Lettre à Régis Labeaume

Notre chroniqueur David Desjardins, citoyen de Québec qui a longtemps observé le parcours du maire sortant Régis Labeaume, salue son héritage par une lettre toute personnelle qui lui est adressée.

Photo : Daphné Caron

Salut, Régis,

Tu quittes la politique. Peu importe qui te remplacera, le résultat sera le même, du moins sur le coup : on va être une maudite gang à s’ennuyer.

Bon, pas tout le monde. Tu as marché sur suffisamment d’orteils en 14 ans pour t’être constitué un copieux lot d’ennemis qui célébreront ton départ en dansant à cloche-pied. Je parie que cela ne t’égratigne pas le cœur. Tu dirais probablement que ces gens-là, tu n’en voudrais pas comme amis non plus.

J’invente, mais ce serait du Régis tout craché.

C’est ce naturel cassant qui aura été ton plus grand allié en même temps qu’il t’aura fait dire quantité de bêtises. C’est à cause de lui que je te tutoie ici. Et comme presque tout le monde, je t’appelle par ton prénom. Malgré l’importance de la fonction, le vernis n’a jamais pris sur toi. C’est en partie pour cela que les gens t’aiment tant. Et les médias plus encore.

Au début de ton mandat, on demandait souvent au jeune chroniqueur que j’étais ce qui expliquait ton succès. La réponse me paraissait assez simple : tu incarnais le parfait mélange de tes prédécesseurs. Tu avais la vision de Jean-Paul L’Allier, mais dépouillée de son aura d’aristocratie. Tu avais la familiarité et l’approche pratico-pratique d’Andrée Boucher… avec un supplément d’âme. Mais avant tout, tu avais compris ce que voulaient les gens d’ici.

Ils avaient besoin de rêver. De fierté.

Tu leur as donné ça. C’est le genre de sentiment profond qui efface bien des faux pas.

Rembobinons la cassette des archives un instant. Le mot le plus régulièrement prononcé au temps de ta première élection-surprise, en 2007, était « morosité ». Le réaménagement de la rivière Saint-Charles, Saint-Roch « revampé » : cela ne parlait pas trop à la nouvelle entité fusionnée. Tu débarquais en 2007 dans une ville où l’on venait de mettre la banlieue aux commandes de sa capitale nationale, beaucoup plus dans un élan de crainte de la hausse du taux de taxation qu’autre chose. Andrée Boucher traînait avec elle l’image d’une gestionnaire impitoyable.

Tu es arrivé en disant aux gens qu’ils pouvaient rêver mieux. Que la politique municipale ne se résumait pas qu’à des questions de voirie.

Tu nous as montré comment faire aux célébrations du 400e anniversaire de Québec, en 2008. Je continue de croire que c’est dans ce même élan que tu t’es royalement planté en nous construisant un temple sportif d’un demi-milliard (de fonds publics) consacré à la nostalgie sur glace. Mais l’objectif était toujours le même. Quitte à trop bomber le torse.

Je suis retourné lire de vieilles chroniques où je parlais de toi dans le Voir et Le Devoir. Je constate que je n’ai pas été tendre à ton endroit et je ne m’en excuse pas, d’ailleurs. J’avais le sentiment qu’il fallait dégainer avec toi comme tu le faisais avec les autres. Rapidement, sans pitié, parce que tu n’en commandais pas. Le plébiscite à répétition nécessitait un regard médiatique scrutateur. Surtout après Clotaire… Tandis que l’amphithéâtre demeurait inoccupé…

Tu m’en as voulu un moment. Puis, avec le temps, la raison est parvenue à dissoudre les blessures d’égo. C’est ce que j’ai toujours aimé chez toi : tu es mal engueulé, mais lorsque le reproche était justifié, la rancune finissait par s’estomper.

