Deux pays, deux visions

Libre-échange, lutte contre les changements climatiques, immigration, défense… Sur nombre de points, Justin Trudeau et Donald Trump sont en désaccord. Pour le bien des Canadiens, il faudra trouver ce qui les rassemble.

Photo: iStockphoto
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Les ministres du gouvernement Trudeau ont compris en mai dernier que l’administration Obama baissait les voiles jusqu’à la fin du mandat présidentiel, afin de laisser toute la marge de manœuvre au prochain occupant de la Maison-Blanche. Les négociations avec leurs homologues américains sur des ententes ou des projets ont cessé en l’espace de quelques jours. À Ottawa, c’était le signal pour passer à l’étape suivante: se préparer à faire face au prochain président des États-Unis, quel qu’il soit.

L’équipe de l’ambassade canadienne à Washington, appuyée par les 12 consulats en territoire américain, a élaboré des plans pour tous les cas de figure: victoire de Hillary Clinton ou de Donald Trump, Sénat et Chambre des représentants dominés par les démocrates ou les républicains… Elle a dressé une véritable carte de l’influence politique: engagements des candidats, vision de la relation avec le Canada, alliés au sein de la société américaine par lesquels le Canada pourrait faire passer ses messages au président et au Congrès, etc.

«C’est un gros travail. Si j’étalais les pages de l’organigramme, ça ferait un mur complet!» explique l’ambassadeur du Canada, David MacNaughton, nommé par le premier ministre Trudeau il y a un an.

LAT17_TRUDEAU_TRUMP_exergueL’opération a été coordonnée par le comité responsable des relations entre le Canada et les États-Unis au Conseil des ministres. Ce comité est présidé par Chrystia Freeland, ministre du Commerce international — qui a travaillé pendant des années à New York pour le Financial Times —, et son vice-président est le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale. Deux ministères qui seront fort occupés par le changement de garde à Washington.

L’arrivée de Donald Trump marquera un nouveau tournant dans la relation entre les deux pays. Barack Obama et Justin Trudeau s’entendaient à merveille. «La relation personnelle est tellement importante entre les dirigeants. C’est ce qui donne le signal aux deux machines étatiques pour s’entendre sur une foule de dossiers», explique Raymond Chrétien, ambassadeur du Canada aux États-Unis de 1994 à 2000 et actuel négocia­teur pour le gouvernement du Québec dans le dossier du bois d’œuvre avec les États-Unis.

Or, Donald Trump et Justin Trudeau sont aux antipodes, poursuit l’avocat, conseiller stratégique au cabinet Fasken Martineau. Ils ne sont pas de la même génération, ne partagent pas les mêmes valeurs et se sont faits élire grâce à des rhétoriques à l’opposé — l’une sombre, l’autre ensoleillée. Si Donald Trump et Justin Trudeau finissent par entretenir une relation strictement professionnelle, à l’image de Stephen Harper et Barack Obama, qui n’avaient pas d’atomes crochus, ce sera «le meilleur des scénarios», dit Raymond Chrétien. «Mais ça peut vraiment être pire.»

La victoire du milliardaire représentait la situation la plus complexe pour la diplomatie canadienne. «Nous n’avons pas d’ami ou d’allié plus proche et plus important que les États-Unis», affirme l’ambassadeur David MacNaughton. C’est un peu comme si le Canada dormait dans le même lit qu’un éléphant et que le pachyderme se mettait à sauter sur les couvertures!

Décoder le côté imprévisible de Trump représente le principal défi. Sera-t-il plus calme maintenant qu’il a gagné, ou voudra-t-il continuer avec la recette qui lui a permis de décrocher les clés de la Maison-Blanche? Sera-t-il un homme d’affaires sérieux ou un politicien mégalomane?


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Le milliardaire a dit une chose et son contraire depuis un an. Aucun expert crédible n’a participé à l’élaboration de sa plateforme, qui ressemblait davantage à une collection de slogans. «Mis à part quelques bribes, on ne connaît pas sa politique économique ou sa politique étrangère», dit Raymond Chrétien.

Le manque d’expérience au pouvoir de Trump et de son entourage inquiète. «Il va y avoir des dérapages, c’est inévitable», croit Julien Tourreille, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, de l’UQAM.

Les conseillers de Trump ont souvent changé au cours des derniers mois, de sorte qu’il est difficile de savoir à qui s’adresser pour le comprendre ou expliquer les positions du Canada, ajoute Raymond Chrétien. «L’équipe, c’est lui. Ça complique drôlement la prise de contact.»

