L’étonnant virage identitaire de la CAQ

L’exigence de connaître ou d’apprendre le français n’est pas un scandale en soi. C’est la méthode de la CAQ qui pose problème.

PolitiqueLe virage au tout à l’identitaire de la CAQ envoie un curieux message aux immigrants, sur lesquels le Québec compte tant pour contrer les effets pervers du déclin démographique.

Le chef du parti, François Legault, a suggéré récemment d’amender la Charte québécoise des droits et libertés pour interdire «le déni à répétition» des valeurs québécoises. Il a aussi évoqué l’idée de permettre aux municipalités d’interdire l’implantation de lieux de culte en cas de menace sérieuse à ces fameuses valeurs aussi floues que l’arrivée officielle du printemps. Remplacez «lieux de culte» par «mosquées», et vous avez une bonne idée de la teneur de sa proposition.

Cette semaine, M. Legault a durci le ton encore un peu. Il suggère maintenant d’imposer aux nouveaux arrivants un examen de français après trois ans de séjour dans la province. Les cancres ne seraient pas recalés. Ils seraient renvoyés dans leur pays d’origine.

Un autre politicien qui confond l’intégration avec une punition. La proposition de la CAQ est dénuée de bon sens. C’est tout un revirement par rapport à sa plateforme électorale, dans laquelle la formation de Legault consacrait 161 mots au thème de la laïcité — pour en arriver à des conclusions similaires à celles du rapport Bouchard-Taylor, à quelques exceptions près.

Fait à souligner, le candidat à la chefferie du PQ, Pierre Karl Péladeau, s’est aussi rallié, mercredi, à l’esprit du rapport Bouchard-Taylor sur la question du port des signes religieux.

Certes, il faut valoriser la langue française et protéger cette exception culturelle qu’est le Québec francophone en Amérique du Nord.

L’exigence de connaître ou d’apprendre le français n’est pas un scandale en soi. C’est la méthode de la CAQ qui pose problème.

Si l’État veut réellement franciser ses nouveaux arrivants, il n’a qu’à les prendre en charge, en bonifiant les budgets et les activités de francisation.

À l’heure actuelle, 80 % des nouveaux arrivants qui ne parlent pas le français ne reçoivent aucun cours de francisation. Il est là, le problème. La CAQ en fait mention dans son Pacte pour moderniser la politique d’immigration du Québec, mais c’est trop peu.

L’intégration n’est pas une punition. C’est un processus complexe, qui peut s’étaler sur quelques décennies. L’intégration réussie ne survient parfois même qu’à la deuxième ou à la troisième génération dans une famille d’immigrants. Elle passe essentiellement par l’éducation et le travail. Et elle demande du temps.

Un délai de trois ans pour apprendre le français, avec une menace d’expulsion en cas d’échec, m’apparaît comme une mesure arbitraire et contreproductive. La proposition de la CAQ risque de décourager des immigrants qualifiés qui ne parlent pas le français de s’installer au Québec. Et des candidats prometteurs, en bonne voie d’intégration, pourraient être renvoyés parce qu’ils n’ont pas appris un français décent dans les délais fixés par la CAQ.

D’ailleurs, j’ai bien hâte de voir la tête du bureaucrate qui sera chargé d’appliquer les normes. Utilisera-t-il comme point de référence le français châtié des intellectuels à pipe ? Ou le joual des 800 000 analphabètes que compte le Québec ? Il faudra bien donner à ceux-ci un droit acquis, car ils ne réussiraient, hélas !, aucun examen de français.

Les nationalistes — mous, durs, purs, caribous — ont perdu de vue l’approche de la main tendue, telle que personnifiée il y a très très longtemps par Gérald Godin, au sein du premier gouvernement de René Lévesque. Ses efforts pour rapprocher le mouvement indépendantiste des communautés culturelles auront été vains.

Les formations qui ont fait de l’identité leur fonds de commerce, le PQ et la CAQ, leur ont tourné le dos. La charte de la laïcité de Bernard Drainville et le virage identitaire de François Legault procèdent de la même logique. Il ne s’agit plus de trouver les conditions gagnantes pour favoriser l’intégration des nouveaux arrivants, mais d’instrumentaliser leur différence afin de faire des gains à court terme dans l’électorat.

Les communautés culturelles ont aussi fait une croix sur le PQ, comme en témoigne le résultat des dernières élections. Ils auraient voté pour un poteau libéral, corrompu de surcroît, avant d’envisager de faire un vote de protestation en faveur de Pauline Marois. Collectivement, nous n’avons pas fini d’analyser et de tenter de comprendre les raisons de cette sincère méfiance de part et d’autre.

