L’Europe mobilisée face aux candidats au djihad (1)

Depuis la fin avril, plusieurs États du Vieux Continent sont secoués par un phénomène désormais qualifié d’«euro-djihadisme» : les services de renseignement évalueraient en effet à 2 000 — sur un total de 8 500 étrangers — le nombre d’Européens engagés dans des groupes islamistes. Voici le premier de deux billets sur le sujet.

FRANCE-SYRIA-CONFLICT
Photo : AFP/Getty Images

Depuis la fin avril, plusieurs États européens sont secoués par un phénomène désormais qualifié d’«euro-djihadisme».
Politique

Les estimations des différents services de renseignement nationaux évaluent à 2 000 le nombre d’Européens engagés dans des groupes islamistes, sur 8 500 étrangers au total. Un nombre bien faible en regard de la variété des zones d’engagement (Syrie, Sahel, Pakistan, Iraq).

En France, plusieurs associations de familles ont alerté les gouvernements au sujet du départ de certains de leurs proches, et appelé à la prise de mesures pour empêcher, notamment, celui de jeunes mineurs.

Comme souvent lorsqu’il s’agit de l’islamisme, la machine médiatique et politique s’est emballée en relayant les informations les plus farfelues qui soient (exode «massif», endoctrinement rapide dans Internet, radicalisation croissante de l’islam en Europe, présence de cellules islamistes radicales sur le sol européen, etc.).

Cette tendance à l’exagération est renforcée par les coups médiatiques montés, sur les réseaux sociaux, par des jeunes qui se prétendent engagés dans le djihad alors qu’ils n’ont, en réalité, pas quitté le territoire français.

Parmi toutes les zones de départ, la Syrie apparaît comme la priorité des services de renseignement européens.

Le 8 mai dernier, les représentants de neuf États européens se sont réunis à Bruxelles pour conduire ensemble «la lutte contre une pensée radicale qui, aujourd’hui, sème la mort en Syrie et qui pourrait, en retour, exporter la violence sur nos territoires si elle n’est pas éradiquée», a expliqué le ministre de l’Intérieur français, Bernard Cazeneuve, en arrivant dans la capitale belge.

Mobilisation générale contre les «euro-djihadistes»

Si le ministère de l’Intérieur français estime à au moins 285 le nombre de djihadistes français en Syrie (dont moins de 20 mineurs), le phénomène touche la plupart des pays européens, parmi lesquels figurent, au premier rang, l’Allemagne, la Belgique et le Royaume-Uni.

Les premières mesures du plan français — par exemple, la mise en place d’un numéro de téléphone permettant aux familles de signaler d’éventuelles dérives — a permis d’identifier 24 candidats au djihad en 10 jours.

C’est également grâce au renseignement humain, issu des proches, que la Gendarmerie royale du Canada a pu déjouer le projet d’attentat contre VIA Rail à Toronto, en 2013. Ce type de source demeure irremplaçable, mais est facilement négligé lorsqu’on se concentre uniquement sur le renseignement technique.

Échaudée par les ratés de l’affaire Merah, la France appelle à une coopération accrue entre les services de police et de renseignement européens, notamment du côté frontalier.

La réunion du 8 mai a, pour la première fois, impliqué des représentants des États-Unis, de la Turquie, du Maroc, de la Jordanie et de la Tunisie. Mais dans ce domaine, «allié» ne signifie pas «ami», et chaque partenaire cherche toujours à en savoir le plus en en disant le moins.

La Turquie, pays clé (pour des raisons géographiques), est critiquée en raison de la faiblesse du contrôle de ses frontières. Ankara, de son côté, n’a pas manqué de rappeler la faible qualité des informations qu’elle reçoit — notamment de la France — en ce qui a trait au profil des suspects.

Itinéraires des candidats au djihad

Qui sont ces candidats au djihad ? Que cherchent-ils ? Aucune recherche n’est en mesure de déterminer avec précision quels sont les facteurs qui les font basculer dans la violence.

Il s’agit, en réalité, d’un engrenage complexe. Un environnement familial et amical encourageant tacitement la violence ; la rencontre de figures charismatiques qui fournissent des outils idéologiques manichéens (dans Internet, par exemple) ; une accoutumance progressive à la violence (criminelle, notamment) ; souvent, certains traits psychologiques, comme le narcissisme.

Mais il existe bien plus que 285 individus qui peuvent être séduits par la lutte contre Bachar al-Assad, vu comme un dictateur corrompu et un mauvais musulman. Comment détecter, alors, ceux qui passeront à l’acte ?

Les divers plans antidjihad font des jeunes mineurs leur principal cible. Dans le cas de la Syrie, familles et ONG s’inquiètent de la couverture «humanitaire» dissimulant le recrutement.

Au Royaume-Uni, les associations communautaires et les regroupements de quartier ont organisé la riposte. Sous le slogan «Do it, but do it right», une structure dédiée à la lutte contre la prévention et la radicalisation organise même le départ de jeunes Britanniques en Syrie pour y faire de l’humanitaire au sein d’ONG syriennes qui prennent le relais sur place.

D’autres commentateurs insistent sur l’instrumentalisation des mineurs, qui déchantent rapidement après avoir rejoint les combats.

Le soutien aux familles dépassées par le phénomène apparaît donc crucial pour de nombreuses associations. Les gouvernements, quant à eux, ne manquent pas de souligner les risques liés au retour de ces jeunes dans leur pays d’origine.

Au delà des trajectoires personnelles toujours spécifiques — qui différent selon les zones d’engagement visées (Syrie, Sahel, Irak, Pakistan) —, ces jeunes partagent des traits communs qui génèrent des questions quant au fonctionnement des sociétés européennes et nord-américaines. Enfants de banlieues paupérisées et de quartiers populaires, surtout de région parisienne, ils sont pour la plupart entrés tôt dans la petite délinquance (vols, agressions, trafics) pour, parfois, connaître la prison.

Leur rapport à la religion est le plus frappant : ils sont issus, aux deux tiers, de milieux athées, et de seulement 20 % de familles musulmanes (dont 7 % pratiquantes) — soit autant que de familles bouddhistes et de familles juives !

Ces données mettent à mal un certain nombre de mythes sur la nature belliqueuse de l’Islam — des mythes véhiculés par plusieurs partis politiques et intellectuels européens. Des athées au cœur du «choc des civilisations» : qui l’eût cru ?

Mais ces résultats n’étonnent que ceux qui partagent une «propension naturelle à “théologiser” plus que nécessaire l’origine des tensions politiques au Proche-Orient et dans le monde. La désignation de l’autre par sa seule appartenance «islamique» conduit ici à surdéterminer, très unilatéralement, la variable religieuse supposée expliquer l’origine des résistances qui se développent dans le monde.»

Autre mythe détruit : la moitié des individus s’engageant dans le djihad ont d’abord rencontré physiquement des contacts avant de poursuivre leur «formation» doctrinale dans Internet (un tiers fait l’inverse). Globalement, dans huit cas sur dix, une combinaison d’interlocuteurs physiques et virtuels conduit à l’engagement, contrairement au mythe de l’autoradicalisation solitaire sur le Web.

(La deuxième partie de ce billet sera publiée mercredi.)

Clara Egger, chercheure en résidence, Observatoire sur les missions de paix et opérations humanitaires
Pierre-Alain Clément, directeur adjoint, Observatoire de géopolitique
Chaire @RDandurand @UQAM

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À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte plus de 30 chercheurs issus de pays et de disciplines divers et comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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