « les valeurs que constituent la séparation des religions et de l’État ainsi que la neutralité religieuse et le caractère laïque de celui-ci ». Affirmer que le port d’un signe religieux constituerait une pression indue sur le corps étudiant, ou encore qu’à lui seul il serait l’expression d’une forme de prosélytisme est une absurdité. On ose espérer que les étudiants universitaires sont faits d’une étoffe plus solide.

En outre, on ne peut affirmer, sans rire, qu’une professeure d’université portant le voile puisse incarner, au Québec, une image attentatoire « à la valeur que représente l’égalité entre les femmes et les hommes ». Comment prétendre une telle chose, si cette personne a été embauchée, généralement au terme d’un long parcours académique au cours duquel elle s’est distinguée par la rigueur et l’originalité de son travail, par des collègues membres d’une grande université nord-américaine comme la nôtre, fleuron d’une société qui baigne dans une culture libérale depuis des décennies ? Prétendre une telle chose, c’est faire insulte à l’intelligence des unes et des autres.

Enfin, contrairement à l’objectif qu’on lui prête, le projet de loi viendra porter atteinte au droit à l’égalité des femmes et des hommes au sein de notre corps professoral, en nuisant à l’intégration de celles et ceux dont la conscience requiert le port de signes religieux. Sans qu’aucune urgence n’ait été démontrée, sans qu’une quelconque preuve de prosélytisme n’ait été avancée, le projet de loi aura pour effet d’interdire, par exemple, à des femmes musulmanes francophones, parfaitement compétentes et désireuses de participer à une entreprise d’investigation intellectuelle réflexive et critique, la possibilité de ce faire.

Inutile de rappeler également que tous les professeur(e)s signataires de cette lettre estiment également de leur devoir moral de soutenir le principe de l’égalité d’accès à l’éducation supérieure et d’exprimer leur solidarité la plus grande envers une catégorie de nos étudiant(e)s qui subiront les préjudices directs de l’article 5 du projet de loi. À quoi bon défendre l’accès équitable à l’Université si le projet de loi aura pour effet d’empêcher certain(e)s de nos étudiant(e)s de pratiquer leur profession au sein de la fonction publique et même dans le domaine parapublic si on en juge par l’article 10 ? Cette contrainte excessive et injustifiée aura pour conséquence d’appauvrir la société québécoise en la privant de l’expertise et de la compétence professionnelles de certain(e)s de nos diplômé(e)s. Au nom de notre liberté académique, de notre liberté de conscience et du principe de l’égalité des opportunités pour tous et toutes, les cosignataires de cette lettre déclarent que nous sommes solidaires avec nos collègues et nos étudiant(e)s visés par l’article 5 du projet de loi.

Bref, dans la mesure où il s’applique aux universités, ce projet de loi vient heurter de plein fouet le cœur de ce qui fait leur mission : la liberté de pensée dans le plus grand respect de ce qui fait la richesse et la complexité de la société québécoise moderne.

Jean Leclair (Faculté de droit, UdM), avec la collaboration de V. Amiraux (sociologie), R. Chung (philosophie), J.-F. Gaudreault-Desbiens (droit), F. Mérand (science politique), M. Seymour (philosophie).

Cosignée par : 

