L’heure de l’examen de conscience a sonné pour les conservateurs

Les conservateurs doivent être conscients que leur parti a besoin de changer de recette pour se hisser au pouvoir. Avec ou sans Jean Charest, il est temps de donner un coup de barre aux orientations du parti. 

Photo : David Stobbe / EPA / La Presse canadienne

Ancien organisateur en chef du Parti conservateur au Québec, Marc-André Leclerc a été chef de cabinet d’Andrew Scheer et conseiller pour le Québec de Rona Ambrose lorsqu’elle était chef intérimaire.

L’intérêt des médias québécois envers la candidature possible de Jean Charest dans la course à la succession d’Andrew Scheer au Parti conservateur a été rapide et intense. En deux temps trois mouvements, elle a éclipsé celle du Parti québécois et du Parti libéral du Québec. Sans la présence de ce politicien polarisant, il est fort à parier que la course à la direction retiendra moins l’attention ici.

Ce serait une erreur.

Le Parti conservateur est en santé. Les coffres sont bien remplis. La députation est talentueuse. La machine est redoutable. Le prochain chef conservateur a de bonnes chances de devenir le prochain premier ministre du Canada. Et ça, Jean Charest le savait, ce qui l’a fait rêver.

Jean Charest ne correspondait pas au chef typique pour le sympathisant conservateur et c’est l’une des raisons pour laquelle il a décidé de passer son tour. Pour le caucus du Québec comme pour la plupart des membres, Jean Charest n’est pas un « vrai » bleu. Il aurait eu à les apprivoiser, à leur montrer qu’il est vraiment l’un des leurs.

Une tâche difficile pour l’ancien ministre de l’Environnement de Brian Mulroney. Plusieurs de ses positions sont en porte-à-faux avec la base militante. On n’a qu’à penser à sa position sur l’environnement. Durant ses années à la tête de la province, il a imposé un marché du carbone, un système qui s’apparente à une taxe sur le carbone. Or, un tel concept demeure très impopulaire chez les conservateurs. 

On peut également se demander comment sa position sur le contrôle des armes à feu aurait été reçue par les membres, surtout ceux des régions et de l’Ouest. À l’époque où Jean Charest était chef au fédéral, il était contre le registre, mais comme premier ministre du Québec, il a expliqué que sa pensée a évolué à la suite des événements survenus au Collège Dawson.

Mais il faut donner quelque chose à Jean Charest : un candidat atypique comme lui aurait entrainé le parti dans une nouvelle direction. Il aurait proposé une nouvelle recette. 

Or, les conservateurs sont conscients qu’ils doivent revoir leur offre politique. La défaite a fait mal. L’élection du nouveau chef, en juin, ne sera pas la panacée. Ceux qui n’en sont pas conscients doivent se regarder dans le miroir dès maintenant.

Choisir un nouveau chef sans revoir le programme enverrait le parti tout droit vers une troisième défaite consécutive. Les conservateurs doivent donner le goût aux Canadiens de revenir acheter dans leur magasin politique. C’est une priorité. Ils ne doivent pas seulement changer la vitrine.

Il est temps de montrer que les conservateurs ne sont pas des dinosaures.

Il est temps de démontrer que les conservateurs peuvent s’occuper des enjeux d’aujourd’hui, à leur manière. Démontrer que Justin Trudeau et les libéraux n’ont pas le monopole des bonnes idées et de la compassion.

À ma façon, j’ai tenté d’influencer l’orientation du parti, surtout au cours des trois dernières années en jouant un rôle de premier plan dans la garde rapprochée d’Andrew Scheer. Malheureusement, les résultats ne sont pas ceux qui nous souhaitions. J’aurais aimé qu’on fasse tellement mieux. Certains ont cherché des coupables, mais on gagne en équipe et on perd en équipe. (Je resterai d’ailleurs neutre dans cette course à la direction.)

Mais je le dis sans détour : il est temps de changer de refrain. Les résultats de la dernière campagne incitent à donner un coup de barre. Je suis conscient que ce sera un travail colossal, difficile et douloureux. Se remettre en question est souvent pénible. Mais c’est toujours nécessaire.

Les militants conservateurs sont sensés, posés et rationnels. C’est une bonne chose. Ils devront toutefois aller plus loin. Pour les conservateurs, c’est le temps de faire rêver les Canadiens à nouveau. Ils doivent s’adresser au cœur des Canadiens. Leur montrer ce qu’un gouvernement conservateur va changer dans leur vie.

