L’extrême prudence de la commission Charbonneau

Par sa décision, elle montre qu’elle ne fait pas confiance aux médias, aux partis politiques et aux citoyens pour faire la part des choses.

Photo: Graham Hughes/La presse canadienne
Photo: Graham Hughes/La presse canadienne

La commission Charbonneau adoptera un profil bas pour la durée de la campagne électorale. En l’absence de révélations juteuses, les partis politiques et les électeurs devront s’en remettre aux conjectures et à leur faculté d’imagination… ce qui est bien plus dommageable qu’un exposé public des faits.

Politique
La décision n’a pas dû être facile à prendre pour la commission. Le prochain volet des travaux (et possiblement le dernier) portera sur le financement illégal des partis provinciaux et l’octroi des contrats publics au ministère des Transports du Québec… Deux sujets que creuse également l’Unité permanente anticorruption (UPAC).

La commission a voulu éviter que ses travaux soient instrumentalisés par les partis politiques durant la campagne. Elle évoque son caractère apolitique et indépendant pour justifier sa décision d’observer une trêve. Au nom de ces mêmes valeurs d’apolitisme et d’indépendance, la commission aurait très bien pu décider de garder le cap, et poursuivre ses travaux comme si de rien n’était.

Le principe de la séparation des pouvoirs politique et judiciaire, de même que la nécessité de préserver l’indépendance et l’image d’indépendance du système judiciaire militaient en faveur de la poursuite des travaux. Bien que la commission ne soit pas un tribunal de droit commun, ces garanties d’indépendance sont aussi importantes pour sa crédibilité.

Si je me fais l’avocat du diable, je dirais que le Parti libéral du Québec (PLQ) sort gagnant de cette décision. En effet, c’est sous Jean Charest que la collusion et le financement illicite sont entrés dans le vocabulaire usuel au Québec. D’ailleurs, ce sont les stratagèmes propres au PLQ, pas ceux des autres partis, qui intéressent présentement l’UPAC.

Si je me fais encore l’avocat du diable, je dirais que le Parti québécois (PQ) sort perdant, car il aurait récolté une prime à l’urne si la commission avait poursuivi ses travaux durant la campagne.

Une décision difficile, j’en conviens.

Des experts interrogés ici et là, notamment dans Le Devoir, ont salué la sagesse de la commission. Si les audiences se seraient poursuivies, la commission aurait pu être accusée «d’avoir fait des choses à dessein pour nuire à la réputation d’un parti ou d’un autre», fait remarquer Sébastien Grammond, doyen de la section de droit civil à l’Université d’Ottawa.

Martine Valois, professeure de droit à l’Université de Montréal, partage cet avis. Les témoins ne disent pas toujours la vérité, rien que la vérité, toute la vérité à la commission, et leurs propos sont rarement contredits dans les contre-interrogatoires, hélas stériles par moments. «Des témoignages pourraient avoir un effet dévastateur sur l’élection d’un candidat ou d’un parti sans que ça soit démontré», explique Mme Valois.

Les propos les plus intéressants et les plus dérangeants viennent du philosophe Christian Nadeau. Pas plus tard que lundi, en entrevue au Devoir, il souhaitait que la commission poursuive ses travaux malgré la campagne, au nom de la transparence. Il comprend le raisonnement de la commission.

Par sa décision, elle montre qu’elle ne fait pas confiance aux médias, aux partis politiques et aux citoyens pour faire la part des choses. «Ça montre qu’il est devenu de plus en plus difficile de penser la politique indépendamment de questions strictement partisanes», dit-il ce matin.

Il y a quelque chose de déprimant dans cette analyse d’une implacable lucidité. Au fond, la commission ne fait pas confiance aux grands enfants que nous sommes pour évaluer la valeur probante de témoignage potentiellement corrosifs. Derrière le principe de précaution justifiant l’interruption des travaux se cachent des relents d’infantilisation.

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À propos de Brian Myles

Brian Myles est journaliste au quotidien Le Devoir, où il traite des affaires policières, municipales et judiciaires. Il est présentement affecté à la couverture de la commission Charbonneau. Blogueur à L’actualité depuis 2012, il est également chargé de cours à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On peut le suivre sur Twitter : @brianmyles.

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Je partage le même point de vue que monsieur Myles, d’autant que cette commission ne dispose pas d’une période de temps illimitée pour fournir son rapport.

Ce n’est pas un big deal. Ce qui est dit est qu’il n’y aura pas d’audiences publiques pour la durée de la campagne, pas que la commission interrompt l’ensemble de ses opérations. Avec les audiences qui ont eu cours jusqu’à ce jour, les membres de cette commission auront surement de quoi s’occuper pendant cette « pause ».

Infantiliser? Qui vraiment nous infantilisent?
Posons-nous la question de façon personnelle.
Prenons-nous le temps, comme individu, de se donner une distance de réflexion sur ce que se dit à la Commission aussi bien que dans les journaux, la télévision, la radio et de plus en plus les réseaux sociaux…
Nous n’avons pas, n’avons plus ou ne voulons plus prendre le temps de peser la masse d’informations qui fusent de toutes parts. Et cette réaction de se laisser gaver sans intervenir avec notre tête et nos tripes, cette réaction de facilité et de paresse intellectuelle, ça infantilise et ç’est nous qui en somme responsable comme individu.
Cessons de tout mettre nos manques sur le dos du PASSÉ. Ça s’est de l’infantilisation. Et c’est un manque flagrant de vision.