Benoit Moore (droit) ; Marc-André Éthier (didactique); Jean-Claude Marsan (aménagement/architecture); Christian Nadeau (philosophie) ; Amissi M. Manirabona (droit); Jean Wilkins (médecine/pédiatrie); Bettina Bergo (philosophie); Ollivier Hubert (histoire) ; Dominique Scarfone (psychologie); France Houle (droit); Maxime Doyon (philosophie) ; Diane Labrèche (droit); Sara Teitelbaum (sociologie); Jean-Sébastien Fallu (psychoéducation) ; Catherine Régis (droit); Phaedra Royle, (linguistique, orthophonie et audiologie); Isabelle Duplessis (droit); Jacques Moreau (école service social); Stéphane Rousseau (droit); Peter Dietsch, (philosophie) ; Luc Tremblay (droit); Anna Ghiglione (philosophie & centre d’études de l’Asie de l’Est); Harith Al-Dabbagh (droit); Sirma Bilge (sociologie) ; Pierre Trudel (droit); Stéphane Cantin (psychoéducation) ; Christine Tappolet (philosophie) ; Élise Charpentier (droit); Jeffrey Talpis (droit); Martine Valois (droit); Daniel Poulin (droit); Karine Bates (anthropologie); Deirdre Meintel (anthropologie); Gilles Bibeau (anthropologie); Pascale Lehoux (administration de la santé); John Leavitt (anthropologie); Isabelle Ribot (anthropologie); Marie Luquette (ch. de cours (didactique)); Michel Morin (droit); Adrian Burke (anthropologie); Guy Lanoue (anthropologie); Michel-M. Campbell (théologie et sciences des religions); Konstantia Koutouki (droit); Yanick Noiseux (sociologie); Solange Lefebvre (théologie et sciences des religions); Noura Karazivan (droit); Mireille Beaudet (ch. de cours (droit)); Marcel Fournier (sociologie); Sonia Gauthier (école service social); Katherine Frohlich (administration de la santé); Jean Grondin (philosophie) ; Marie-Laurence Poirel (école service social); Anne-Hélène Jutras (didactique); Marie-Josée Aubin (ophtalmologie); Pierre Popovic (littérature de langue française); Marie Lacroix (école de service social) ; Jean Décarie (aménagement) ; Han-Ru Zhou (droit) ; Barbara Thériault (sociologie) ; Roxane de la Sablonnière (psychologie) ; Isabelle Archambault, (psychoéducation) ; Lisa Dillon (démographie) ; Michelle Drapeau (anthropologie) ; Cynthia Milton (histoire) ; Patricia Lamarre (sciences de l’éducation) ; Dominique Caouette (science politique) ; Alain Legault (sciences infirmières) ; Sarah Dufour (psychoéducation) ; Judith Ainsworth (ch. de cours (sciences de l’éducation)) ; Estelle Carde (sociologie) ; Frédéric Bérard (ch. de cours (droit)) ; Fabien Desage (prof. invité (science politique) ; Nicolas Sallée (sociologie) ; Eric Montpetit (science politique) ; Jane Jenson (science politique) ; Tamara Vukov (communication); Magdalena Dembinska (science politique) ; Pascale Dufour (science politique) ; Mamoudou Gazibo (science politique) ; Dyala Hamzah (histoire); Christine Rothmayr (science politique) ; Theodore McLauchlin (science politique) ; Graciela Ducatenzeiler (science politique) ; Marie-Joëlle Zahar (science politique) ; Laurence Bherer (science politique) ; Philippe Faucher (science politique) ; Jean-François Godbout (science politique) ; Carlo Morselli (criminologie); Benoît Dupont (criminologie); Stéphane Rousseau (droit); Marie-Claude Rigaud (droit); Mira Johri (Médecine sociale et préventive) ; Vardit Ravitsky (Bioéthique); Violaine Lemay (droit); Nanette Neuwahl (droit); Patrice Brodeur (théologie et sciences des religions); Hélène Trudeau (droit); Renée-Claude Drouin (droit); Gérard Beaudet (urbanisme); Nicole Gombay (géographie); Gilles Trudeau (droit); Pauline Wolff (aménagement); Jacques Fisette (urbanisme); Diop Djibril (ch. de cours (urbanisme)); Nada Touei (ch. de cours (urbanisme)); Martin Gagnon (urbanisme); Guylaine Vallée (relations industrielles); Iain Macdonald (philosophie); Marie Hatem (médecine); Kanouté Fasal (éducation); Robert David (théologie et sciences des religions); Françoise Montambeault (science politique).

 

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Quel texte pleurnichard et sans vision! La devise à laquelle s’accrochent ces universitaire est celle qui est venue avec l’ancienne charte canonique de l’Université de Montréal. Mettre sur le même pied foi et science va de paire avec le serment anti-moderniste que devaient prononcer les professeurs des universités catholiques jusqu’aux années 50.
L’ancien recteur de l’UdeM, Robert Lacroix, avait pour habitude d’interpréter cette devise comme signifiant la « foi en la science », mais voici que 100 relativistes universitaires lui redonnent son sens littéral obscurantiste et s’en réclament. Tout simplement désolant.
» À quelle mémoire nous attacherons-nous ? », demandent-ils. Justement, vous avez un devoir de mémoire: celui de vous rappeler ce qu’est la science lorsqu’elle se subordonne à la religion ou considère cette denière comme son égale.
Les signataires affirment également que « le projet de loi aura pour effet d’interdire à des femmes musulmanes francophones, parfaitement compétentes et désireuses de participer à une entreprise d’investigation intellectuelle réflexive et critique, la possibilité de ce faire. » C’est un dérapage à la Charles Taylor qui postule que les musulmanes sont incapables de discernement; c’est une insulte à l’intelligence de ces femmes qui sont faites d’une étoffe plus solide que ce texte. On connaît tous des cas où des musulmanes acceptent les règles comme celles prévues à l’article 5 du projet de loi 60.

Bravo et Merci M. Baril! J’ose espérer que les concepts qui sous-tendent votre commentaire seront repris par des milliers de scientifiques dans le monde mais surtout par des centaines d’étudiant(e)s du Québec qui ont compris que sciences et religions ne peuvent coexister en toute objectivité. Le retour au M-Âge voire à l’Antiquité que nous proposent plusieurs religieux doit être contré avec les forces intellectuelles nécessaires.