Ce grand brassage d’idées se fera en novembre prochain à Québec, lors du congrès des membres, mais cette remise en question doit commencer dès maintenant avec la course à la chefferie.

Une introspection qui se fera sans Jean Charest et sans le député Gérard Deltell sur la ligne de départ. Il est maintenant peu probable qu’un candidat de haut niveau provienne du Québec. Il faut se rappeler qu’en 2017, plusieurs bleus du Québec ont appuyé Maxime Bernier parce qu’il venait d’ici et qu’il parlait français. Des critères qui sont encore très importants pour certains membres en 2020. Le caucus québécois et la plupart des membres dans la province ont quelques critères de base pour juger les candidats de l’actuelle course à la direction : être bilingue, être pro-choix et respecter la nation québécoise.

Les positions des deux candidats maintenant considérés comme les meneurs de la course, Peter MacKay et Pierre Poilievre, seront donc maintenant scrutées à la loupe. Déjà, certains organisateurs qui étaient près de Jean Charest se mettent au service de Peter MacKay.

Un duel MacKay-Poilievre serait un combat entre l’aile plus progressiste et l’aile plus réformiste. Il y a là un danger pour l’unité du parti. Cette division démontre que les vieilles chicanes de la formation conservatrice fondée au début des années 2000 sont toujours bien présentes. Cette course à la chefferie va ramener les tensions entre les anciens progressistes-conservateurs et les nouveaux conservateurs. Celui qui remportera la course, le 27 juin au soir à Toronto, devra travailler dès le lendemain à garder tout le monde au bercail.

***

En terminant, quelques mots sur Jean Charest, qui a créé la surprise cette semaine en refusant de se lancer. Sa machine était en marche. Son directeur de campagne avait été embauché. Les appels allaient bon train. Les rencontres se multipliaient. Et plusieurs anciens députés et ministres libéraux sur la scène provinciale étaient derrière lui. Mais pour faire le grand saut, Jean Charest devait avoir l’assurance hors de tout doute que sa candidature allait être acceptée par le comité mis en place pour gérer la course à la direction. Un rejet ou une défaite ne pouvaient être envisagés. Il devait sentir qu’il avait les deux mains sur le volant (s’cusez-la !). Et ce n’était pas certain.

Jean Charest a fait beaucoup réagir avant Noël, lorsqu’il a confirmé être en réflexion pour succéder à Andrew Scheer. Certains ont crié au génie tandis que d’autres ont promis de déchirer leur carte de membre s’il devenait chef — des militants me l’ont dit sans détour ! 

Le grand défi de l’avocat chez McCarthy Tétrault aurait justement été de vendre des cartes de membre, car les membres actuels ne sont pas majoritairement derrière lui. Le peu de temps dont il aurait disposé pour recruter de nouveaux membres, soit avant le 17 avril, était son pire ennemi… et une bonne excuse pour rester sur le banc. Pendant une course à la chefferie, au-delà des entrevues, des idées, des appuis à gauche et à droite et du financement, le plus important ce sont les membres. Ce sont eux qui votent.

Pour espérer l’emporter, Jean Charest devait démontrer qu’il pouvait augmenter de manière importante la députation conservatrice au Québec. Malheureusement pour lui, dans les coulisses, très peu de députés actuels au Québec étaient intéressés à appuyer l’ancien premier ministre de la province — et c’est un euphémisme. En réalité, aucun n’était avec lui.

Puis, il y a les questions éthiques, bien présentes même si Jean Charest n’y a pas fait allusion en expliquant les raisons de son désistement. Les conservateurs sont allergiques aux politiciens qui sont aux prises avec des problèmes éthiques. Pour eux, ce sont avant tout des comportements associés aux libéraux — le scandale des commandites ou le voyage de Trudeau sur l’île de l’Aga Khan nous viennent en tête.

Au cours des derniers jours, les membres de l’entourage de Jean Charest ont tenté de mettre l’enquête Mâchurer de l’UPAC derrière lui. Mais force est d’admettre que cette enquête policière était un cadeau pour de futurs adversaires. C’était trop pour tenter sa chance.

Son désistement rend cette course plus ouverte que jamais. Et si l’introspection est au rendez-vous, elle sera intéressante à suivre, avec ou sans Jean Charest.

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