D’ici à la passation des pouvoirs, le 20 janvier, les diplomates cana­­diens partiront à la chasse aux stra­tèges, gouverneurs et membres du Congrès susceptibles d’avoir une influence sur le président désigné. Certains canaux moins orthodoxes pourraient aussi être utilisés. Par exemple, le magnat canadien déchu de la presse, Conrad Black, est un ami de Donald Trump et l’a appuyé dans la course à la présidence.

Justin Trudeau va tenter d’apaiser les tensions, insister sur la relation historique entre Ottawa et Washington et mettre l’accent sur ce qui les rassemble, dit-on, notamment la défense de la classe moyenne. «On n’a pas la même façon d’aborder le problème, mais Trump va comprendre qu’on a les mêmes inquiétudes», explique un conseiller.


5 POINTS CHAUDS

1. L’ALENA

Donald Trump a qualifié l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) de «désastre». Il veut le renégocier à l’avantage des États-Unis, ou carrément s’en retirer, ce qu’il peut faire avec l’accord du Congrès en donnant un préavis de six mois. Va-t-il concrétiser cette pro­messe? Barack Obama avait promis la même chose en 2008…

Cette fois, ça pourrait être différent, dit Julien Tourreille, de l’UQAM. «Le vent protectionniste qui souffle aux États-Unis est très fort», dit-il. De plus, Trump a remporté les États traditionnellement démocrates du Nord, comme le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie, largement grâce à sa rhétorique anti-libre-échange.

Près de 75 % des exportations cana­diennes s’en vont aux États-Unis, où neuf millions d’emplois dépendent du commerce avec le Canada, principal partenaire économique de 35 États. «C’est une entente bénéfique pour les deux pays. Mais si le nouveau pré­sident veut renégocier l’ALENA malgré tout, on va s’asseoir à la table et discuter», dit l’ambassadeur canadien aux États-Unis, David MacNaughton.

2. Le bois d’œuvre

L’entente de 10 ans avec les États-Unis a pris fin en octobre 2016. Près de 60 000 emplois au Québec sont liés à l’exploitation de la forêt. La négociation actuelle est difficile, explique Raymond Chrétien, négociateur pour le Québec dans ce dossier. «Je suis maintenant certain à 99 % qu’on se dirige vers un conflit. Obama aurait pu vouloir régler le dossier rapidement pour Clinton, mais avec Trump, tout va s’arrêter», dit-il.

3. Le climat

Le président désigné soutient que «l’arnaque» des changements climatiques est une invention de la Chine pour nuire aux entreprises américaines. Il a promis de se retirer de l’accord de Paris. «Ça va jeter un froid important, parce que les visions de Trudeau et de Trump sont à l’opposé», dit Julien Tourreille.

Donald Trump a promis de relancer les centrales au charbon et de cesser de verser des fonds à l’ONU pour combattre le réchauffement de la planète. Dans ce contexte, est-ce qu’Ottawa mettra à exécution l’intégralité de son plan pour lutter contre les gaz à effet de serre, y compris imposer un prix sur le carbone, alors que les entreprises américaines ne seront soumises à aucune contrainte en matière de pollution?

Trump se dit en faveur du controversé pipeline Keystone XL, qui acheminerait du pétrole des sables bitumineux vers les raffineries du Texas. Un projet qu’appuyait Justin Trudeau pen­dant la dernière campagne électorale.

4. La sécurité à la frontière

Donald Trump a déjà évoqué l’idée d’imposer un mur à la frontière avec le Canada, comme pour le Mexi­que, avant de se rétracter quelques semaines plus tard. Il estime que les milliers de réfugiés syriens accueillis par le Canada représentent une menace potentielle pour la sécurité des États-Unis… même si les vérifica­tions de sécurité avant leur immigration ont été effectuées en collaboration avec les autorités américaines.

5. L’OTAN

L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) est l’alliance militaire la plus importante pour le Canada… mais n’impressionne pas beaucoup Donald Trump, qui souhaite sanctionner les États membres qui ne dépensent pas 2 % de leur PIB dans le domaine militaire. Le Canada y consacre à peine 1 % de son PIB. De plus, le président désigné souhaite que l’article 5 du traité, qui prévoit une riposte commune en cas d’atta­que d’un pays membre, soit renégocié. «À long terme, on va se faire mettre de la pression pour augmenter notre budget militaire», prévient Raymond Chrétien.