Le concept de laïcité est utilise en deux manière, ouvert et fermé/exclusive. Le seconde est un contradiction en soi depuis que un seul culture/religion ne peut pas être favorisé sur les autres depuis que le laïcité n’est pas un religion. Bien sure l’héritage d’un identité nationale doit être protéger mais on demande pourquoi il n’y est pas un capteur de rêve dans la salle de l’Assemblé Nationale? Alors, pour protéger un culture on doit protéger toutes les cultures en réciprocité. Comment — avec le concept de l’Autonomie national-culturel, prévu par le Bund juif en Pologne avant l’Holocauste. Mais malheureusement quand j’ais l’avais proposé à la colloque de Daniel Turp, il n’a pas répondu.

Pas beaucoup de professeurs de mathématiques, de génie, d’informatique, de chimie, de biologie, de médecine, etc. parmi les signataires. Ils n’ont pas été consultés, ils ont refusés de signer ou ils se fichent de cette question? Peut-être pensent-ils comme moi que quand on n’est pas certain qu’il y aura encore de l’eau à boire et de l’air à respirer sur Terre dans 100 ans, il y a mieux à faire que de débattre des costumes qu’on a le droit de porter à l’Halloween?

Pour une fois que nos intellectuels descendent dans l’arène, réjouissons-nous. Mais cela convaincra-t-il nos janettes, qui ont peur de l’autre et qui confondent le devoir de vigilance avec la chasse aux sorcières? Je ne le crois pas, parce que l’on est généralement conforté de croire que l’autre, le musulman en l’occcurence, témoigne d’une infériorité de pratique (la prière trop voyante, les interdits concernant l’alcool et le porc, le créationnisme) par rapport aux nôtres (le baptême, l’extrême-onction et divers interdits plus « modernes » concernant l’homéopathie, les OGM mortifères, le vaccin sournois, la fluoration toxique, les ondes magnétiques, le gluten et j’en passe). Cette soi-disant supériorité « de civilisation » nous donne bonne conscience, à défaut d’entreprendre de chercher à comprendre, en s’astreignant par exemple à lire ces mêmes intellectuels, ce qui serait, disons-le, un exercice fastidieux et qui risquerait d’ébranler nos convictions « profondes ».
Tenons-nous en aux enquêtes scientifiques de Bernard Drainville, qui sont plus rassurantes.

Vous écrivez : « Sans qu’aucune urgence n’ait été démontrée, sans qu’une quelconque preuve de prosélytisme n’ait été avancée, le projet de loi aura pour effet d’interdire, par exemple, à des femmes musulmanes francophones, parfaitement compétentes et désireuses de participer à une entreprise d’investigation intellectuelle réflexive et critique, la possibilité de ce faire.»
Sachez que ce n’est pas l’État qui interdit à ces femmes musulmanes d’exercer leur profession à l’Université, mais bien leur façon de vivre la religion. Je connais de très bonnes musulmanes pratiquantes (prières, ramadan, charité, etc,) qui ne s’exhibent pas avec un voile. Je trouve ça plus discret et plus respectueux des autres.

Nos intellectuels universitaires semblent perdre de la hauteur. Serait-ce là le fruit de la démocratisation de nos universités? Confondre la liberté de penser et celle de s’afficher comme membre d’un groupe religieux dans l’exercice de sa charge universitaire me paraît traduire une absence de pensée critique, une paralysie intellectuelle sous le coup de la peur du jugement de l’AUTRE. J’ai beaucoup d’admiration pour l’accomplissement de femmes et d’hommes issus de civilisations marquées par des croyances religieuses non chrétiennes. Ils peuvent bien porter les signes religieux qu’ils veulent, l’important pour moi étant d’abord leur regard, leur accueil quand je les rencontre. Et je ne leur demande pas de m’accueillir nécessairement pas plus que je ne le fais pour quiconque n’affiche aucun signe religieux. Je conçois difficilement qu’un scientifique tienne à afficher qu’il est croyant, qu’il a donné un nom à son dieu, qu’il l’a choisi en préférence à un autre et ce, tout en continuant de promouvoir la pensée scientifique. Non, vraiment, ce genre d’adhésion évidemment fondé sur une intuition quoique naturelle chez l’humain est de l’ordre du privé et en contradiction avec la démarche scientifique qui doit animer tout parcours universitaire.

Je fais confiance aux universitaires religieux pour adhérer à l’esprit de la charte proposée par le gouvernement. Quant aux universités qui osent rejeter cette charte je me mets à douter de leur statut véritablement scientifique et les assimilent à des institutions comme toutes les autres qui cherchent à maintenir leurs privilèges sans considération pou la mission qui leur est confiée.