Non seulement je me suis habitué au caractère spectaculaire de tes manières caustiques, mais j’en suis venu à comprendre que ce manque de vernis sous-tendait quelque chose : une vérité. Tu t’ouvrais, tu agissais avec tes tripes. Si bien que tu recevais les mauvaises critiques de la même manière que j’ai vu plusieurs artistes les prendre : avec amertume et colère. Comme une blessure à laquelle tu répondais souvent en mordant.

J’ai fini de me réconcilier avec cette absence de filtre dans les pires moments. Après l’attentat de la mosquée. L’an dernier, lors du terrible massacre de l’Halloween. Chaque fois qu’il y avait du racisme, de l’injustice, de l’intolérance dans l’air du temps. J’espère qu’on n’oubliera pas que c’est là que tu brilles le plus : dans la fierté qui se fait cependant une obligation de voir la réalité en face lorsque son visage est hideux, mesquin et trouble.

Tout récemment, tu réagissais à propos des conséquences dues au déversement de sans-abris qu’a entraîné le déménagement de la maison d’accueil Lauberivière dans Saint-Roch. Tu sais comme moi de quoi il retourne. Tu habites le secteur. Ta réaction a été simple, humaine : OK, y a un problème, mais on ne peut quand même pas effacer ces gens non plus.

C’est dans des moments comme celui-là que j’ai été le plus fier de mon maire.

Je ne suis pas surpris que tu partes. Je t’ai trouvé fatigué, ces dernières années. Il y a eu la maladie. La COVID. Mais ce n’était pas seulement cela, je crois. Tu avais l’air écœuré, parfois dégoûté. Sans doute as-tu senti, comme moi, que la morosité reprend du galon. La banlieue revient aux commandes. Elle veut élargir les autoroutes. Elle refuse le tramway, conspue les voies réservées au transport en commun et remet en cause les dépenses qui ne sont pas destinées à faciliter la continuité du tout-à-l’auto et d’un étalement urbain délétère. Tout cela validé par le gouvernement du Québec.

Mais pour moi et les autres urbains, la vie a vraiment changé pour le mieux. Tu voulais que la ville devienne surprenante, portée par la créativité. Mission accomplie.

Québec n’est plus uniquement un bibelot pour touristes. Les espaces publics des quartiers périphériques se sont embellis. Les places, éphémères ou pas, se sont multipliées, et elles sont habitées, vivantes. C’est à leur succès que je mesure le chemin parcouru pendant ces 14 dernières années. Nous sommes passés de l’abattement à une fierté qui n’a plus à s’afficher à outrance, mais qui s’incarne dans le quotidien, simplement. Quelque chose comme une qualité de vie, avec des liens qui se tissent entre les gens. Une idée du vivre-ensemble qui se voit aussi dans l’arrivée d’immigrants venus d’un peu partout, qui changent agréablement le visage de la ville.

Il n’est donc plus question d’aimer Québec parce qu’elle n’est pas Montréal. Ce n’est plus un concours.

Et s’il a fallu traverser des épisodes de chicanes syndicales, d’engueulades avec d’autres élus, de prises de bec sanglantes avec la presse, Québec sort du « Régis show » avec autre chose que les souvenirs fugaces d’un feu d’artifice.

Le bilan n’est sûrement pas parfait, mais je n’ai jamais autant aimé ma ville qu’aujourd’hui.

Adieu, Régis. Merci pour la fierté, merci pour le show. Mais surtout pour ce qui va rester longtemps après ton départ. À condition que les prochains ne viennent pas tout «scrapper».

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J’ai été membre sept années du conseil d’administration de la Chambre de commerce et d’industrie de Québec au début du mandat de Régis, et ce qui était frappant autour de la table était de constater le vent d’optimisme qui soufflait avec son arrivée. Cet impact que peut avoir un politicien est intangible mais fondamental dans le développement économique et social d’une ville (ou d’un pays), comme on a pu le constater à Québec. Mais malheureusement nous savons que des Régis, il n’y en pas pas à tous les coins de rue! Bravo et merci M. Labeaume.

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