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«Donald Trump a qualifié l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) de «désastre». Il veut le renégocier à l’avantage des États-Unis, ou carrément s’en retirer, ce qu’il peut faire avec l’accord du Congrès en donnant un préavis de six mois. »

Dans le Devoir d’aujourd’hui (22 novembre) à la section opinion (Trump pourra tout déchirer), Louis Bélanger, directeur des hautes études internationales à l’Université Laval, mentionne que Trump « pourra, en parfaite conformité tant avec le droit international qu’avec le droit américain, soustraire par simple note diplomatique les États-Unis de l’ALENA ». Monsieur Bélanger poursuit en déclarant :
« L’ALENA n’est pas considéré comme un traité en droit américain. Comme les autres accords de libre-échange, il s’agit d’un congressional-executive agreement dont la ratification a exigé non pas, comme c’est le cas pour les traités, un vote à la majorité des deux tiers du Sénat, mais l’assentiment des deux chambres du Congrès. Ce mode de ratification n’étant pas prévu par la constitution, l’autorité qu’a le président de désengager les États-Unis d’un congressional-executive agreement ne peut être moindre que celle qui s’applique à la sortie d’un traité. » (les cours américaines ont statué que le président avait toutes les prérogatives en matière de traité (politique internationale), la constitution américaine n’étant pas claire à ce sujet).

L’ALENA

Je ne crois pas que l’administration Trump soit protectionniste, bien au contraire si on se fie à certains membres de l’équipe économique de Trump comme David Malpass. Par contre elle pourrait vouloir renégocier cet accord qu’elle juge monstrueusement lourd, bureaucratique et très difficile à gérer pour les petites entreprises, bref le libre-échange pourrait devenir non pas moins mais plus libre. Cela pourrait vouloir dire que le Canada aura fort à faire pour défendre les innombrables exceptions à l’accord notamment la culture, les limites de propriété étrangères et la gestion de l’offre, entre autre.

Bois d’œuvre :

Comme pour l’ALENA, le système de redevance ridicule exigées par le Canada pour le bois provenant des terres publiques est considéré par les américains comme une inacceptable subvention à l’industrie, une entrave au «vrai» libre échange donc, peu de chance que ça devienne acceptable sous Trump.

Le Climat :

Nul doute que les coûteuses mesures annoncées par le gouvernement fédéral Canadien (et plusieurs provinces) rendront le Canada moins compétitif face aux Américains.

Fiscalité :

Comme pour le climat, si la fiscalité des entreprises américaines (et la fiscalité américaine en général) s’améliore le Canada perdra un avantage compétitif important.

Sécurité :

Le Canada devra plus qu’avant faire sa part, les manquements seront moins tolérés qu’avant.

L’OTAN

Je doute qu’il y ai de grands changements, mais la pression montera pour les états membres qui ne font pas (selon les américains) leur part, c’est probablement le cas du Canada.

Bref la Canada a beau avoir une «vision» différente c’est lui qui devra s’adapter et non l’inverse, faute de quoi notre situation pourrait se détériorer rapidement. Le Canada a déjà un PIB par tête largement inférieur à celui des américains, il faut faire les efforts et sacrifices nécessaires pour empêcher cette situation d’empirer sans quoi notre retard deviendra avant longtemps irrécupérable.

@ pBrasseur,

La répartition du PIB — notamment par habitants -, offre parfois certains niveaux de subtilités qui peuvent échapper à plus d’uns, essentiellement lorsqu’on établit les comparatifs dans une monnaie de référence : ici le USD.

Ainsi tout dépendant qu’on fasse une distinction entre les dollars courants (taux de change de l’année de référence) ce qui est facteur de fluctuations ; et les dollars constants (taux de change moyen avec une année de référence), on n’obtient pas exactement les mêmes résultats.

Mes chiffres empruntés aux indicateurs de la Banque Mondiale pour 2015 sont les suivants :

— PIB USA/hab USD courants : 55 836,8 US$
— PIB Canada/hab courants : 43 248,5 US$ (58 256 CND au taux de change du jour)
— PIB USA/hab USD constants (année de référence 2005) : 51 486 US$
— PIB Canada/hab USD constants (année de référence 2005) : 50 001 US$

En ce sens les apparentes distorsions entre les Canada et les États-Unis sont-elles attribuables à un taux de change actuellement moins favorable pour le Canada. Globalement les États-Unis et le Canada ont-ils vu leur PIB croître l’un et l’autre presque uniformément, à tout le moins par habitants.

En revanche, lorsqu’on observe les chiffres de la croissance respective des PIB des États-Unis et du Canada dans le temps sur dix ans (2005-2015) on s’aperçoit que la croissance du Canada a été constante mais lente, lorsque celle des USA a été particulièrement soutenue à une exception près : celle de la récession de 2009 (issue de la crise financière de 2008).