Avec son virage identitaire, François Legault fait le pari qu’il n’a rien à gagner, lui non plus, d’un rapprochement avec les Québécois issus de l’immigration. Cette nouvelle stratégie condamne cependant la CAQ et le PQ à s’entretuer sur le terrain de bataille — déjà étroit — de l’identitaire.

* * *

À propos de Brian Myles

Brian Myles est journaliste au quotidien Le Devoir, où il traite des affaires policières, municipales et judiciaires. Il a aussi été affecté à la couverture de la commission Charbonneau. Blogueur à L’actualité depuis 2012, il est également chargé de cours à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On peut le suivre sur Twitter : @brianmyles.

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10 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Miser sur la peur instinctive de l’étranger, en temps d’insécurité (bien entretenue)… Voilà la méthode Harper de bas étage et populiste qui fait des petits encore.

Peite vision, à court terme, si chère à la compétition électoraliste. Mais combien dommageable, pour l’HARMONIE et l’ÉPANOUISSEMENT de notre collectivité.

Nous pouvons le déplorer surtout si nous attendons de nos élus qu’ils travaillent pour le BIEN de tous… Et après, on se plaint du cynisme de la population ou de son manque d’intérêt pour la chose publique et pour nos besoins collectifs.

Pas surprenant, que la population s’enlise dans un INDIVIDUALISME de plus en plus radicale. Tiens… Armons-nous d’armes à feu, pour se protéger de l’Autre. Répandons plus de ces armes dans la société, ce qui entrainera plus de dérives de la part des radicaux, ce qui permettera à nos DIRIGEANTS de renforcer des lois pour nous protéger…

C’est logique dans le fond… Et c’est SÛREMENT pour notre bien… N’est-ce pas ???

« Ou le joual des 800 000 analphabètes que compte le Québec »

Wo. Une partie importante des analphabètes ne parle pas joual mais créole, arabe, chinois, anglais, espagnol.
L’analphabétisme au Québec est surtout un phénomène d’immigration.

Rien de moins certain quand on écoute nos commentateurs de radio X et autres ou les ados des polyvalentes ou Cégep comparativement aux jeunes algériens ou autres immigrants qui on une connaissance, une prononciation et un vocabulaire de la langue française exceptionnellement élevés et châtiés. J’admire les allophones et anglophones qui peinent à parler français, mais je rage d’entendre nos québécois parler leur français plus mal qu’eux. Comment voulez-vous demander aux étrangers d’apprendre notre langue alors que nous mêmes la maltraitons et la torturons sans gêne aucune et que notre palmarès musical est majoritairement composé de chansons anglaises pendant que nos artistes compositeurs francophones crèvent de faim.
Bonne réflexion…

Vous avez tout à fait raison, M. Myles. Excellent billet. Cela dit, ce virage identitaire n’a rien de très étonnant, sachant que la CAQ descend directement de l’ADQ, qui a déjà fait campagne sur ce thème.
Vouloir assurer l’avenir du français au Québec reste un objectif essentiel, on devrait le dire et le répéter. Ce qui est désolant, c’est que les libéraux semblent avoir abdiqué. Pas étonnant qu’à peine 18% des francophones leur fassent confiance, selon le dernier sondage. Ce serait d’ailleurs un thème à explorer. Pourquoi les francophones désertent-ils les libéraux? J’ai hâte de vous lire à ce sujet.

« …c’est que les libéraux semblent avoir abdiqué. »

À partir de Bourassa les libéraux ont toujours laisser tomber le français et l’ont même combattu.

Je ne sais pas quelle est la solution idéale à l’intégration des immigrants, mais force est d’admettre que la situation actuelle ne saurait perdurer. Est-il possible de tous les prendre en charge à leur arrivée ? J’en doute fort. Faut-il les punir s’ils ne font pas le efforts suffisants pour apprendre le français dans un laps de temps déterminé et raisonnable ? Possiblement que oui. Si on ne fait rien, plusieurs ne chercheront nullement à s’intégrer. Faut-il pour autant les retourner chez eux ? En dernier recours, c’est peut-être la seule solution face à un refus catégorique d’intégration. C’est triste, mais parfois il faut ce qu’il faut.

La meilleure façon d’intégrer nos émigrants c’est de leur donner du travail.
Il faut franciser nos PME et nos industries, ce n’est que par ce moyen que les immigrants parleront français
L.Gareau

En tenant ces propos la CAQ va aller chercher des votes chez le PQ favorisant le PLQ.

La CAQ est la succursale du PLQ.